Epitl. a, lib. II
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que pour y mettre plus de cette netteté qui découvre les choses aux lecteurs les plus iiiattentifs, et non pour attirer les yeux sur l'écrivain. Sa conscience délicate et simple t'aidait beaucoup dans ce dessein : il ne pouvait enseig;ner que ce qu'il croyait, et il ne pouvait croire que ce qu'il concevait nettement. Elossuet l'a surpris se contredisant, atténuant ou omellanl selon le besoin. Le reproche est vrai ; mais c'est à nous de dire que ce ne fut jamais pour se tirer d'un embarras ou d'un danger personnel. Les contradictions de Luther peuvent choquer, parce que c'est le plus souvent son oi^ueil qui donne un démenti à sa bonne foi, et qu'on voit un législateur s'excepter des lois qu'il a faites. Mais comment blâmer Mclanchthon, lorsque, dans un intérêt commun et pressant, il ne souffre pas que ce qu'il a pu écrire soit un empêchement pour la paix, et que, à la différence de Luther, l'homme pacifique ne craint pas de démentir l'écrivain? Gomment n'aimer pas chez lui cette habitude de ne tenir à ses idées qu'autant qu'elles peuvent servir au bien d' autrui ? Et celui-là n'était-il pas le vrai disciple du Christ, qui s'offrait toujours pour premier otage de la paix qu'il apportait aux partis, et qui ne songeait à les accorder qu'à ses dépens?
Un esprit si pratique devait emprunter sa méthode aux anciens. Là, en effet, sont les plus beaux modèles de littérature appropriée. Les livres des anciens sont comme leur politique : celle-ci se fai-
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sait au Forum ou sur l'Agora,, en plein jour, par la communication et la discussion. Les livres.se faisaient comme la politique, en vue et avec le contrôle de tous. L'art des anciens n'est que la connaissance des routes les plus sûres et les plus directes" pour arriver à l'intelligence d'autrui, et pour accommoder le génie aux esprits les plus ordinaires, sans le faire descendre. C'est aux anciens que Mélanchthon prit ses plans, sa netteté dans l'exposition, l'art de grouper les preuves, de proportionner un sujet; la clarté, cette lumière qui n'éclaire pas tout le monde au même degré, mais qui ne laisse personne dans l'obscurité ; le naturel de l'expression, qui n'est que le langage le plus général et fe plus approprié : c'est à ces qualités qu'il dut cette puissance que tout le monde contesta et que tout le monde subit.
La Confession d'Augsbourg, son plus beau livre comme théologien, est un ouvrage antique par la méthode. Ce livre lui a survécu et demeure encore. Vainement Lutber l'affaiblit, d'abord par son refus de concours, dans le temps que Mélanchthon l'écrivait, ensuite par ses désaveux, quand il parut. Vainement les sacramentaires et r%lise de Strasbourg, par l'éclat de leurs réserves; tous les exagérés, par la peur de ne pas demander assez ; tous les beauxesprits, par le désir de se distinguer des autres, s'agitèrent pour le discréditer : le livre résisla. Il résista par sa méthode même, qui en avait exclu toules les exagérations particulières de chacun des
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chefs, et n'y avait fait entrer de leurs sentiments que ce qui pouvait élrc consenti par tous et compris du public. Plus d'une fois, au début de certaines diètes, on parut s'entendre pour rejeter ce code. On s'étonnait d'autant plus de le subir, que l'auteur luimême ne cherchait pas la domination. Les discussions s'ouvraient, soit sur certains points qui n'y avaient pas été résolus, soit sur d'autres que l'on prétendait poser dans d'autres termes. Bientôt les excès des interprétations particulières ramenaient tous les disputcurs, comme à leur insu, au Uvre de Mélanchthon ; en sorte que celui de tous les réformateurs qui paraissait avoir fait le plus de concessions, revenait par le fait de moins loin que tous les autres. A force de se déi'ober, Mélanchthon avait fini par se faire suivre de tout le monde.
