‹ Renaissance et Réforme: Érasmus, Thomas Morus-MélanchthonChapitre 45 sur 77 · I. Correspondance d'Érasme · texte numérisé non relu

I. Correspondance d'Érasme

ï. Lettres de Métanchtkon, liv. [V, lai. 177. 3, Ibid., 182. E.

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THOMAS HOKUS. 193

a disparu toul entière, gouvernement, mœurs, politique, religion; le christianisme, pour lequel Morus a porté sa tête sur le billot, enveloppe à celte heure le monde moderne, ici de ses dogmes encore pleins de vie et assis sur le trône ; là, de ses schismes mêmes, aussi vivacesque la mère croyance; ailleurs, de ses souvenis et de son ombre.

Nous sommes tous chrétiens, au xix' siècle, chrétiens ardents ou tièdes, ceux-ci de cœur, ceuxlà d'habitude, la plupart indifférents, quelques-uns révoltés et continuant les haines du xviii' siècle; mais tous, en naissant, marqués du sceau de l'Évangile, et nul n'étant assuré qu'à la mort il repoussera ses consolations et ses espérances. Nos jugements sur les hommes illustres qui ont fait de grandes choses et souffert de grandes morts pour cette croyance ne peuvent guère être que des admirations sans réserve, des répugnances sans justice, ou des impressions légères, sans valeur morale. Le chrétien lidèle se prosternera devant ces grands hommes et les adorera; le chrétien révolté les traitera de fous et de barbares; le chrétien tiède ne les aimera pas jusqu'à feuilleter quelque livre oublié dont une page inconnue les présenterait à la postérité tels qu'ils sont aux yeux de Dieu. Entre cette tiédeur et une prévention trop forte, ai-je trouvé la véritable disposition d'esprit que demandaient mon sujet et mon héros? Morus a-t-il été bien ji^è dans les pages qu'on vient do

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lire? Je ne le sais. Mais j'ai la confiance que ce n'est pas pour un personnage falsifié que mes yeux se sont plus d'une fois mouillés en les écrivant.

Arrivé à la fin, une idée m'attriste. Je regarde autour de moi, peut-être aussi en moi-même, et je ne vois guère que des consciences isolées n'ayant, pour lutter contre toutes les tentations et tous les pièges de l'extrême civilisation, que ce vague instinct du bien et du mal et ce goût inné d'ordre moral que Dieu a mis en nous. L'homme est placé entre des traditions plus qu'à demi rompues et un avenir inconnu. H est son commencement à lui, son milieu, sa fin: Beaucoup d'entre nous, dont les pères vivent encore, sont orphelins par cet isolement que nous appelons indépendance. Qui nous rendra cette force qui faisait dire à Morus aux prises avec la puissance publique de son temps : < J'ai pour moi la chrétienté tout entière, quinze siècles de tradition, et, derrière toutes ces autorités. Dieu leur source et le premier anneau de la chaîne b? Qui nous rendra ce courage dont il châtiait son corps fragile et délicat pour le rompre à la souffrance, cet homme si dur pour lui-même et si doux pour les autres, ne doutant pas de sa foi quand il y va de sa vie, en doutant peut-être quand il y va de celle d'autrui? Beaucoup commencent à dire que la même religion d'où lui est venue cette force nous la rendra dans un temps prochain, quoique, plaise à Dieu I pour des épreuves différentes. Quelqucs-

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uns le croient sincèrement; les gouvernements le désirent pour leur commodité; bon nombre suivent le mouvement, qui se laisseraient emporter à un retour d'impiété, si l'impiété redevenait une mode. Pour moi, je crois voir bien de l'imagination dans tout cela, et, d'un côté, plus de politique du moment que d'intelligence supérieure de l'avenir, de l'autre plus d'esprit d'imitation que de véritable rénovation intérieure ; je doute que les époques où l'on comprend tant de choses soient propices à la croyance; je doute que la foi puisse relleurir là où l'arbre de la science plie sous le faix de ses fruits, et c'est ce qui me rend triste et me fait trembler pour moi.

