‹ Renan et nous 1923Chapitre 35 sur 46 · THÉOLOGIE ET PHILOLOGIE · texte numérisé non relu

THÉOLOGIE ET PHILOLOGIE

Bossuet, dans sa polémique contre Richard Simon, tourne en ridicule ceux qui veulent que, pour bien comprendre et interpréter sûrement la Bible, il faille savoir l’hébreu. Cette dérision irrite Renan ! C’est Richard Simon qui est dans le vrai ! La Bible est traduite en latin, mot à mot. Mais ce n’est pas plus du latin que de l’hébreu. Beaucoup de termes hébraïques, rendus par les termes latins dont le sens se rapproche le plus du leur, y perdent ou y gagnent des éléments de signification qu’ils ont ou n’ont pas en hébreu. Le fond d’idées qui a son expression dans l’une des deux langues

est bien loin de coïncider avec le fond ‘ d'idées qui a son expression dans Pautre, comme un triangle coïncide avec un triangle. Les idées des objets matériels sont nécessairement les mêmes des deux parts. Celles qui ont rapport à des réalités immatérielles, à des choses psycholo- giques, morales, métaphysiques, n’ont pas exactement le même contenu, des deux

côtés. Les deux cartes du monde méta-

physique et moral, respectivement tracées

dans les deux vocabulaires, ne se super-

posent qu'approximativement ; : aucune

ex

région n’y a ni tout à fait les mêmes contours, ni tout à fait les mêmes cou- .

leurs. Ce que nous appelons en français |

Dieu, âme, vie, liberté, esprit, sensation, \ liberté, devoir, et cent autres abstractions M

de même sorte, ne peut se rendre en

aucun langage qu’au moyen de figures et de métaphores. L’esprit humain est inca- « pable de penser l’abstraction pure. L'idée abstraite ne peut se passer de ce corps « ou de ce noyau sensible et matériel. Elle \

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est une image, que l’activité agile de l’in telligence dématérialise, affine, allège, dé 4 pouille, désindividualise le plus possible, . pour en faire un vêtement élastique et | diaphane, susceptible de recouvrir mille | pou individuels, divers et semblabl

tout à la fois, en d’autres termes, pot

en rendre généralisable l'application. Il à est certain que le choix de l’image enve- Ê loppée dans l’idée abstraite affecte le sens . de celle-ci. Le principe de la vie et de | . pensée se dit souffle dans la langue lati € sang dans les langues sémitiques. Disp ; sition (au sens de disposition morale) ë.

4 pois en allemand, siimmung, qui signifie, Ë

-à peu près, ton dans lequel une voi

| chante ou uñ instrument est accordé

Sous cette métaphore géométrique et sot ; cette métaphore musicale, cette réal intérieure et invisible ne peut être pensée E. | identiquement De ce genre de différen

découlent les différences de propriétés | paie et philosophiques des langues.

Le latin, qui a un grand pouvoir d’ ps

Di RENAN EC N DES on.

traction et de généralisation, est carac- | térisé par la rigueur et la souplesse de

lenchaînement logique dans le discours.

L'hébreu, qui n’a ce pouvoir qu’à un.

trés faible degré, procède par idées …

simples et va de l’une à l’autre, non par la voié continue et progressive de l’ana-

— lyse, mais par bonds intuitifs. Le latin

qui traduit littéralement l’hébreu est un

squelette de latin.

Ce qui indispose les esprits critiques

à la Richard Simon et à la Renan contre les esprits dogmatiques à la Bossuet,

c'est la prétention qu’ont ceux-ci de trou-

ver dans des textes hébraïques, ou dans des textes grecs, très peu grecs d'esprit . et de tournure, et réellement pensés en .

hébreu ou en araméen, la substance des dogmes du catholicisme. Elle ne s’y trouve tout au plus qu’en figures et allécories,

susceptibles par elles-mêmes de bien des

interprétations. Il a fallu qu'un travail d'interprétation l’y introduist après coup.

Les dogmes énoncent des relations ration-

| nelles entre des objets représentés à notre - esprit par de pures notions métaphy- siques. Les notions hébraïques des objets

. suprêmes de la religion ont trop de chair, .

