Corpus relormatorum, t. I, n'SW
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Malgré ces fautes, il fallait continuer à marcher. Les événements se pressaient. La formation des ligues catholique et protestante, ie progrès des sacramentaires, la résurrection des anabaptistes, tant de diflicultés et tant de menaces pour l'avenir ne laissaient guère de temps au découragement, Mélanchthon, tout en résistant, était devenu si nécessaire, qu'il fut peu à peu amené à prendre une part active et personnelle au gouvernement des églises saxonnes. Le nouvel électeur de Saxe, Jean- Frédéric, qui connaissait son 'esprit conciliant et pratique, le chargea à diverses reprises d'inspections religieuses dans les diverses parties de l'électorat. Il fallut qu'il fermât son école privée ; ses fréquentes absences ne lui permettaient plus cette sorte d'enseignement.
La tàcbe d'inspecter les églises était pleine de difficultés. Les obstacles les plus grands venaient moins de larésislancedes catholiques que du défaut d'intelligence et de lumières dans les défenseurs de la réforme, de l'esprit de licence dans la multitude. Aussi Mélanchthon, comme tous les esprits pratiques, allant au plus pressé, s'inquiétait-il moins de raffiner sur la nouvelle religion que de la discipliner. Il engageait les prédicateurs à ne rien exiger d'excessif, à ne rien précipiter, à tolérer tous ceux des usages catholiques qu'on ne pouvait abolir sans irriter la foule. 11 n'approuvait pas les objurgations lancées, du haut de la chaire évangéli-
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que, contre les danses, les lieux de réunion el autres choses semblables, dont certains prédicateurs n'attaquaient l'usage en général que pour l'interdire A quelques personnes objets de leur ressentiment. Il ne voulait pas trop de prêches dans le même jour, el trouvait superflu qu'on en fit trois dans un dimanche, a Cette quantité, disait^il, engendre la satiété ; d'ailleurs, plus les prédicateurs ont à parler, moins il leur reste de temps pour s'instruire; obligés de monter en chaire sans préparation, ils n'ont d'autre matière que des déclamations contre les moines. i>
Quant aux changements dans les choses, il conseillait qu'ils fussent insensibles et qu'on y conservât le plus qu'on pourrait de l'ancien état. Pour la messe en latin, il voulait qu'on en laissât subsister la plus grande partie, en se contentant d'y mêler des cantiques en allemand. Là où la messe latine avait été abohe, il fallait néanmoins garder un certain ordre qui ne différât pas trop de l'ancien, et ne pas rejeter les vêtements sacerdotaux. Il poussait même l'esprit de tolérance jusqu'à conseiller qu'on n'empêchât pas le peuple de sonner les cloches pendant les orages, pour peu que l'abolition de cet usage dût causer des troubles. Enhn, il travaillait surtout à approprier àl'inlelligence delà foule les nouvelles interprétations des livres saints, el il n'évitait pas moins, dans ses instructions, la subtilité qui trouble les esprits simples que les injures qui excitent les
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passions. Mélanchthon ne voulait pas plus d'une religion qui s'abaissât jusqu'aux imagiualions grossières de la foule que d'un dogme Irop raffiné qui les enivrai.
Quelque prudence qu'il mit dans ses inspections, il ne pouvait se renfermer si strictement dans les doctrines de Luther, que la nécessité de les accommoder à la pratique ne leforgât quelquefois, soit d'y ajouter, soit d'en retrancher. Quand il voulut mettre par écrit les instructions qu'il avait données, il n'y put si bien se. conformer aux opinions du maître que le désir d'être clair et appliquable ne l'entraînât, selon les matières, à étendre ou à restreindre la pensée de la nouvelle Eglise. Ces légers changements déplurent aux plus ardents; ils crièrent à la scission, et forcèrent Luther à en prendre de l'ombrage, ce qu'il n'eût peut-être pas fait de son propre mouvement, n'ayant pas donné à ses amis l'exemple d'une fidélitc immuable à ce qu'il avait dit.
■ A la suite d'une inspection des églises de Thuringe, Mélanchthon en avait exposé les principes dans un petit écrit en manière d'abrégé de la nouvelle doctrine. Ce petit écrit fut vivement attaqué. L'accusateur était un certain Agricola, un de ces disciples de Luther qui, avant d'exagérer les conséquences de ses doctrines, commencèrent par les défendre avec un acharnement inquiet et jaloux, forçant le sens, ou supposant des intentions pro-
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fondes, là où le maître avait voulu ôtre facile ou n'avait été qu'indifférent. Mélanchthon avait enseigné, dans son écrit, que la pénitence commence par la crainte de Dieu ; c'était contraire à la doctrine de Luther, qui la faisait naître de l'amour de la justice. LuUier admettait s une crainte filiale » consistant à craindre Dieu pour lui-même, ce qui semble étrange et vague. Mélanchthon laissait subsister c la crainte servile », enseignée par l'Église catholique, et qui consiste à avoir peur des peines que Dieu réserve aux coupables. Par ce piemier dissentiment, on peut juger tout d'abord, et pour la suite, de l'esprit de la théologie de Mélanchthon. Luther, trop oi^ueilleux pour songer à persuader, n'évitait pas les subtilités de la métaphysique. Il se souciait plus d'étonner ou d'accabler les intell^ences que de les gagner et de s'y établir de leur gré. Cette dernière pratique, au contraire, était celle de Mélanchthon; aussi, dans la question en litige, avait-il préféré avec raison, à une maxime ardue et inaccessible, à cette pénitence sophistique qui naît de l'amour de la justice, la maxime commune que la pénitence commence à la crainte des châtiments, g J'ai jugé, dit-il à Agricola, dans une admirable lettre qui n'arrêta pas la querelle, qu'il faut nourrir les enfants avec du lait ; au reste, je ne t'empêche pas d'offrir aux grandes personnes des mets plus solides '. »