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L'école de PtarUbeim. — Jean Hungams. — Première éilucalion de HélaLclithon. — Jean Reucblin, — Le père Je Uélanchlhon. — Querelle dea moines de Cologne contra Jean Reuchlïn. — L'in~ qnisiteur Uoocstrate. — Hélanchlhon à Tubingue. — Il est appelé à Vitletnberg par l'Ëlecleur de Sans. — Le repas académique donné en. son honneur à Leipsick. — Il arrive à Viltemterg; il y est chargé de l'enseignement du grec.

En l'an 1508, l'école de PforUheim', alors citée parmi les meilleures de l'Ailemagne rhénane, comptait au nombre de ses écoliers deux frères, George et Philippe Schwarzerd, lesquels y vivaient en pension avec Jean leur oncle, presque aussi jeune qu'eux, chez une sœur du célèbre Reuchlin. L'aîné des deux frères, Philippe, à peine 3gé de douze ans, montrait une rare aptitude à tous les exercices de l'esprit. Il était déjà très-versé dans la grammaire et les éléments du tatin. Son premier

. Petite ville du duchi de Bade.

maître, Jean Hungarus, les lui avait inculqués avec un soin particulier, aidant ses bonnes dispositions par un moyen fort innocent alors; il le battait à cliaqûe faute de construction dans l'explication de Virgile, Hungarus, d'ailleurs, de l'aveu de son élève, administrait ces corrections avec une modération convenable. !l n'en aimait pas moins comme un fils le jeune Philippe, qui l'honorait lui-même comme un père, et qui toute sa vie lui fut reconnaissant de lui avoir appris le lalin, même à ce prix.

Aux heures de récréation, Philippe, au lieu de jouer, cherchait avec qui s'entretenir des leçons du jour. Venait-il à Pfortzheim des écoliers du dehors, comme c'était alors la coutume, il les examinait, il tâchait de les pénétrer, s'attachant surtout aux plus âgés que lui, et, pour peu qu'il les y trouvât disposés, les provoquant à des disputes où il montrait un esprit vif et heureux, une conception surprenante, et avec un peu d'emportement contre les idées, beaucoup de facilité pour les personnes.

Fieuchlin, alors en grand crédit à la cour d'Ulrich, duc de Wittemberg, faisait souvent , de petits voyages à Pfortzheim, sa ville natale. Il y employait . son loisir A interroger les trois pensionnaires de sa sœur sur ce qu'on leur avait enseigné à l'école. Les réponses de Philippe étaient de beaucoup les meilleures, soit pour la sohdiié du fonds, soit pour la manière, qui en était charmante. Aussi Reuchlin prit-il cet enfant en grande affection. 11 lui faisait

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MÉLANCHTnON. 199

des petits présents appropriés à ses études, et de grand prix alors, car c'étaient des livres. Les biographes ont noté, entre autres, le lexique groclalin dont Reuchlin était l'auteur. C'était le premier qui eût paru en Allemagne. Aidé de ce lexique, Philippe fit de rapides progrès dans les deux langues. En peu de lemps, non-seulement il put écrire en prose, mais il faisait aussi des vers, où Iteuchlin admirait la facilité et la sûreté précoce de celui qu'il appelait son fils.

Ce fut pour le récompenser d'une pièce qu'il avait composée, que cet homme illustre, alors la lumière de l' Allemagne, le prenant sur ses genoux, mit sur la tête de cet enfant de douze ans le bonnet qu'il avait reçu lui-même avec le litre de docteur. Philippe ne voulut pas être en reste avec son maître. Au voyage suivant, quel ne fut pas le plaisir de Beuchlin de voir des acteurs improvisés, entre lesquels Philippe avait distribué les rôles, jouer une petite comédie que Reuchlin avait composée et fait jouer lui-même à la cour de l'électeur palatin' ?