. pour ainsi dire, et sont trop chargées - d'imagination, pour pouvoir être appelées . métaphysiques, au sens grec et occidental du mot. Un travail très accentué d’élaboration spiritualisatrice et théologique est intervenu pour leur conférer ce carac-

rapports que les prophètes d'Israël éta- | blissent entre les objets célestes par vision -morale et invention lyrique ou mythique ; il a, autant que possible, ramené ces “rapports à la forme « intelligible » et - logique.

À la vérité, la critique des dogmes est, chez Renan, toute négative. Ils l’ont trop peu intéressé par eux-mêmes, pour qu'il

formation. Il semble que ces bases lui ‘aient échappé et qu'il se soit représenté la filhation des dogmes à la manière même

tère. Ce même travail s’est appliqué aux

-se préoccupât des bases positives de leur

qui les auraient contenues implicitement. 1

de Bossuet, qui croit que les formules en ont été directement extraites par les Pères . et par les Conciles, des textes bibliques .

| Pour Renan, cette filiation est illégitime, parce que cette extraction est forcée, et | cette traduction, une création nouvelle.

Mais, pas plus que Bossuet, il ne prête.

guère attention, quandils agit d'expliquer la genèse du dogme, au fait qui s’interpose entre la Bible et le dogme ; je veux dire.

l'avènement du mysticisme évangélique, l'apparition de la foi chrétienne autour de.

Jésus. Les dogmes sont l’énoncé affirmatif.

de ce que cette foi impliquait dans l’ordre métaphysique, de ce qui devait être méta-.

physiquement vrai, aux yeux des Grecs.

et des Latins, pour qu’elle fût vraie. Ils.

répondent, si j'ose ainsi dire, à ses impérieuses pétitions. Le raisonnement des.

Pères a été que, cette foi, étant de source.

divine et les textes bibliques l’étant aussi,” les vérités dogmatiques ressortant de la foi devaient se retrouver dans ces textes.

dis ESS.

RENAN BST NOUS #7

Comme la foi était née dans un milieu

juif et en continuité avec les traditions

juives, ce raisonnement pouvait invoquer en sa faveur bien des faits, et le dogme trouver dans la Bible bien des éléments apparents de soutien. Néanmoins, quand on compare la substance des dogmes 4 ce que les théologiens appellent leurs u fondements scripturaires », on est étonné de Ia disproportion de ces fondements pe ce qui à été construit dessus.

Quoi qu'il en soit de ce point particulier, nous avons là le genre de considéra- | tions qui occupait l'esprit d’Ernest Renan, ss sé débattant entre l’incrédulité et la foi, il aborda l’étude de l’hébreu. Ces { considérations furent la porte par où il € entra dans le grand champ de la philologie moderne. Ce champ, il allait quelques années plus tard en parcourir l’ensemble, dans son livre l'Avenir de la Science, qui, en dépit de sa part d’immaturité juvénile | et de confusion dans les idées, demeure

due. Nous avons découvert la philosophie .

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un des grands livres du xix® siècle, parce | qu’il est le premier qui expose dans toute !

son étendue, le changement apporté dans Pesprit humain par le développement des .

sciences philologiques. 4 La philologie est aussi ancienne que la .

littérature. Mais elle a pris au xIx® siècle ; une importance que les plus clairvoyantes S.

intelligences du passé avaient pu pressentir . par les seules lumières d’une bonne philosophie naturelle et que d’irrécusables .

raisons de fait ont alors rendue manifeste 1 au regard de tous. La connaissance des littératures s’est considérablement éten-.

et la poésie indoues, dont le xvire siècle w n'avait à peu près aucune idée, et l’ancienne Egypte, qu'il ne connaissait pas davantage. La littérature allemande S est |

glaise nos pères ne | connaissaient que ce que leur en avaient recommandé Voltaire et les Encyclopédistes, c’est-à-dire Locke, « Hume et un peu de Shakespeare. Elle a Ë

été entièrement re La curiosité De a exhumé la littérature du

- moyen-âge, littérature d’oil et littérature

. d’oc, de la poussière où le dédain de notre

l'influence de la critique indépendante, - l'étude des livres juifs a cessé d’être une . étude théologique pour devenir une étude historique et littéraire comme celle d’Homère et d’Hésiode.

