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Saxe, faisait de Luther comme le chef religieux de rAUemag:nG. La réforme, un moment suspendue par la crainte d'un accord entre le pape et l'empereur Maximilien, reprenait sa marche victorieuse. La chaire de Wittemberg avait recouvré la parole. L'esprit de Luther, soulagé de ce qu'il appelait, dans sa langue hardie, les ohsessions du diable, c'est-à-dire le doute et les craintes de la chair, avait recouvré toute son audace. Il gagna Mélanchthon par ce mélange si extraordinaire de fougue et de subtilité, par cette domination qu'il exerçait sur tous ECS amis, et qui, jusqu'à sa mort, les retint presque tous sous son joug, soumis, quoique frémissants.
La dispute de [.eipsick.
Le premier écrit où Mélanchthon s'engagea dans tes doctrines nouvelles fut une préface sur le prix de la vraie théologie et sur l'étude des saintes lettres. Je ne parle pas d'une ode grecque à la louange de Luther, qui parut à la même époque. Dans cette préface, il ne touchait pas au fond des idées de Luther; il s'en tenait à des considérations géné-
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raies sur l'importance des matières et sur la préparation qu'il y fallait apporter. 11 lit d'abord plusieurs préfaces de ce genre, moins en manière d'adhésion formelle qu'à litre d'hommages d'un lettré à un théologien célèbre. Il n'y laissait- voir encore qu'une très-vive curiosité, tant pour le.s choses que pour l'homme.
Dans ce temps-là, on envoyait à Luther, de tous côtés, en forme de défi, des conclusions : c'était la manière de jeter le gant entre théologiens. Parmi les champions de la scolastique qui s'étaient offerts à croiser leurs doctrines contre les siennes dans un combat singulier, Jean de Ëck ou Eccius, théologien d'Ingolstadt, était de beaucoup le plus renommé. On ie disait chargé secrètement par le pnpe d'exciter Luther, et d'en tirer par l'impatience quelques propositions assez manifestement hérétiques pour qu'il y eût moyen d'en finir avec lui comme on avait fait avec Jean lluss. Luther accepta le défi; mais, soit qu'il craignît un piège, soit qu'il trouvât son adversaire insuffisant, il ofTrit d'abord de le faire réfuter par écrit, et il en chargea le plus ardent de ses disciples, Carlostadt, archidiacre de Wittemberg. Jean de Eck, qui passait pour n'avoir pas la plume facile, et qui, au contraire, avait eu de nombreux succès de parole, ne voulut pas d'une dispute de plume. 11 importait que la réforme ne refusût pas le premier combat public avec la scolaslique. Luther accepta donc le déii de Jean de
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MÉLANCHTHON. Sîl
Eck. Le lieu fut Leipsick, où était la cour du duc de Saxe; le jour, le 17 juin 1519.
Jean de Eck se rendit à Leipsick, suivi seulement d'un domestique; et encore, dirent ses adversaires, ce domestique lui avait été prêté. Pour Luther, il y fit une entrée triomphante, ayant avec lui Carlostadt, qui devait être son second, et tous les professeurs de l'académie de Wittemberg, y compris Mélanchthon. Ils avaient attiré nn si grand concours d'abbés, de nobles, de chevaliers, qu'aucune église ne parut assez grande pour contenir toute cette foule; il fallut que le duc de Saxe fit disposer pour les recevoir la grande salle de la citadelle. Après une messe célébrée dans l'église de Saint-Thomas, en grande pompe et avec musique, on. se rendit en procession au lieu des séances. Des gardes placés aux portes protégeaient l'entrée des personnes admises à assister au colloque, et repoussaient la mul- ■ titude qui faisait irruption sur leurs pas. Mosellanus, conseiller du prince, et chargé de la harangue d'ouverture, n'y put pénétrer que par une porte secrète.
On se prépara à la dispute par des chants religieux et par un repas qu'un héraut d'armes fit cesser. Jean de Eck et Carlostadt engagèrent le combat. Ils disputèrent sur le libre arbitre. Car^ lostadt en nia l'efficace pour l'œuvre du salut : il dit que Dieu est l'ouvrier, et notre libre arbitre le marteau avec lequel il fabrique notre salut. Jean de
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S3S nSISAISSANCE ET RËFOBHE.
Eck soutint que le libre arbitre y est pour «ne part, et la grâce pour une autre. II invoquait l'autorité d'Aristole, le seul Père de l'Ëglise dans l'étrange catholicisme des scolasliques.