Tout présageait que le nom de Philippe Schwarzerd serait célèbre. Reuchlin traduisit ce nom,

1. Probablement Is pièce sur les Sophiames dtt barreau. Reuchlin t'était réftigié à la cour de l'électeur palatin, après la mort d'Ëbjrard, duc de Wiltemberg, donl le successeur, Ulrich, venait d'Slro dépossédé de ses Étals. Ayanl été parmi les conseillers d'Ébérard et élant partisan d'tllricli, Reuchlin avait été menacé de la prison par un ceiiain moine augualiu, miniitrc et complice de l'usurpateur.

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tOO REKAIS8ANCE ET RKPORME.

selon l'usée du temps, daos ta langue savante qui était alors la langue universelle. Schwarzerd signifie en allemand terre noire. Reuclilin y substitua un composé des deux mois gi'ecs (uK ;^, et appela son élève du nom de Mêtanchthon, comme lui-même avait échangé le sien, qui veut dire légère fumée, contre celui de Capnion, dont le sens est le même en grec ' .

Mélanchthon était né àBretten, dans le palalînat duRhin, ]e16 Tévrier 1497; ies biographes ont marqué l'heure et la minute, c 11 naquit, dit un annotateur de Camérarius *, pour le bien de tous, à sept heures six minutes du soir. »

Son père, George Schwarzerd, était un armurier d'IIeidelbei^, fort habile dans la fabrication des armes de tournoi. Les princes en faisaient cas, parce qu'il leur rendait la victoire moins périlleuse etplus facile. Camérarius en fait naïvement l'aveu. Il parle d'un combat singulier entre l'empereur Masimilien et un Italien qui s'était fait redouter. Grâce à l'armure que lui avait fabriquée tout exprès George Schwarzei-d, t le très-courageux héros, ditil, eut si promptemeni ra\'antage sur l'Italien, que . celui-ci jeta ses armes, et, tombant à genoux, demanda pardpn à l'empereur. i Maximïlien reconnaissant autorisa Geoi^e Schwarzerd & porter pour

HÉLAnr.HTHON. 101

armes d« famille un lion assis sur un bouclier noir, la patte droite sur un marteau, ta gauche sur une enclume.

Mélanchlhon passa deux ans à Pfortzheim. L'enseignement n'y suffisant plus à l'élèvô, sa mère l'envoya & Heidelbei^, dont l'académie avait alors de la réputation. 11 s'y fit d'abord assez distinguer pour qu'on le jugeilt capable de faire une classe. A peine âgé de quatorze ans, il fut chargé de donner desleçons de style. Il reçut, le4 juinl512, le grade de bachelier, sous le rectoral du docteur Léonard Dietrich. Il voulut monter plus haut, et se présenta • pour le grade de maître es arts ; mais on le trouva trop jeune, et il fut refusé. Même chose devait arriver dans le siècle suivant h Leibnitz, que l'école de Leipsïck trouva aussi trop jeune pour le bonnet de docteur. ,

Cet échec le dégoûta d'Heidelberg, outre des fièvres fréquentes qu'il attribuait à l'insalubrité de la ■ville. Il la quitta donc pour Tubingue, dans le Wurtemberg, où il arriva le 17 septembre 1512, Jean Schemem étant recteur de l'académie. Les facultés de théologie, dedroitetde médecine y étaient florissantes. Mélanchthon étudia toul ce qu'on y enseignait. Les lhéoI(^iens, les jurisconsultes, les médecins, eurent en lui un auditeur qui savait distinguer le vrai et le faux de leur science, et un , écolier qui parla bientôt des objets de ses études plus pertinemment que ses maîtres. Dans le même temps qu'il

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ÎM BENAISSANCEET RÉFORME,

recevait le grade de raalfre de philosophie, le premier sur onze candidats, il expliquait publiquement Vii^ile, Cicéron, TUe-Uve, Térence, qu'on ci-oyait un auteur en prose, et dont les premiers exemplaires avaient été imprimés sous cetje forme'. 11 en rétablissait la métrique et en interprêtait le sens et les beautés avec une sûreté de goût qui n'était ni de son temps ni de son pays. On le voit tout à la fois . composer des livres élémentaires, diriger Une imprimerie, lire en public des discours et des déclamations à la manière des Latins de ladécadence, avec un goût plus sain, et dans un but plus pratique.