Les plus éclairés de ses contemporains appréciaient très-bien sa position. Ils le regardaient comme envoyé de Dieu, non moins manifestement que Luther, pour éclaircir la doctrine et l'assurer. Dans l'imagination populaire, Luther découvrait des terres nouvelles et les conquérait ; Mélanchthon y mettait l'organisation et l'administration. Ces deux hommes étaient si nécessaires l'un à l'autre, que Luther, qui fut toujours le premier à s'en fatiguer et à vouloir rompre, ne gagna rien à se brouiller avec Mélanchthon. Séparé du plus illustre de ses disciples, du seul qui pût l'entendre sans être ébloui, le maitre, au lieu de faire des conquêtes, ne courut
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que des aventures. La parole de Luther toute seule soulevait des tempêtes dans la foule ; en passant par la bouche de Mélanchthon, elle s'insinuait doucement dans les esprils, et y prenait racine.
L'influence que sa méthode lui donna en Allemagne, il l'eut eu France, en Anelelerre; il l'eut en Ilalie, en Espagne, sur tous les esprits éclairés que l'inquisition ou la prépondérance du catholicisme n'empêchèrent pas de s'unir de vœux à l'Allemagne protestante. Cet art de trouver, au milieu de tant d'opinions extrêmes, une sorte de doctrine moyenne où pussent se rencontrer toutes les intelligences, les unes comme à leur point d'arrivée, les autres comme à leur point de départ, lui donna une véritable importance diplomatique en Europe. Tant que les princes ne songèrent pas à tirer parti pour leur politique des questions religieuses, ou, plus tard, quand ils s'aperçurent que les embarras surpassaient le profit, ils pensèrent à se servir de Mélanchthon. On s'exagéra même les succès de sa parole, chacun jugeant par soi de l'effet que devaient produire sur les autres cette modération et cette clarlé. Mais luimême ne se laissa pas enivrer, et ne reçut jamais qu'avec hésitation cette médiation universelle, soit qu'il comprit que je débat ne resterait pas longtemps spéculalir, ou qu'il se souvint trop du prix que lui avaient coûté ses succès à Augsbourg.
Si je ne craignais les opinions trop absolues dans une étude sur l'homme qui se fit une gloire immor-
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icUe en les évitant, et ]es aiis de paradoxe en parlant d'un esprit qui les redouta comme des fautes contre la conscience, je dirais que Mélanchthon fut la méthode vivante de la réforme. Et, comme il emprunta aux anciens leurs procédés de composition, j'ajouterais que ce fut la renaissance qui fournit à la réforme sa méthode.
- Mais ce serait pousser trop loin l'éloge que de lui en attribuer tout l'honneur. Luther, de son regard supérieur, avait bien vu le service qu'on pouvait tirer des lettres anciennes, et, avant de connaître Mélanchthon, il les avait assez étudiées pour être, même en ce point, plus exerc-i qu'aucun de ses adversaires. Mais il ne sentait pas le besoin de s'y perfectionner, et s'enfonçait de plus en plus dans la théologie, si favorable à la subtilité de son esprit et à la hardiesse de son imagination. Érasme, et c'est sa gloire, avait toujours mêlé les études littéraires aux études ihéologiques, éditant de la même main les Pères du christianisme et les auteurs profanes; mais son goût, moins tin que celui de Mélanchthon, le portait plutôt vers la négligence abondante des premiers que vers la perfection des seconds. Ses écrits ihéologiques, outre leur indécision, tantôt calculée, tantôt sincère, ne sont piquants que par leurs railleries sur la grossièreté illettrée des moines. Il y manque la proportion, le plan, et cet art merveilleux des anciens, si c'est un art que de se conformer à l'esprit humain, de se rendre
