‹ Renaissance et Réforme: Érasmus, Thomas Morus-MélanchthonChapitre 62 sur 77 · Cor. réf., t. U. n · texte numérisé non relu

Cor. réf., t. U. n

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jusqu'à la inoit. La lecture en fut longue. L'empereur y dormil, comme il avait fait à celle de la Confession d'Augsbourg. II n'en somma pas moins les princes d'y souscrire ; puis il permit qu'on négocii^t. Telle avait été sa politique invariable depuis l'ouverture de la diète. D'abord il refusait tout, comme pour éprouver la force de résistance des princes; ensuite il consentait, non sans les faire attendre longtemps, à des concessions insignifiantes, pensant que son premier refus y donnerait plus de prix, et que les princes, ayant d'abord désespéré de tout, s'exagéreraient par la surprise le peu qu'il leur céderait.

C'est ainsi qu'après dix jours de refus il consentit à communiquer aux princes la réfutation écrite, à la condition qu'ils jureraient par seiTaent de ne pas ):i publier. Il crut les satisfaire par cette faveur inattendue, et qu'il en détruirait l'effet principal en empêchant la publicité de la pièce ; mais les princes avaient appris l'art d'opposer des refus qui n'entraînaient pas une rupture à des exigences qui n'y étaient pas préparées : ils refusèrent de lire le document sous la condition qu'il y mettait. On convint enfin d'une controverse définitive entre des arbitres pris dans les deux partis. C'était, depuis la lecture de la Confession, le second avantage des réformés. Ils no demandaient que la publicité, et des débats, si limités qu'ils fussent.

Sur l'entrefaite, le landgrave de He'sse, qu'impa-

tienlaienl toutes ces lenteurs, s'échappad'Augsboui^ un soir, avant la fermeture des portes, sous un déguisement, avec une suite de quelques cavaliers. Le lendemain Charles-Quint, qui le croyait encore dans la ville, fit défendre au sénat d'Augsbourg de laisser sortir personne. La garde des remparts fut doublée. Ces précautions prises, il fait venir les princes et les menace. S'ils ne souscrivent pas à la réfutation, ils s'exposent aux derniers périls, eux, leurs familles, leurs États. S'ils y souscrivent, ils ont tout à attendre de sa clémence. Quelques heures après, instruit que le landgrave s'est échappé, il rappelle les princes, s'excuse de cette fermeture des portes, de ces gardes doublées, disant qu'il n'a pris ces mesures qu'à cause d'un tumulte de la veille où un soldat espagnol avait péri. 11 les sollicite de rester jusqu'à une décision; que tous concourent à apaiser les troubles de l'Église : il ne fera violence à personne. Sur ces assurances, les princes, dont quelques-uns songeaient à faire comme le landgrave, consentent à demeurer, et le débat par arbitre est engagé.

Ces arbitres, ou plutôt ces champions, étaient au nombre de quatorze, dont sept catholiques et sept réformés. Les premiers avaient pour chef le docteur Eck, qui, depuis la dispute de Leipsick, avait acquis assez de vrai savoir pour n'être pas un adversaire indigne de Mélanchthon, lequel était le chef des seconds. Seuls ils avaient le droit de prendre la pa-

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rôle. Dans une première séance, qui dura depuis midi jusqu'au soir, ils convinrent de dix arlicles de la Confession. La discussion avait été douce et amicale. S'il arrivait que l'un des champions s'échauffûl, les princes intervenaient des deux côtés pour le rappeler à la modération. Tout l'auditoire était de bonne foi, et il semblait qu'on fût d'accord : les catholiques, pour prouver que ce n'était point par insuffisance qu'ils s'étaient opposés d'abord à une discussion publique ; les réformés pour faire regretter à l'empereur de leur avoir si longtemps refusé un moyen de défense dont ils usaient si modérément.

