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NiiUnchthon précepteur commun de l'Allemagne. — Sa mcthadâ dans renseignement des lellres. — La scolaslique, la dialociiquo, la jurisprudence, la médecine de son temps. — Dans quelle mesure il Ici réforme. — Ses doctrines littéraires — Caractère de ses avis aux étudiants. — Comment ses collË^es se disiri* buent son héritage. — Opinion générale sur Hélanchtlion.
Il est temps que je quitte ce terrain, où je ma
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sens mal assuré, ne pouvant rien affirmer avec autorité, ni exprimer de doutes utilement et avec convenance, et j'ai hâte de raontrer'dans Nélancblhon le réfonnaleur littéraire. Là du moins les contradictions sont moins à craindre, et ont peu de conséquence. Je n'y rencontrerai ni les protestants, pour interpréter sa modération par sa faiblesse de caractère plutôt que par la justesse de son esprit; ni les catholiques, pour l'accusep de n'avoir pas été modéré jusqu'à passer de leur côté. Les services qu'il a rendus à ce qui, sous le nom de philosophie, embrassait alors toute la science humaine, ne peuvent être ni contestés ni interprétés à mal, puisque, grâce à Dieu, il n'y a pas un parti de l'ignorance et de la vie sauvage. Quiconque aime les lettres pour elles-mêmes, et en a goûté la douceur dans le commerce des grands écrivains de l'antiquité, honorera sans réserve l'homme que sa patrie a nommé le précepteur commun de l'Allemagne.
Le litre de précepteur est le plus modeste des litres, ou bien un des plus grands, selon le théAtre où se donnent les leçons. Quand l'école se compose d'un grand peuple, il n'y en a pas de plus beau ni de plus à envier. Je ne trouve, dans l'histoire de ce temps-là, que Mélanchlhon qui en ait été honoré. C'est là en effet sa gloire très-particulière, qu'à côté de ceux qui exhumaient les monuments de l'anliquité el étaient souvent éblouis eux-mêmes par le llambcan qu'ils rallumaient, Mélanchthon faisait ar-
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livei- jusqu'aux petits enfants quelques lueurs de la sagesse antique.
11 fut pour les lellres ce qu'il avait élé pour la réforme; il n'imagina rien, il appropria ce qui avait élé fait. Pourquoi lui donnerais-je une gloire à laquelle il s'est refusé? La grande pensée de la réfonne comme de la renaissance, c'est le retour au\ sources mêmes. Or, Luther pour, la réforme, pour la renaissance l'Italie tout entière, et en Allemagne, Érasme et Reuchlin, avaient rouvert les livres. Mais pendant que Luther s'enivrait de la nouveauté de ses interprélalions, et qu'Érasme écrivait d'agréables livres pour les lettrés de l'Europe, Mélanchthon mettait en catéchisme la théologie nouvelle, et faisait des grammaires pour apprendre aux enfants à lire les anciens.
Dans les lettres, comme dans la religion, il ne recherchait que la gloire d'approprier les choses à l'enlendemcnt de la jeunesse. Mais tandis qu'il ne croyait et qu'il ne voulait être que pédagogue, se défendant de tout autre litre avec la modestie chrétienne, il réformait toutes les parties de l'enseignement public. 11 faisait, pour la philosophie proprement dite, pour l'enseignement des langues, pour la jurisprudence, pour la médecine, pour les sciences physiques, ce que Luther avait fait pour la théologie : il les séparait de celle fausse science qui, dans l'ignorance où l'on était de la véritable, était née du souvenir vague et obscur qu'on en avait gardé, et
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398 re:<aissance et réforme.
avait fini par^y substituer et en usurper le nom.