Reuchlîn avait alors avec les moines de Cologne • une querelle qui fit grand bruit, et dont voici l'origine. II y avait à Cologne un juif apostat fort lié avec Hoocstrate, l'inquisiteur, et avec ses amis. Il leur dit qu'il a trouvé un moyen excellent de tirer des juifs une grosse somme, sans difflcullés et sous d'honnêtes prétextes. Il s'agit d'obtenir de l'empereur un édit qui oblige les juifs à remettre tous leurs livres entre les mains du sénat de chaque ville, aQn que tout ce qui n'est pas la Bible soit brûlé par les inquisiteurs. On espérait que les juïls rachèteraient leurs livres, et c'est le prix de ce rachat que le juif et l'inquisiteur comptaient se partager. L'édit est rendu ; loua les livres sont apportés à Francfort. Mais les juifs avaient des amis auprès

'i. Éloge funèbre de Mélanthlhon, pur Heerbrand dfl Tubîtiguo.

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HËLÀMGRTRON. 303

de l'empereur; ils obtiennent que leurs livres soient soumis à l'examen de docteurs hébraïsants. Reuchiin, depuis longtemps le premier dans cette science, reçoit l'ordre de donner son avis. Caché dans son petit jardin de Stuttgard, où il achevait dans l'étude sa vie laborieuse et brillante, il ignorait l'intrigue du juif de Cologne. H se contente de noter, parmi les livres de religion, ceux qui attaquent le Christ, et sauve tous les autres, particulièrement ceux de grammaire et de médecine. L'empereur adopte son avis, les livres sont restitués aux juifs, et l'inquisiteur et son complice s'en vont, selon l'expression d'un écrivain du temps, la bouche béante, comme le corbeau de la fable '.

Hoocstrate, furieux, accusa d'hérésie le rapport de Reuchlin et le fit brûler, Reuchlin envoya sa défense à l'empereur et au pape, lequel commit l'évêque de Spire pour examiner l'affaire. L'évêque nomma des juges, qui se prononcèrent en faveur de Reuchlin. Les moines de Cologne, qui faisaient cause commune avec l'inquisiteur, ne se tinrent pas pour battus. Ils en appelèrenl au pape; mais Reuchlin avait plus de défenseurs à Rome qu'en Allemagne. Pendant que le saint-siége examine de nouveau l'affaire, Érasme, Ulrich Hutten, écrivent pour Reuchlin. Les moines répondent du haut de la chaire par des excommunications, et font colporter des

1. Orallo de Joania CapnioM. {Orationei MelanchtItotUi, t. III.) r.,.i... ...Gooyic

SOI RENAISSANCE ET RÉFOItME.

images injurieuses où figureril Reuclilin, Érasme et Hulten. L'aRaire durait encore en ISl?; mais la fluerelle des indulgences fit oublier celle des moines de Cologne.

Au fond, c'était la même; la réforme était au bout de toutes les questions. Le vieux catholicisme monacal, celui dont ne veut pas Bossuet lui-même, barrant alors toutes les voies de l'esprit humain, il fallait bien que toute curiosité, toute résistance, tout savoir, le rencontrât et l'attaquât. Tout était bon pour commencer la guerre, parce que tout menait droit à l'ennemi. Une chicane de bibliographie ou de grammaire aurait, à défaut d'autres, soulevé l'immense question de la réforme. Tous les esprits étant mûrs pour la Iraiter.et la résoudre, l'auto-dafé simoniaque machiné par Hoocstrate y eût amené ]'Allemag;ne, si les scandales de la vente des indulgences ne l'eussent posée publiquement, et comme affichée à tous les carrefours et àla porte de tous les couvents.