Dans une première conférence, la dispute est toujours mesurée, chacun voulant meltre de son côté l'avantage si considérable de la modération. Ajoutez que les préliminaires du débat n'intéressaient que les croyances acceptées de tous. 11 s'agissait de la vérité de la religion chrétienne, du pécbé originel, et d'autres articles de foi générale, où un accord, même sincère, entre les deux partis, n'eût rien ôté à l'un ni rien donné à l'autre. Mais sitôt que le débat porta sur la forme même de l'Église, sur la messe, le mariage des prêtres, la communion sous les deux espèces et la juridiction cléricale, les conférences furent rompues. On trouva que c'était trop de quatorze commissaires, et on les réduisit à six. Le docteur Eck et Mélanchthon furent conservés.

Ce fui pour ce dernier le moment le plus rude. Tout le monde était las. L'essai d'un accord par la

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libre discussion n'avait pas réussi, et celte réduction des commissaires de quatorze à six était de la faute des deux partis. D'ailleurs le temps pressait : Charles-Quint avait passé plus de deux mois à Âugsbourg; l'orgueil du vainqueur de Pavie souffrait de n'avoir pu ni accorder ni faire taire une poignée de théologiens. On ne manquait pas, A sa cour, d'aigrir cette disposition et de comparer la rapidité de ses campagnes contre le roi de France avec l'inefficacité de son arbitrage entre quelques beaux esprits. Les princes pressaient leurs mandataires de s'entendre sur les mots, bien qu'ils fussent eux-mêmes pleins d'arrière -peosées sur les choses. Mélanchthon et le docteur Eck multipliaient les ultimatum. Mais plus les concessions étaient précipitées, moins elles étaient sincères, l'impatience relâchant les convictions, ou dérobant à des esprits fatigués les conséquences de ce qu'ils accordaient. Des deux négociateurs sur lesquels roulait toute l'affaire, Mélanchthon, comme le plus pacifique et le plus droit, allait le plus loin dans tes concessions, outre qu'à force de débattre sur le papier les articles en litige, soit pour tes éclaircir, soit pour les atténuer, il se refroidissait pour tout ce qui n'y était que de pure théologie, et, au contraire, s'échauffait pour les idées de paix, d'ordre, de discipline, qui sont d'un intérêt si pressant pour les sociétés humaines. Ses concessions, quoique trop grandes, puis-

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qu'elles devaient être sans résullat, l'étaient pourtant moins que ne l'imE^inait l'inquiétude ou la jalousie de ses coreligionnaires. 11 n'était bruit à Augsbourg et dans toute cette partie de l'Allenn^na que de la complaisance et, selon les plus exagérés, de la trahison de Mélanchthon. Ces derniers qualifiaient ses négociations de conseils achilophéliques;\es plus modérés, de conseils érasmiques. S'il eût été acheté par le pape, disaient les uns, il n'eùL pas fait plus pour le maintien de sa domination. 11 s'opiniâtre à céder, disaient les autres, et il sait bien avoir contre ses amis la fermeté de caractère et d'opinion qu'il n'a pas contre l'ennemi commun. On lui adressait des reproches de toutes parts; on demandait à ses collègues, à Spalatin, à Agricola, des explications sur sa conduite. L'inquiétude avait gagné jusqu'à son ami Camérarius, lequel était si ébranlé, qu'avant de s'en ouvrir à lui, il s'enquit près d'un ami commun de ce qu'il en devait penser. Les plus ardents, sans attendre ses explications, et avant même de connaître les articles proposés par lui, le harcelaient de protestations s très-inciviles, dit Brentius, et hors des termes de la charité ».

Les députés de Nuremberg, qui avaient loué, au commencement de la diète, son zèle et ses efforts, se plaignaient de lui avec beaucoup d'amertume, € C'est vraiment une grâce particulière de Dieu, écrit Jérôme Baumgarten, un d'entre eux, que la