-on en pourrait ajouter bien d’autres, a eu ce résultat de donner aux home du

. que le xvrie siècle pouvait se former. Il

de ce qu’on connaissait déjà. On a conçu “que, pour se rendre compte des idées,

une littérature éloignée de nous dans le “temps ou l’espace, il ne fallait pas les

. âge classique la laissait ensevelie. Sous

La mise à découvert et en ne . de toutes ces terres nouvelles, auxquelles

… xIx° siècle une beaucoup plus grande idée É des variétés de l’esprit humain que celle

s’en est suivi un profond changement “d'esprit dans l'étude et l'interprétation

Les mœurs, des sentiments exprimés dans

RENAN ET NOUS rapporter à nos idées, à nos sentiments, .

à nos mœurs, mais essayer de les pénétrer en eux-mêmes, tels qu'ils étaient et de- __vaient être dans le milieu qui les a vus.

fleurir, dans l’économie propre des esprits. et des âmes dont ils ont été les produits.

vivants. Ainsi on a renoncé à chercher.

… dans la philosophie d’Aristote la réponse à toutes les questions de Descartes, etu réciproquement, parce qu'il est apparu.

que les questions de l’un n'étaient pas.

tout à fait celles de l’autre et qu’elles“ relevaient respectivement, pour une cer-.

taine part, de deux visions intuitives de“ l'univers qui ne sont pas bat À A plus forte raison a-t-on renoncé a distribuer l’analyse de toutes les doctrines: philosophiques diverses dans les cadres:

d’un questionnaire philosophique abstrai :

et universel, qui serait l’expression de Ia raison absolue et planerait, comme tel.

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ne. de lieux, de peuples, de races et | de cultures. Dans le dictionnaire de

Nimer Nove

Moréri, les dogmes de l’islamisme sont ? expliqués comme s'ils étaient les idées qu'un Français, de tête bizarre, se serait 1 formées au moyen de réflexions dirigées i par une logique anormale et issues des points de départ les plus singulièrement

choisis. On se demande comment des

millions et des millions d'êtres humains, .

de nombreux peuples ont pu vivre mora- ) lement de ces absurdités apparentes et | trouver leur règle, leur source de force. Une critique moderne, plus éclairée, aperpot que ces absurdités ne sont telles qu’à Paris, mais non pas à Stamboul. Elle réfère ces conceptions aux conditions d'existence, au niveau d'intelligence, à la + pc sition historique, au caractère et au.

tour d'imagination de certaines portions de l'humanité. De ce point de vue, elles Jui apparaissent fort naturelles et cons quentes, encore qu'illogiques. Je n’insiste \ pas davantage sur les applications infinies de cette philosophie de relativisme his- | torique, qui a été pour l'intelligence hu-

maine un gain admirable en étendue, en.

trée illusoire ? Ne naïît-il point de là

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souplesse. Renan a plus contribué que

| personne à la mettre en circulation dans.

la littérature générale et à la faire entrer. par là dans les communes habitudes de la.

pensée cultivée. À

Mais ; je pose la question très grave que :

le succès même de cette philosophie sus- |

cite et qui semble bien de nature à mettre | une épaisse sourdine à l’admiration qu’elle. pourrait nous inspirer. Est-ce que ce gain en étendue et en souplesse n’a pas pour” contre-partie ruineuse une déperdition en force et en énergie ? Si le principe de las relativité des conceptions humaines est admis, est-ce que la naturelle aspiration.

de notre raison et de notre cœur à dess vérités universelles n’en est pas démon-«

un sentiment décourageant ? Les tra-| | vaux intellectuels, les constructions spé-« culatives, les créations de l’art demandet ; toute l'énergie de l’âme. Elles demandent la foi. Comment s’appliquer avec foi à des

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