Voici, du reste, comment ce nom se trouvait mêlé au début du libre arbitre et de la grâce. La philosophie aristotélique accorde tout à la force de l'homme, à la volonté, au libre arbitre; c'était la doctrine païenne, dont l'excès alla jusqu'à égaler la volonté de l'homme à la toute -puissance des dieux. Or les scolastiques s'autorisaient de cette philosophie pour défendre le libre arbitre. Oc là la haine de Luther et de ses disciples contre Aristote, auquel ils ne pardonnaient pas l'importance qu'il donne à la volonté dans la conduite morale de l'homme, leur doctrine étant que la grâce seule fait les mérites et la moralité des actions.
A Carlostadt succéda Luthei-, qui souleva la question de la suprématie de Rome et de son évêque. Il dit que cette suprématie ne résultait que de décrets d'une date récente. Sur quoi Jean de Eck se récria qu'il reconnaissait là un reste de la faction de Jean Huss. Luther sentit le piège, et sut échapper avec beaucoup d'adresse à la comparaison.
Vingt jours se passèrent en disputes de ce genre. Un incident les interrompit. Le marquis de Brandebourg revenant par Leipsick de la diète qui avait élu Gharles-Quinl empereur, le duc de Saxe eut besoin, pour le recevoir, de la salle de la citadelle;
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il congédia l'assemblée. Les deux partis s'adjuge- rent la victoire.
De tous l.es champions que les scolastiques opposèrent à Luther, et plus tard à Mélanchthon, Jean de Eck fut le plus célèbre. II représentait cet amalgame d'une religion toute en praliques superstitieuses, sans profondeur et sans savoir, et d'une prétendue philosophie aristotélique que depuis longtemps on n'apprenait plus dansAristole. C'est là seulement ce que les catholiques crurent avoir à défendre dans les premiers colloques, de même que les réformateurs n'avaient cru et prétendu établir que la distinction de la religion et de la philosophie, et l'interprétation plus saine des textes sacrés.
Le rôle des scolastiques, évidemment inférieurs en savoir, et toujours battus dans l'interprétation des textes, se réduisait d ciler beaucoup et sans choix, et à prodiguer les mouvements oratoires. C'est à quoi excellait Jean de Eck. Il avait, comme on dit d'un acteur, le physique de son rôle. Mosellanus, dans une lettre à Pflug sur la dispute de Leipsick, en fait un portrait piquant f i II a, dit-il, une taille élevée, un corps vigoureux et carré, une voix pleine et tout à fait allemande, poussée par de vastes flancs, qui eût convenu non-seulement à un acteur tragique, mais à un crieur. Tant s'en faut qu'il ait cette douceur naturelle du visage tant louée dans Fabius et dans Gicéron. Sa bouche et
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SCS yeux, tous ses traits enfin, sont plutôt d'un boucher ou d'un soldat de Carie que d'un théologien. Quant aux qualités de l'esprit, il a une mémoire puissante, qui eût fait de lui un homme accompli, si elle eût été au semce d'une intelligence de même force. Mais il n'a ni la conception vive, ni la fmesse du jugement, sans lesquelles les autres qualités sont des dons stériles. Il n'a souci que de multiplier les citations, sans prendre garde à celles qui ne vont pas à son sujet, et qui sont froides ou sophistiques. Ajoutez à cela une incroyable audace, cachée sous une astuce qui ne l'est pas moins. S'il se sent pris à un piège, ou bien il détourne la dispute d'un autre côté, ou bien il s'empare de la pensée de son adversaire, se l'approprie en la revêtant de paroles à lui, et il lui renvoie sa pensée personnelle, avec toutes tes absurdités qu'on en peut déduire'... ï
Ce portrait de Jean de Eck ne ressemble guère à celui que Mosellanus fait de Luther dans le même récit, t II est, dit-il, d'une taille moyenne, d'un corps grêle, tellement épuisé par les éludes et les soucis, qu'en le regardant de très-près on pourrait compter ses os. H est dans l'âge mûr. Sa voix est perçante et claire. Admirable par sa doctrine et la connaissance qu'il a de l'Ecriture, dont
1 Pétri Hosellani Epiatola ad Pllugiuin, de Disput. Leips.
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il pourrait compter tous les versets, par une grande richesse de pensée et d'expression, il laisse à regretter un certain manque de jugement et de méthode. Civil et facile dans les relations; rien du stoïcien, /ien de sourcilleux; toujours homme et à toute heure; dans les réunions, jovial et aimant les plaisanteries; vif et plein d'assurance, la joie sur un visage fleuri, malgré les atroces menaces de ses adversaires, il est visible qu'un homme n'entreprend pas de si grandes choses sans la protection des dieux, s Ces deux portraits, faits dans le temps même de la dispute de Leipsick, ne sont-ils pas ceux de deux adversaires dont l'un doit vaincre et l'autre succomber?