Avant lui, la scolastîque était partout. J'entends par là ce mélange gi'ossier de toutes les sciences les plus distinctes, ce raffinement inouï qui retenait dans la spéculation stérile celles que, plus tard, la méthode devait mêler à la vie pratique. La philosophie, par exemple, était confondue avec la religion, ou plutôt c'était un amalgame de la tradition corrompue d'Aristole avec la tradition non moins corrompue du christianisme. De là l'indignation de Luther, et, dans le commencement, celle de Mélanchthon contre Aristote, comme s'il eût été complice de cette confusion. Et de là, par contre-coup, l'atlachemenl des scolastiques, dont celle confusion favorisait l'ignorance et la sopliistene, pour ce même Arislote qui leur était presque plus Dieu que Jésus- Christ. Le moyen âge avait désappris les livres, mais il avait retenu les grands noms; et son respect pour Aristote était d'autant plus superstitieux que, ne pouvant le connaître par ses écrits, il l'avait fait à son image. Toutes les vanités et toutes les ignorances étaient intéressées à la perpétuité de son règne.
L'espèce de science qui s'enseignait généralement dans les écoles sous le nom de dialectique, consistait en commentaires des diverses parties de VOrgamm d' Aristote, défigurées et mutilées dans des traductions latines. Les professeurs de dialectique, ne sachant point les langues originales, et n'étant point exei'cés à écrire, ajoutaient leur propre obscurité à
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toutes celles delà matière, et se contentaient d'étonner leurs auditeurs par des artifices où toutes tes forces du raisonnement étaient employées à surprendre et à égarer la raison. Le prédécesseur de Mélanchthon à Witlemberg, un certain Tartarelus, passait, ditVitus Winshemius, pour un dieu', tant il avait poussé loin l'art d'embarrasser les questions et de les résoudre par des moyens surprenants. On qualifiait les plus habiles en ce genre A'irréfragables, de Irès-iilumtnés, d'angéliques, de sérapkiques; les éloges étant, comme il arrive, d'autant plus exagérés que la science était moins solide. Mais l'admiration suscitait des critiques non moins passionnées, el les disputes, sur ce misérable terrain d'équivoques et d'arguties, finirent plus d'une fois par des coups.
Eh arrivant à Wittcmberg, Mélancbtiion y trouva celte dialectique florissante. Les réalistes et les nominaux continuaient d'y disputer, quoique Luther les eût fort surpris en apportant une bien autre matière de disputes que celle qui les tenait divisés. Mélanchthon se plaça entre eux comme arbitre, condamna les deux partis, et leur demanda de (punir leurs forces pour rechercher en commun la vérité dans ces livres qu'ils citaient et qu'ils n'avaient pas lus. En même temps il leur mit dans les mains une grammaire latine et une grammaire grecque, et il
1. Diacour» proiioncé-i à l'Académie de Wiltembsrg après la mort de Mèlaaohthon.
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rétablit la paix enti'e tous ces docteurs en en faisant
des écoliers.
Quant à la dialectique, il alla en chercher la deûnition dans Cicéron, qui lui fournit le programme même de ses leçons. « La dialectique, dit Cicéron, c'est cette science qui enseigne à distribuer un tout en ses diverses parties, à découvrir par la déflnition ce qui est caché, à éclaircir par l'interprétation ce qui est obscur, à voir les équivoques et à les résoudre par d'habiles distinctions, à posséder enlin une règle certaine pour juger le vrai ou le faux, et pour . savoir si une conséquence est bien ou mal déduite de son principe'. » Mélanchthon étudia les formes du raisonnement dans le plus serré et le plus vif des logiciens, Démosthènes. Puis, faisant un choix de tous les préceptes de l'art antique, et renouvelant le raisonnement lui-même, il appliqua cet instrument réparé à des questions qui touchaient à la conduite même de l'homme et aux plus giands intérêts de son temps. U fit succéder, dans son auditoire, à une curiosité stérile, l'attention et la réflexion; il intéressa aux vérités essentielles ceux que son prédécesseur Tartaretus amusait par des jeux de paroles. Bientôt le dieu dont parle Vitus fut traité par les nouveaux lettrés comme les saints l'étaient par les réformateurs, et il courut plus d'une épigramme grecque ou latine, où l'on jouait sur la ressem-
i. Brutia.tlh
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MÉLAI4CHTH0N. iOl
blance de son nom avec le nom du Tartare, dont il avait, disait-on, répandu les ténèbres sur les pensées d'Aristote.
