‹ Renaissance et Réforme: Érasmus, Thomas Morus-MélanchthonChapitre 5 sur 77 · Euvres laliiiei. — Engliih Work$, p · texte numérisé non relu

Euvres laliiiei. — Engliih Work$, p

3. Ces douze épées sont : 1° peu de plaisir et court pluiir; 3° IB peine et la U'ielesie; 3° la perl« de la meilleure choie; i° celte vie n'eGt qu'un l'fve et une ombre; 5° la mort est sous notre main et imprévue; ft" la crainte de partir dans rimpénilence; 1" éternelle joie, éternelle peine; 8° la nature et la dignité de rhomme;.

D,mi,.=db,Gooylc

16 RKSAlSSAStE ET RÉFORME.

comme celle de Pic de la Mirandole, tout abimée dans la science et en Dieu. 11 cherchait dans l'étude et dans la méditation le secret de ce grand savoir et de cette grande piété qui n'ont fait de Pic de la Mirandole ni un savant ni un saint.

Les débuts littéraires de Thomas Morus causèrent quelque sensation dans l'Europe savante. On en parlait à Louvain, à Londres, à Paris. Érasme, Budé, fieatus Rhenanus, les connaissaient et s'en écrivaient. On trouvait l'auteur naïf, ingénieux, bon latiniste ' . Ses épigrammes surtout étaient fort goûtées et fort répandues : elles n'avaient pas été imprimée?, mais on les copiait et on les colporlail. Déjà, d'un commun accord, Thomas Morus avait été agrégé à celte république littéraire et chrétienne dont Érasme et Budé se disputaient la royauté, mais dont Érasme demeura le chef du consenlement de tous. Celait, dans l'Europe guerrière et barbare de celte époque, comme une nation délicate et choisie qui vivait et commerçait par l'esprit au milieu du tumulte des armes et des mouvements politiques dont elle ne comprenait ni ne cherchait le sens. Le jeune Morus avait été déclaré membre de cette nation. Érasme, qui le vit à son premier voyage en Angleterre, le reçut prêtre des Muses et des lettres sacrées, commp

I.Candidua fig(, argalus, latinus, (Lettre de B^atm RhenanM.)

THOMAS NORL'S. 17

on disait alors. Il ne parait pas qu'il en ait été trèsvain : la religion avait alors toutes ses pensées.

A vingt ans, les sens corninencèrent à parler. Malgré ses habitudes austères, sa pauvreté, son ardeur pour le travail, l'écoliei' d'Oïford était agité de désirs inconnus : le corps se révoltait contre l'esprit. Morus essaya de toutes sortes de mortifications pour éteindre ses sens. Il portait un cilice sur la peau, et s'il le quitta par intervalle, ù l'époque où les affaires eurent attiédi en lui l'ardenr religieuse, il le reprit sur la fin de sa vie, pour no plus le quitter. On se moquait de lui; on le plaisantait'sur la chaleur que devait lui causer ce cilice en été. C'était une de ses mortifications de supporter les railleries et de ne pas se dépouiller de son cilice par respect .humain. En outre, il se donnait la discipline tous les vendredis et les jours dfî jeûne, t afin de châtier, dît son petit-fils, la sédition de son corps, et de ne pas laisser la servante Sensualité prendre le dessus sur la maîtresse Raison*. » Il Jeûnait et veillait souvent, dormait sur la dure quatre ou cinq heures au plus, ta tête sur uni* bûche en guise d'oreiller, « traitant son corps, dit le naïf biographe, comme un âne, avec des coups et de la mauvaise nourriture, afin d'éviter les excitations de la bonne chère'. »

De telles austérités n'étaient guère compatibles

18 RGNAISSANCE ET REFORME.

avec la vie de famille, et exposaient trop souvent Morus à ces tentations de la raillerie et du respect humain, si dangereuses pour un jeune homme. Il le sentit, et vint se loger près d'un couvent de char-' Ireux, prenant part à leurs exercices spirituels, mais sans faire de vœux. It vécut ainsi quatre ans.

11 eut dans l'intervalle le désir d'entrer dans l'ordre des Franciscains. En y regardant de plus près, sa conscience fut blessée du relâchement de cette institution, et généralement de la corruption qui avait gagné tous les ordres religieux. Il changea donc d'avis et demeura libre comme auparavant, mais avec un besoin toujours croissant de direction et de frein, et souffrant toutes les angoisses du lent martyre de la chasteté. Vers ce temps-là, le docteur Colet ' prêchait à Londres avec beaucoup de doctrine et d'onction. Le jeune Morus Je prit pour son confesseur, et lui demanda tous les secours de sa science et de sa piété pour l'assister dans cette lutte qui le consumait sans l'apaiser.