Confessioii soit rédigée et publiée : autrement, il y a longtemps que nos théologiens (les commissaires protestants) en auraient fait une autre, Philippe est plus enfant qu'un enfant... Les autres théologiens saxons n'osent parler contre lui; il a levé la tête jusqu'à dire dernièrement au chevalier de Lunehourg que ceux qui le blâmaient mentaient comme des scélérats... Et quand on nous appellç, nous autres, et que nous ne goûtons pas la bouillie qu'on nous a cuite, nos théologiens s'emportent et vont partout disant que nous ne voulons pas la paix, et que nous aimons mieux frapper à tort et à travers avec le landgrave. » Dans une autre lettre, il passe toute mesure : « A cette diète, dit-il, personne n'a fait, jusqu'à ce jour, autant de mal à l'Évangile que Philippe. II est devenu tellement oi^ueilleux, que non-seulement il ne supporte pas un avis contraire au sien, mais qu'il cherche à intimider tout le monde par de violents reproches et des menaces inconvenantes. C'est à conire-cœur que je l'accuse ainsi, à cause de la grande estime que tout le monde lui a portée jusqu'alors, et qui m'a fait moimême lui céder, en bien des occasions, contre ma conscience ' . »

Quoique ce portrait de Mélanchthon ne puisse prévaloir contre la réputation de douceur qu'il avait

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de son temps, et à laquelle aucun historien n'a contredit, il est vraisemblable que, sur la fm de la diète, épuisé par tant de vicissiludes, il dut s'irriter et s'endurcir. Comme tous ies hommes chez qui-la fermeté vient de l'intelligence plutôt que du caractère, et semble moins une habitude qu'un devoir, Mélauchlhon put montrer de l'impatience, et blesser d'autant plus par son obstination qu'on s'y attendait moins. Peut-être aussi laissa-t-il voir qu'il n'ignorait pas quel poids lui donnaient ses lumières et sa facilité de travail, si nécessaire dans des négociations précipitées. S'il était suspect à tous, tous avaient besoin de lui. Les callioliques le recherchaient directement ou par des intermédiaires. Cochléus, théologien considérable dans ce parti, lui demandait des entrevues, soit à son auberge, soit dans une église, et ( en revenait radouci, dit Brentius, jusqu'à supporter la vue d'un prêtre marié », Les chefs des sacramentaires de Strasbourg, Cucer et Capiton, offraient de se donner à lui, moitié pour lui, moitié rejetés vers les ^ises saxonnes par la peur de paraître complices des extravagances de Zwingle. Le landgrave lui-même ne refusait pas sa médiation. Enfin Luther, tout en s'agitant àCobourg contre ce qu'il appelait la molle délicatesse de Mélanchthon, n'en cédait pas moins à son ascendant. C'est d'accord avec Luther qu'il avait proposé de rendre aux évêques la juridiction ecclésîastiqtie. Or, de toutes les concessions

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reprochées à MélaDchthon, celle-là était de beaucoup la plus importante, car elle restituait aux évêques un pouvoir par lequel ils avaient la chance de regagner tout le reste.

Si la nécessité était la justice, et qu'il n'y eût de bien entrepris que ce qui réussit, il faudrait blâmer Mélanchthon de s'être tant obstiné à celte chimère d'une transaction, au risque d'altérer ce :aractère de douceur et de modestie qui le rendait si admirable. 11 crut la paix possible, parce que la guerre ne l'était pas encore. C'était un politique médiocre. Il avait coutume de dire qu'il n'aimait pas les cours, parce que les princes poursuivent toujours plusieurs desseins à la fois. Il était bien plus propre à démêler les pensées que les volontés, et le temps qu'il employait à éclaircir les principes était perdu pour l'observation des passions et des intrigues. Il eut la douleur d'être désavoué jusque dans les négociations concertées en commim, et de voir ses actes ou démentis par ceux qui y concouraient, ou discrédités par des arrière-pensées dont on pouvait le croire complice. Ajoutez à cela les haines des impatients, les seuls qui, avec lui, fussent de bonne foi dans cette question de la juridiction des évêques ; ils ne supportaient pas qu'on fit un si grand sacriflce à la peur d'un danger qu'ils n'apercevaient point. Ils en voulaient moins d'ailleurs à Luther qu'à Mélanchthon. Outre plus de respect pour le chefvéritahle de la doctrine, ou bien ils ie suppo-

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saient égaré par les artifices et l'insinuation de Mélanchthon, ou bien ils ne le croyaient pas sincère, et ils lui tenaient cette fausseté à vertu. Pour Mélanchthon, ce fut peut-être heureux qu'il échouât dans une entreprise impossible; car l'insuccès put faire penser à ses accusateurs, ou que ces concessions étaient moins grandes qu'ils ne l'avaient imaginé, puisqu'elles ne satisfaisaient point les catholiques, ou qu'il n'y avait pas mis plus de sincérité que Luther et les autres politiques.