Cet art, dont Cicéron raconte que le grand jurisconsulte Scévola s'était aidé pour débrouiller la jurisprudence, n'est que la méthode même de tout esprit bien fait; la chose existait avant le nom. C'est l'arme défensive de l'homme vivant en société. Étendez-la aux actions, c'est la morale. Il n'y a de sûreté dans la conduite, il n'y a de solidité dans le jugement que par la dialectique. Le moyen âge n'en ayant pas la réalité, en avait adoré l'ombve. Il languissait dans une sorte d'ébahtssement devant les merveilleux tours de l'art équivoque qui en tenait la place. Mélanchthon chassa lafausse dialectique, eti! introduisit la vraie dans toutes les branches des connaissances humaines, dans les lettres et les sciences morales où elle garda son nom, comme dans les sciences physiques où elle devait prendre le nom d'analyse.
Avant lui, la jurisprudence était une science obscure et captieuse, formée, comme la philosophie aristotélique, de quelques traditions confuses des monuments. On en avait fait l'art de résoudre des questions de ce genre : Quand Lazare fut ressuscité, son testament demeura-t-il valable? Et cette autre : Un âne, voulant boire, s'approche d'un fleuve : mais, trouvant l'eau du bord ou trop bourbeuse ou en trop petite quantité, il monte dans une barque
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Ha RESArSSANCE ET RÉFORME.
qu'on avait amarrée là, afin de boire plus près du courant. La barque se détadie, est emportée sur des écueils où elle se brise, el l'âne se noie. Procès entre le meunier qui accuse la barque d'avoir fait périr son Jlne, et le pécheur, qui accuse l'âne du naufrage de sa barque. Qui a raison, qui a tort, du pêcheur ou du meunier ' ? Voilà pour la IhéorJe. Quant à la pratique, les lois et les jugements étaient laproiede quelques agents d'affaires, qui profitaient de l'incertitude des traditions et de l'ignorance des juges, pour embrouiller les causes et semer les procès.
Mélanchthon n'était pas jurisconsulte; mais il avait étudié les lois romaines, et y avait retrouvé tctle sagesse écrite dont on dit qu'elles sont le recueil. 11 y renvoya les jurisconsultes; et, après avoir montré les sources et réfabfi la théorie, il demanda que les lois et les jugements fussent arrachés des mains des sycophantes et remis aux honunes de savoir et de probité. Les catholiques soutenaient cette jurisprudence à la fois puérile et meurtrière, d'ahord comme une des pièces du vieil édifice, ensuite sous le prétexte qu'un Ëtat chrétien ne devait pas être régi dans le civil par des lois païennes. Mélanchthon les combattit par des raisons profondes, faisant, dés ce teraps-ià, entre le citoyen dans ses rapports avec l'État, et l'homme dans ses rapports avec Dieu, cette distinction protectrice qui a valu à I. Oratio Melanehlhonis de Ugiba».
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notre législation d'êlre qualifiée d'alliée, apparemment parce qu'elle a cessé de se croire dieu.
Cette même méthode, il la conseilla dans l'élude de la médecine, de la physique, de l'aslronomic, des mathématiques, de la géographie, matières sur lesquelles il était allé fort au delà du savoir de son temps. Si la diversité de ses travaux, et surtout rapplicaliondechaquejour que lui demanda la théologie, ne lui laissèrent pas le temps d'inventer dans ces diverses sciences, il y mit du moins la méthode, c'est-à-dire l'orelre qui féconde le chaos. Les savants en ces diverses sciences trouveraient sans doute bien des erreurs dans ce qu'il en a écrit ; les astronomes, par exemple, poun'aienl sourire de son penchant pour l'astrologie judiciaire ; mais tous lui reconnaîtraient le mérite d'avoir compris la dignité de leur science et de leur en avoir montré le vrai chemin.