Le jeune Mélanchlhon avait aidé Reuchlin dans sa querelle. Il copiait sa défense, mais en copiste auquel on donne le droit d'ajouter ou de retrancher. Tantôt il allait à Stuttgard, où habitait Reuchlin; tantôt c'était le tour de Reuchlin de venir à Tubingue, où, après avoir parlé de l'affaire principale, il passait de douces heures à s'entretenir avec Mélancbthon de leurs communes études. Quelquefois Mélanchthon lui amenait de ses camarades ; on vi~

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HËLANCIITHOK. 305

sitait )a bibliothèque; puis on allait jouer dans le jardin. Reuchlin, qui aimait la compagnie des jeunes gens, leur donnait k boire de son meilleur vin; luimême, par sobriété, n'en buvait que de très-faible. Après six années de séjour, Mélanchtbon s'ennuya de Tubingue. Il avait hâte de quitter une académie où ses succès lui attiraient l'envie, et que les disputes des réalistes et des nominaux avaient partagée en deux camps ennemis. Lui-même avait été forcé d'y prendre parti. Il penchait pour Arislote et les nominaux, mais avec une modération qui ne blessait pas les réalistes, même en les réfutant, et qui maintint entre les deux partis une sorte de concorde extérieure, fort à l'honneur de Mélanchthon, si l'on considère que les querelles allaient ailleurs âjusqu'aux coups. D'après les statuts académiques, son titre de maître es arts lui donnait une certaine part dans le gouvernement intérieur. Il usa de son autorité pour maintenir la paix. C'était la première fois qu'il s'essayait à ce rôle de médiateur, où il persévéra toute sa vie au prit de tant d'agitation. Pour la première fois aussi, il put en reconnaître l'impuissance. On ne lui sut pas gré d'avoir mis tant de goût et de vrai savoir du côté de la modération, el d'en avoir rendu l'exemple si beau que la ■violence fùL devenue impossible : tout ce que les combattants furent obligés, par pudeur, de contenir de dépit et d'acrimonie, fut tourné contre lui. La hardiesse et la nouveauté de ses vues surl'en-

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i06 REN&I3SANCK ET RÉFORME,

seignement, son savoir, ennemi des formules scolastiqucs, et pris tout entier aux sources, ne lui avaient fait guère moins d'ennemis. Aussi ne respirail-il plus à l'aise dans cette ville où tout élail dispute et routine. s Je vivais, écrivait-il plus tard, dans une école où c'était un crime capital de s'entendre un peu mieux que les autres aux lettres. > Il suppliait Reuchlin de le tirer de t celle prison ». — « J'aimerais mieux, dit-il, vivre caché dans quelque caverne d'Heraclite, que d'être ici occupé à ne rien faire '. » Il se mettait à la disposition de Reuchlin. « Où que tu m'envoies professer, lui dit-il, il y faut aller. C'est mon métier, quoi que rien ne me plaise moins que celte vie publique, et que je sois las d'entendre bourdonner autour de mes Muses le . murmure populaire. » La perspective d'une existence contentieuse l'épouvantait, i Je désirerais, dit-il à Reuchlin, passer ma vie dans les loisirs littéraires et le silence sacré de la philosophie; mais, puisque la fortune ne me le permet pas encore, vivons comme nous pouvons, non comme nous voulons. Suivons l'appliiudissemenl des hommes et ce jeu de hasard qu'on appelle la faveur du public. Un jour peut-être, après ce labeur, le loisir me sera plus doux*. »

II apprit bientôt par Reuchlin que l'électeur l'ap-

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MÉLAKCHTHON. «lî

pelait à Wilterabcrg, et lui promeLtait bienvoillance et protection. « Va, lui écrivait son maître, en lui citant le texte des promesses faites à Abraham; sore de ton pays, de la parenlé, de la maison de ion père, et viens dans le pays que je te montrerai. Je te ferai ia source d'une grande nation, et je te bénirai, et je rendrai grand ton nom. Voilà, ajoutait Reuchlin, ce que je présage qu'il t'arriveTa, ô Philippe, mon ouvrage et ma consolation! » Il lui recommanda de hâter ses préparatifs, d'envoyer ses bagages par une voiture, et, après avoir été embrasser sa mère et la sœur de Reuchlin, d'accourir à Augsbourg, où était l'électeur, afin de ne pas partir sans lui. e. Pour que tu juges, lui disait Reuchlin, à quel point tu es agréable aux personnes de la cour et aux chambellans du prince, je t'envoie une lettre de Spalatin, qui e.st accoutumé de partager la voilure ou la litière du prince, a El plus loin ; « Hâte-loi, car les dispositions des princes sont changeantes '. s