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accessible â tout le monde, quoique à des degrés divers, et à chacun dans la mesure de son inlelligence el de son savoir. Or c'est cet art que retrouva Mélanchthon, et qui, joint k sa sincérité en toutes circonstances, et à sa décision dans les choses essentielles, en fit le premier théologien de la réforme pour la propagation et l'enseignement de la doctrine. Je crains qu'aux yeux de certaines personnes dont la foi peut être inquiète, ou l'orthodoxie intolérante, ce ne soit pour la renaissance un médiocre honneur d'avoir aidé la réforme. Mais j'avertirai ces personnes de prendre garde d'être plus catholiques que chrétiennes. Dans le temps que la réforme suscitait les anabaptistes de Munster, ou qu'elle partageait la France en deux pays ennemis, celle prévention était juste ; mais depuis que les armes sont l'entrées dans le foun-eau, qu'aucun pays n'est divisé par la religion, que, dans les deux partis, les hommes éclairés se sont réconciliés sur le terrain du christianisme ', il ne faut pas craindre de faire honneur à l'antiquité classique de nous avoir ramenés des derniers excès de la scolastique à l'inteUigence
1. l'écrivais cela en 18i6. Ce n'élaîl pas tout-à-rait rétat vrai du monde chrétien; mais les apparences étaient asseï bonnes pour qu'on s'î trompSt. Depuis lors, el dans ces dernières années notamment, quel douloureux démenti les événements n'ont-ils pas donné à mes paroles! Je ne crois pourtant pas devoir les effacer ■te cette nouv^ls édition. Si, même à l'Époque oit je les écrivais pour la première fois, elles étaient moins un jugement qu'un vœu, combien n'ai-je pas. raison de les reproduire en un temps où ce vœu a tant d'à-propos!
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savante et profonde du christianisme. Il ne faut pas surtout marchandei' les louanges à Mélan^hthon, qui, par sa plume comme par ftutes les vertus du chrétien pratique, y a tant contribué.
Je dirai même aux caLhoUi)ues, pour peu qu'ils consentent à ne l'être pas plus que Bossuet, que c'est la réforme qui a fait le catholicisme gallican, le catholicisme profond, savant et philosophique de ce grand homme. Aimeraient-ils donc mieux le temps où des professeurs de scolastique, à Paris, s'évertuaient à montrer à leurs élèves en quoi papani vidi ditlere de vidi papam; où, soutenir qu'ego cu7rit est de mauvais latin, sentait l'hérésie ; où un professeur de théologie, expliquant un passage des livres sacrés dans lequel il est question d'un roi de Salem qui offre du pain et du vin, croyant que Salem voulait dire sel, s'étendit sur la nature et la force de ce condiment? C'était le temps où certains évêques faisaient la guerre aux lettres comme à des semences d'hérésie. La réforme força ces catholiques qui avaient oublié leurs livres, et élouffé sous un amas de vaine sophisterie les dogmes de l'Lvangile, de revenir aux sources mêmes de leur foi, et de l'apprendre pour mieux la défendre ' . Les premiers écrits de Luther, et plus tard les lumineux traités de Mélanchlhon, flrent rougir Jean de Eck et les autres de n'être que diffus, et les forcèrent à être éloquents.
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L'homme ne peul rien conquérir ni conserver que par le comWt. Quand il fallut apprendre l'hébreu pour tenir tête aux élèves de Reuchhn, et réfuter les écrits de Luther et de Mélanchthon par leur propre méthode, il y eut un plus grand nombre de vrais catholiques qu'au temps où la scolaslique régnait paisiblement sur tout le continent européen. Les plus illustres catholiques sont contemporains des réformateurs. Pendant que Luther et Mélanchthon remplissaient l'Europe occidentale de leurs livres, le catholique Thomas Morus disputait comme un Père de l'Église romaine et mourait comme un martyr de l'Église primitive. Plus tard, ne sont-ce pas les protestants de la Hollande qui suscitèrent la polémique de Bossuet "/ Les croyances disputées sont les seules qui soient profondes, outre que les mêmes combats qui renouvellent les esprits, renouvellent les caractères. Aux époques dont je viens de parler, les grandes vertus se trouvaient du môme côté que ïes grands talents.