Tout le temps que le docteur était à Londres, Morus se sentait calmé. Il allait entendre prêcher son directeur, et le soir il l'écoutait, soit en tête-àtèle, soit au milieu de quelques amis que le docteur édifiait par ses commentaires sur quelque lecture de piété. Colel était doyen de Saint-Paul, et, en

I. C'est le mfme docteur Colel qui répondait aux demandes d'argent d'Ërasaie par des vieux pour que Dieu l'aE^istU, et par de» compliments sur sa gloire.

D,mi,.=db,Gooylc

cette qualité, il avait à tenir table ouverte pour les étrangers et pour les ecclésiastiques de son collège. Sous son prédécesseur, on vanlail la table du doyea de Saint-Paul pour sa magnificence et pour la longueur des repas, qui duraient jusque dans la nuit; Colet, par des habitudes de frugalité et un peu par cette tendresse pour l'argent que lui reproche discrètement Erasme, avait réduit la table du doyen au nécessaire, et abrégé la longueur des lepas. Il avait remplacé les plats superflus par des lectures, et les libations prolongées par des causeries pieuses. Morus était quelquefois du festin el toujours des entretiens qui le suivaient.

Sitôt que les convives étaient à table, un des gens du doyen lisait d'une voix baute et claire quelque chapitre des Épîtres de saint Paul ou des Proverbes de Salomon'. Colet faisait choix d'un texte particulier, et, après avoir interrogé les assistants sur le sens de ce texte el recueilli tous les avis, il donnait lui-même sa propre interprétation avec une gravité de langage et une douceur de controverse qui édifiaient tout le monde. Le repas fini, et les grâces dites, l'entretien continuait. Si les interlocuteurs n'étaient pas du goût de Colet, on faisait une lecture que chacun écoutait en silence, et qui dispensait le doyen de parler. Du reste, très-tolérant pour les opinions, il l'était moins pour les fautes de langage;,

l Lettret d'Érasmr, i55-157.

...Gooyic

20 RENAISSANCE ET RÉKORME.

on le choquait presque plus par des solécismes que par des hérésies. Morus était le convive et l'inlerlo- . cuteur de prédilection de Colet, parce que, sur le double point de la doctrine et du langage, il partageait toutes ses croyances de chrétien et tous ses scrupules de latiniste.

' Mais le doyen de Saint-Paul faisait de fréquentes absences : il avait, à quelques milles de Londres, une maison de campagne où il allait se reposer des fatigues de son décanat. Tant que durait cette séparation, Morus était ressaisi par toutes ses tentations, et recommençait le rude combat de l'esprit et de la chair. < Jusqu'ici, écrivait-il à son maître, j'ai pu, en suivant vos pas, m'échapper de la gueule du lion. Aujourd'hui, comme une autre Eurydice, — avec cette différence que si Eurydice resta dans le Tartare, Orphée du moins avait tourné la tète pour la voir, tandis que moi je suis dans le même danger, parce que vous ne tournez pas la t^te pour me regarder, — je retombe, poussé par une force et une nécessité irrésistibles, dans la sombre obscurité d'où vous m'avez tiré. Car, je vous prie, qu'y a-t-il dans cette ville qui porte un homme à bien vivre, mais, tout au contraire, qui ne le fasse reculer, et qui ne précipite dans toutes sortes de vices l'homme le plus disposé à gravir, avec mille efforts, la montagne escarpée de la vertu? Que renconlre-t-il sur son chemin, si ce n'est l'amour hypocrite et le mielleux poison de la flatterie : ici la haine

THOMAS MORIS. 2i

cruelle, lA des querelles et des plaidoiries; çà et lA des tavernes, des bouchers, dt!s cuisiniers, des marchands de poisson, de volailles et de pâtisserie, qui ne pensent qu'à remplir nos ventres et à servir le prince de ce monde, qui est le diable?

» Oui, les maisons elles-mêmes nous privent d'une partie de lu lumière du ciel, en réduisant notre horizon à la hauteur de leurs toits. C'est pour cel^ que je vous pardonne de grand cœur votre séjour à la campagne ; vous y trouvez du moins une société de bonnes gens, purs de tout l'artifice des habitants des villes. Partout où vos yeux se reposent, la terre vous offre des aspects agréables; la douce température , de l'air rafraîchit vos sens; la libre vue du beau ciel vous enchante : vous ne vpye^ que les magnifiques dons de la nature et les symboles sacrés de l'innocence'. B

On peut apprécier, par celte peinture des combats intérieurs de Morus, quelle force avaient alors les idées religieuses, et ce qu'elles pouvaient obtenir d'un homme tourmenté par ses sens, pour qui tout était tentation, piège, occasion de chute. Changez tes temps, voirez les idées religieuses, le sentiment chrétien du devoir envers soi-même et envers Dieu, jetez l'homme au milieu des, mêmes tentations sans autre frein qu'une morale à sa convenance, n'ètes-vous pas effrayé, par la comparaison

Page 1