Mélanchthon quitta Tubingue au commencement d'août 1518, peu regretté des professeurs, que son départ rendit à leurs habitudes routinières. Un seul, Simier, de qui Mélanchthon avait appris le grec, le plus habile de tous, se lit honneur en disant a que ce départ était un malheur pour la ville de Tubingue, et qu'on n'y avait pas compris jusqu'où s'étendait le savoir de celui que leur enlevait Wiltemberg ' . »

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Mélanchthon alia saluer, à Augsbourg, l'électeur Frédéric et son consuiller Spatatin, el après quelque séjour à Nuremberg, où il fit en passant de nobles et solides amitiés, il se rendit à Leipsick. c Le 20 août, écrivait-il \ingt-huit ans après, je vins pour la première fois à Leipsick, ignorant, jeune homme que j'étais, combien est douce la patrie. » Le collège académique de cette viUc lui offrit un repas d'honneur. A chaque plat qui paraissait, un des professeurs se levait et adressait une hai'angue à Mélanchthon. Celui-ci répondit aux deux premières; mais, à la troisième, les convives étant nombreux, et les plats menaçant' de se succéder longtemps : « Illustres hôtes, dit Mélanchthon, je vous supplie de trouver bon que je fasse une seule réponse à tous les discours que je vais entendre. Pris à l'improviste, je n'ai pu recueillir de quoi parler tant de fois, s Mélanchthon, qui aimait à raconter ce trait, se féhcitait d'avoir fgit supprimer un usage ridicule. C'est par là surtout que l'anecdote est intéressante ; en même temps qu'elle peint les mœurs des écoles de ce temps, elle fait voir dans Mélanchthon la manière douce et insinuante dont il ramenait toute chose au bon sens.

Il arriva le mercredi 25 août 1518 à W'ittemberg, à une heure de l'après-midi. Quatre jours après, il fit un discours d'ouverture sur les réformes à introduire dans l'enseignement de la jeunesse. Voici ce que Luther en écrivait à Spatatin : « Philippe a pro-

nonce, quatre jours après son arrivée, un discours . très-savanl et Irès-soigné, qui lui a valu tant de faveur et d'admiration, que vous n'avez plus à songer à quels litres nous le recommander', i 1,'électeùr le chargea de l'enseignement du grec. Quelques mois s'étaient à peine écoulés, que sa chaire était la première de toute l'Allemagne, etque ses succès lui avaient valu le surnom de Grec. Il n'avait pas encore vingt-deux ans.

Fondation de l'académie de Wîtlembeif .

Mon objet, dans ces éludes, élant de mêler i rui&toire particulière d'un homme tout ce qui peut s'y rattiiclier de l'histoire générale, il n'est pas hors de propos de raconter comment fut fondée cette académie, où s'exécutèrent les plus grands travaux de la renaissance et de la réforme.

Les académies ne furent instituées en Allemagne que sur la fin du xv' siècle. Dans une diète tenue à Worms, en 1495, par l'empereur Maximilien, il fut

i. Uttreide Luther.

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atO RENAISSANCE ET RÉPORHE.

convenu entre les sept électeurs du Saint Empire que chacun d'eux fonderait une académie. Jus- qu'alors la superstitioa et le règne des moines avaient étouffé toutes les lueurs qui venaient de l'Italie, cette première patrie de la Renaissance. Le peu que l'Allemagne complaît de savants allaient chercher sa loin et à grand frais les moyens d'étudier. Cette sorte de pèlerinage avait remplacé le pèlerinage en terre sainte.