Mélanchthon ne joua pas un premier rôle dans ce colloque; mais il fut loin, quoiqu'il le dise quelque part, d'y être un personnage muet. Ne pouvant combattre de sa personne, il assistait ses amis, soit en leur découvrant les pièges de la logique de Jean Eck, soit en leur fournissant des citations à opposer aux siennes. Il aida surtout Carlostadt, qu'une voix élouff"ée et sans accent, une mémoire défaillante, une extrême irritation, rendaient plus vulnérable. 11 lui soufflait de vive voix, ou lui passait des arguments par écrit avec si peu de précaution que Jea'n de Eck s'en aperçut et lui cria : * Tais-toi, Philippe ; occupe-toi de les études, et ne me trouble pas. » Une lettre que Mélanchthon écrivit à (Ecolampade sur ce colloque lui attira une vive réponse de Jean
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316 RENAISSANCE ET RËFOR'Ht.
de Eck. il répliqua. Ce fut le premier gage qu'il donna aux nouvelles doctrines.
Mi-ianchlbon s'engage dans le parti de Luther. — Peliu traités élémentaires. — Partage de $a vie entre ta Renaissance et la Réfarnie. — Sa facilité pour ses amis; son obligeance pour tout le monde. — 11 se laisse marier avec Catherine Krapp. — l« distique qui l'annonce à ses élèves. — Ses difllcultés i l'académie, — Il refuie une offre de Reuchlia. — On le charge malgré lui de l'enseignement de ta théologie. — Son désintéressement. — Ses efforts iniililes pour se tenir en dehors des luttes imminentes. — Ërasmo 1'; invite vainement. — La Réforme avait besoin de lui. — II s'y engage.
Il revint à Wittemberg entièrement conquis par Luther, Non-seulement il s'associa à ses travaux, mais il les fit valoir et les expliqua par ses préfaces. 11 publia ses sermons, se jeta dans ses querelles, et, comme il arrive aux esprits modérés qui viennent de perdre leur indépendance et se sont donnés à un maître violent, il se montra lui-même injurieux et passionné dans des réponses pseudonymes aux adversaires de Luther, et plus tard, sous son propre nom, en le défendant contre les condamnations de la Sorbonne.
Les expressions les plus exaltées avaient remplacé, dans ses lettres, les qualifications à peine suffisantes d'homme bon et de théologien savant qu'il
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MËLANCHTHON. S17
donnait à Luther, t Je n'ai qu'un souci, écril-il à Spalalin, c'est pour la santé de notre père. J'ai peur qu'il ne se tue d'anxiété d'esprit, non pour sa cause, mais pour la nôtre. Tu sais avec quelle sollicitude il faut conserver le vase fragile qui renferme un si grand trésor. Que si nous le perdions, je croirais la colère de Dieu implacable. La lampe a été allumée par lui en Israël : si elle vient à s'éteindre, quel autre espoir nous restera? » Et plus loin : ( Puissé-je, au prix de ma misérable existence, racheter la vie d'un bomme tel que l'univers entier n'a rien de plus divin I * Et ailleurs, parlant de l'efBgie de Luther brûlée à Rome, de ce Martin de papier, comme disait Luther lui-même, brûlé, exécré et dévoué, il s'écrie ; i L'Allemagne n'a-telle pas, elle aussi, son phénix? Vrai phénix, et plût à Dieu que la malheureuse Europe le connût' ! » Bientôt il s'engagea plus avant. Il Ht des petits trailés élémentaires sur la nouveÏÏe doctrine, à l'usage des enfants et des personnes simples. Ces petits traités étaient dans toutes les mains. Par là les nouveaux dogmes descendaient dans la foule, qui jusqu'alors n'avait compris de la théologie raffinée de Luther que le fonds de révolte et l'esprit de nouveauté qui s'y cachaient sous des discussions de têxles. Mé.lanchthon s'était livré. En lui allait être personniûée la méthode, comme en Luther la pensée