Avant de le plaindre ou de le blâmer, cherchons s'il y eut un plus beau rôle que le sien à la diète d'Augsbûurg. Je mets à part la gloire du génie, que nul ne pouvait disputer à Luther, et qui a des privilèges qui étonnent la conscience des hommes simples. Lequel valait mieux, ou d'être impraticable comme Zwingle, qui voulait recommencer la guerre des anabaptistes; ou de céder, comme Luther, dans les actes publics, sauf à décrier dans le privé les concessions faites en commun, et de couvrir par l'orgueil et l'audace les plus choquantes contradictions; ou de ralTtner, comme Bucer, entre les zwii^liens et les luthériens, pour donner à l'Ëglise de Strasbourç quelque caractère qui la distinguât et qui en relevât le chef; ou enfin de travailler, comme Mélanchthon — au risque de la maladie qui tue le corps et de la calomnie qui tue l'âme, jour et nuit, par la plume, par la parole, en public et dans le privé — à établir par voie de conces-

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sions réciproques une réfoiitie qui ne fit dispai'aitre que les scandales, et qui sauvât la paix, l'ordre et les lettres, d'une nouvelle guerre de paysans?

Pour moi qui ai appris à aimer la modération en étudiant le beau modèle que m'en oCTrail la vie d'Erasme, puisqu'il fallait que tout le monde faillît, je préfère la conduite de Mélanchthon avec toutes ses fautes. Aussi' bien sa modération fut plus magnanime que celle d'Érasme. Tandis que celuici lui écrivait que « loin de se mêler des affaires d'Aiigsbourg, il songe à s'éloigner de l'Allemagne », Mélanchthon, selon le mol de Luther, se consumait à maintenir cette paix qu'Érasme se contentait d'aimer par-dessus tout. La modération d'Érasme, surtout vers la fin de sa vie, put ressembler à une retraite au moment du danger. Celle de Mélanchthon fut active et courageuse; elle provoqua les inimitiés et y tint tête. En courant les mêmes périls que ceux qui tenaient pour les partis violents, il avait sur eux le mérite do n'être soutenu par aucune de ces grandes passions qui nous cachent le danger, et de risquer pour l'intérêt général autant que chacun d'eux pour sa cause particulière. Or, s'il est vrai que dans ces grands événements, si manifestement marqués du doigt de Dieu, tout concourt et tout sert au résultat, ceux qui précipitent les choses comme ceux qui y font obstacle, ceux qui doutent comme ceux qui aflirment, personne d'ailleurs n'ayant la gloire de ne

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pas faire de fautes, le plus beau rôle est à celui qui a le plus souffert pour rester le plus modéré.

Mélanchlhon laissa d'ailleurs la marque de son rare esprit dans la Confession d'Augsboui^, adoptée comme le formulaire de la nouvelle doctrine, et dont la rédaction était son ouvrage. Le monde n'avait pas encore Vu les questions de théologie exposées avec tant de méthode et de clarté, ni des interprétaLions si ardues si bien appropriées à l'inlelligence du plus grand nombre. Tout le parti finit par y souscrire. Ceux qui avaient fait des réserves dans la pensée qu'elle serait acceptée de l'empereur, la voyant rèjetée à la fin tout entière, et toutes choses renvoyées à un concile, s'adoucirent sur leurs différends, et se rallièrent à une déclaration dont tous les points étaient également contestés. Et ce fut en quelque sorte du consentement de tous que Mélanchthon, après tant de travail pour la faire reconnaître des catholiques, se chargea d'en écrire l'apologie en réponse à la réfutation que l'empereur en avait fait dresser. « Je me tiens enfermé chez moi, écrit-il à Camérarius, k cause des calomnies, et j'écris l'apologie avec soin et véhémence, pour la produire au besoin ' . »

L'empereur, quoique porté à une rupture, par lassitude autant que par l'entraînement de ses conseillers et l'instigation de quelques cours, hésitait

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