L'électeur de Saxe, Frédéric 111, à peine rentré dans ses États, en délibéra avec son principal conseiller, le docteur Martin Mellerslàdt, qui l'avait accompagné dans un voyage en Palestine, et l'avait sauvé d'un grand péril. C'était un homme de beaucoup de savoir et célèbre dans toute l'Allemagne. Après avoir passé en revue toutes les villes des États de l'électeur qui pouvaient recevoir une académie, Melleistadt nomma Wittemberg. L'électeur sourit. « Wittemberg, dit-il, un village étroit, obscur, un amas de cabanes de boue, où l'on ne peut offrir l'hospitalité à personne ! vous n'y pensez pas. ■ Il subirait de quelques étrangers pour affamer une ville entourée, pour toutes plaines, de sables stériles et profonds. — Pourquoi, répondit vivement Mellerstadt, vous défier de Dieu?Vous devez à cette province cette marque de reconnaissance, que, vos ancêtres en ayant tiré leur principal titre, il vous faut l'agrandir et l'élever. L'académie que vous fonderez à Wittemberg effacera toutes celles de

MËLANGBTHON. «1

l'Allemagne. — J'accepte le présage, dit l'électeur, et je prie Dieu qu'avec d'honnêtes conseils et de pieux efforts, l'événement y réponde ! Que "Wiltemberg soit donc le siège de l'académie ' ! »

On se mit aussitôt à l'œuvre. Frédéric fit bâtir une église dédiée à tous les saints. Il y recueillit des reliques achetées à grands frais par toute l'Allemagne. Son désir était qu'il n'y. eût pas d'église qui ne cédât en richesses, sinon en grandeur, à celle de Wiltemberg. Il rétablit l'évêché, et il voulut que .l'évèque fût à la fois le chef des études et de la religion; enfin ii appela des professeurs, et leur donna pour premier recteur Melleistadt, Au bout de six mois, quatre cents jeunes gens étaient déjà inscrits sur les registres. L'électeur donna à l'académie un sceau où il était représenté lui-même avec la pourpre du roi des Romains, et l'épée que l'électeur de Saxe a seul le privilège de porter dans les diètes devant l'empereur. L'exergue portait ces mots : « Sous mes auspices, Wiltemberg a commencé d'enseigner, t

Mellerstadt vit entreprendre et achever les nouvelles constructions; mais il ne vit pas cette splendeur qu'il avait prédite, et qui devait obscurcir les autres académies. < Il mourut, dit un écrivain de Wiltemberg, en 1514, trois années avant que le

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313 RENAISSANCE ET AÉPOItME.

docteur Martin Luther, inspiré du Saint-Esprit, eût attaqué et détruit le règne de la superstition '. >

C'est un exemple étrange que celui de cet électeur, qualifié par l'histoire du nom de sage, qui bâtit une église dédiée à tous les saints, qui la remplit de leurs reliques, et qui, trois ans après, inaugure, sous le nom de réforme, la révolte contre les images et la destruction de tout culte extérieur 1

SiluaLion de Luther 1 l'époque où Uélaiichthon s'établissait i Witteiuberg. — Son admiralion pour Hélanchtlion. — Première ardeur de celui-ci pour les lettres. — Détail de ses travaux d'énidit et de professeur. — Son caracl^i-e. — 11 est gagné par Luther.

Au commencement, ce fut moins Luther qui parut un homme extraordinaire à Mélanchthon que Mélanchthon à Luther. Ce dernier semblait alors embarrassé de la hardiesse de ses propositions contre les indulgences, et il avait consenti à ne pas continuer la guerre, si les défenseurs des indulgences se taisaient. Sa situation était critique. Il savait l'empereur Maxîmilien d'accord avec le pape, et il

i. Dtaeoun utrla fondation de l'aeadimie de Wittrmberg.

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MËLAKCHTHON. ilS

avait sujet de craindre que son seul prolecteur en Allemap:ne, l'électeur de Saxe, quoique déjà gagné à ses idées, ne le défendit pas contre les menaces impériales concertées avec les excommunications romaines. Ses inquiétudes étaient si vives, qu'il eut un moment la pensée de s'exiler pour ne pas éprouver jusqu'au bout la proleclion de l'électeur, ou pour ne paslalui rendre périlleuse. Mélanchlhon ne le vit donc pas tout d'abord dans tout son éclat, et ce saisissement dont parie Bossuet ne fut pas soudain. Luther n'avait encore secoué ni ses vœux, ni le pape, et il n'était pas assuré de sa vie. Celui que Mélanchthon devait appeler notre Achille n'élait encore qu'un moine un peu effrayé du bruit qu'il avait fait.