Quant à ses théories littéraires, les lettres peuvent les accepter sans restriction. C'est la tradition et le grand goût. J'oppose ce grand goût à cette recherche puérile d'une sorte de perfection dans l'art d'écrire, indépendante de l'objet pour lequel on écrit, du caractère et des mœurs de l'écrivain. Mélanchthon conçut les lettres comme la religion : les unes doivent gouveiTier les actions dans la vie civile, comme l'autre doitgouverner la conscience dans les choses de foi. Il ne voulut rien d'académique, rien qui fût donné à l'esprit tout seul. Pour lui, les poètes,
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JOi BE^AISSAÏtCE ET RÉFORME.
les orateurs, les historiens, étaient d'admirables précepteurs qui nous apprennent par des voies agréables à distinguer le bien du mal, le vrai du faux, à être tolérants, réservés, pacifiques, ànous détendre, mais, s'il le faut, à nous sacrifier. Dans ses charmants avis aux étudiants, il ne manquait guère d'indiquer les rapports de ses leçonsavec la vie pratique. 11 y a toujours deux choses dans son cours : le sujet cl le but. Le sujet, c'est un auteur ou quelque partie d'un auteur ancien ; le but, c'est une application soit à la vie pratique en général, soit, en certaines circonstances, à des événements contemporains qui commandaient une certaine conduite. Mélanchthon n'aurait pas imaginé de monter dans la chaire du professeur, pour n'y montrer que son esprit ou pour n'y faire que les affaires de son ambition. Quel aimable trait de ses mœurs académiques que ces avis familiers, en prose ou en vers, où il indique à ses auditeurs le sujet qu'il doit traiter, le proflt particulier qu'ils en tireront; où il les gourmande doucement de leur inassiduité, et s'excuse luimême de ses empêchements! Ces communications entre le professeur et les élèves étaient toujours utiles, et, dans certains cas, touchantes, Mélanchthon n'eût pas manqué à une leçon sans en faire savoir le motif: pariant de sa santé, de ses fatigues, si son absence venait de là; et, en aucun cas, ne se faisant pas seul juge des raisons qui le forçaient à remettre sa leçon au lendemain.
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Je n'aime pas moins cet aulre usage de recommander aux élèves, sous la même forme, les bons livres qui se publiaient. Un de ces avis, signé de MélanchLhon, porte : « L'ouvrage se vend — il ' s'agit d'un traité de saint Augustin, — chez l'imprimeur Joseph. J'invile les éludianls à l'acheter et à le lire, par amour pour l'antiquité, dont l'étude convient h des gens d'esprit'.» D'autres fois je le vois engageant les étudiants à suivre les leçons de tel professeur dont l'enseignement a pu les eiïiayer par l'aridité des matières. Il leur recommande ce professeur, il leur donne une idée sommaire du cours et l'avantage qu'ils trouveront h le suivre. Ainsi, i propos d'un traité d'aiithméliquc que doit expliquer Jean Ficher : « Il y a, dit-il, beaucoup de mérite et d'utilité à posséder iXlle science, qui est d'un si grand usage dans la vie, et qui ouvre la voie à la connaissance des mouvements célestes. Celui même qui ne sait que médiocrement l'arilhmétique est en possession d'un art qui peut le rendre propre à diverses fonctions, et lui être d'un grand secours. Il ne faut donc pas le négliger; il est de sa nature le premier des arts, la connaissance des nombres étant la première lumière de l'esprit ^.b
Outre ces appels directs, Mélanchlhon s'adressait souvent aux étudiants et au public, dans des préfaces qu'il mettait en tête des auteurs anciens,