Au contraire, Mélanchthon arrivait à Witlembei^, désigné par Reuchlin, annoncé au monde savant par Lrasme, appelé partout où il n'était pas, envié partout où il avait été, Érasme lui-même n'avait pas fait lire à l'Allemagne des pages plus naturelles et plus élégantes que les essais de cet enfant. Mélanchthon avait toute l'ardeur des premières luttes et toute la confiance des premiers succès. Lui aussi avait entrepris une réforme, celle de l'enseignement, sans laquelle la réforme religieuse eût avorté, et il était précédé A Wittcmbei^ par la réputation d'érudit et d'écrivain, beaucoup moins commune alors en Allemagne que celle de théologien.

814 RENAISSANCE ET RÉFORMa.

Le saisissement fut donc du côté de Luther. Les documents ne permettent pas d'en douter. Dans le même temps que Méianchlhon parlait de Luther en termes plus que modérés, et comme « d'un excellent homme et d'un vrai théologien », Luther, dans ses lettres à Spalalin et à d'autres, ne parle qu'avec étonnement de Mélanchthon. « Nous avons, écrit-il à Langus, pour professeur de grec, le très-savant et très-grécisant Philippe Méianchlhon, un enfant ou à peine un adolescent, si vous regardez son âge, un des nôtres si vous considérez la diversité de ses connaissances, et son savoir dans les deux langues, s El ailleurs, écrivant à Reuchlin : « Notre Philippe Méianchthon, dit-il, homme admirable; que dis-je? n'ayant rien qui ne soit au-dessus de l'homme, mon ami le plus particulier et le plus intime, i Luther pressait Spalatin d'augmenter le traitement de Méianchlhon. Il craignait qu'on ne l'allirât ailleurs par l'appât d'un salaire plus honorable. Déjà ceux de Leipsick lui avaient fait des offres. Luther eut le bonheur d'épargner à son ami les demandes et de réussir,

Méianchthon fut d'abord tout entier aux lettres et à l'enseignement. Deux mois après son entrée en fonctions, il publiait le petit traité de Lucien sur la calomnie, et le dédiait à l'électeur. Il avait un nombreux auditoire, composé principalement de théologiens, qui entendaient parler de grec pour la première fois. Les occupations les plus diverses par-

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mElanchthoh. sis

tageaient son temps : t J'enseigne, écrit-il, j'imprime des livres, pour que les jeunes gens en soient poui'vus; je professe dans une école fréquentée, pour leur apprendre à s'exercer. Déjà l'Épître à Titc est sous presse. J'ai presque achevé un dictionnaire grec. Viendra ensuite une rhétorique. Après quoi j'entreprendrai la réforme de la philosophie, pour, de là, arriver tout préparé aux choses de la théologie, où, s'il plalt à Dieu, je rendrai quelques services '. b N'oublions pas cette dernière phrase. Ce fut là sa méthode d'enseignement et sa règle de conduite. Cette préparation par les lettres anciennes qu'il veut apporter pour son compte à l'étude de la théologie, il la recommanda toute sa vie et dans tous ses écriis.

C'est cetle première ardeur pour les lettres qui l'empêcha d'être entraîné dès l'abord par Luther. Ce que dit Bgssuet en termes si forts de l'effet que produisirent les écrits de Luther sur ce qu'il appelle les beaux esprits do l'Allemagne ne fut pas vrai d'abord de Mélanchthon, lequel ne s'y laissa prendre que quand il s'y trouva préparé. Mais ce fut avec d'autant plus de force, son admiration ne lui paraissant qu'une adhésion réfléchie.

En arrivant à Wittemberg, Mélanchthon trouva tout à faire dans l'enseignement. Les moines, empêché par le prince de faire des entreprises ou-

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