‹ Renan et nous 1923Chapitre 6 sur 46 · ET NOUS · texte numérisé non relu

ET NOUS

avec une certaine pointe anti-protestante ; le Renan des années suivantes, infléchi (peut-être sous des influences domestiques), vers le protestantisme et la religiosité allemande, sans y perdre d’ailleurs son

ampleur de sens critique, et ayant un peu

tendu et roidi son idéalisme moral: le

Renan des voyages en Syrie et de la Vie de Jésus, écrivant cet ouvrage sous la | dictée de ses visions et intuitions psycho-

logiques d'Orient, auxquelles semble

s'être mêlé le rêve, plus délicat et subtil |

que fort, d’une certaine nourriture à

composer pour les Âmes religieuses de

son temps qui ont gardé, dans le naufrage

de la foi dogmatique, la nostalgie chré- … tienne; le Renan d’après ce coup de .

tonnerre, rejeté vers les libertins par l’universel folle de l’orthodoxie catholique et protestante, désabusé, par la

nature même de son succès, de ses velléités de Fénelon rationaliste, débarrassé,

sinon dans le for intime, du moins dans

sa pensée et son exposition d’historien,

de toutes les vapeurs et de tout le pathos de la religiosité germanique, de toutes les Jourdeurs du moralisme kantien, adoptant le ton et la lucidité de l’histoire et déroulant la grande et brillante nappe de son œuvre centrale, ces six volumes des.

è Origines du Christianisme qui vaudront toujours comme monument de philoso-

phie naturelle et d’observation humaine, quand même une information documen-

taire plus serrée (et, à ce point de vue, l’œuvre résiste plus qu'on ne se plaît à le dire) et une conception moins acerbe et plus fraternelle de la psychologie de la foi en rejetteraient dans le détail maintes thèses de fait et en nuanceraient autre- ment maintes interprétations morales ; le

. Renan de la guerre et d’après la guerre,

ne 6 ls RTS né

frappé, comme tant d’autres, dansses illusions traditionnelles sur la Prusse libérale et protectrice de la raison en Europe, :

invité par le malheur de la France à reprendre, en le corrigeant et le dévelop- pant, un fond de méditations déjà admi-

rables sur la constitution moderne de son

pays et aboutissant à un ensemble de

vues, le plus ferme et le plus profond, sur la destinée et le salut politique des Français, vues demeurées, hélas ! sans crédit auprès de la plupart des éléments dirigeants et conservateurs à qui elles traçaient leur voie utile, à cause de la simplification de jugement un peu fanatique qui voulait que l’auteur de la Vre de Fésus n’eût voix à aucun conseil, même le plus étranger aux matières de théologie ; le Renan de la troisième Répu-

blique, accusé de complaisance envers le

régime par des gens qui n’eussent pas demandé mieux que de le lapider, si le régime ne l’eût couvert, mais ne :s’étant pas montré l’esclave de cette protection, due, pour une part, à des motifs inférieurs à lui, et n’y ayant rien perdu desa liberté intellectuelle pour définir les fruits de médiocrité générale qu il attendait de ce régime, héitier de notre défaite ; le Renan des dernières années, la plus grosse des

célébrités parisiennes, Nestor des inter-

wiewers, abusant un peu de la popularité littéraire, prêtant les formes d’une fantai- sie subtilement renouvelée de Shakes-

peare à la Muse amère de l’universelle

désillusion, achevant son œuvre avec une

; vigueur cd application et une sûreté d’art

sans défaillance, maïs distillant dans les conclusions de cette œuvre, comme dans

ses propos familiers un pessimisme qui

se présente comme une sagesse finale et nous laissant sous cette impression qu’il

a existé une sorte de corrélation et d’aff-

nité sympathiques entre les idées désolées

de ce grand esprit sur l’irrémédiable

abaissement de la civilisation française et

européenne dont il est ou croit être

témoin, et le nihilisme métaphysique définitif qui balaye du ciel, à ses yeux, du ciel auquel il n’a cessé d’adresser, je crois, depuis Saint-Sulpice, de vagues et timides interrogations sans espoir, les suprêmes et douteuses lueurs d’un rayon divin. Je m’arrête. La longueur de cette

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énumération blesse toutes les règles de la rhétorique et l’on en voudra bien excuser

__ le caractère superficiel et sommaire. Elle

marque, dis-je, les chapitres d’une « Vie » de Renan, à laquelle j’ai travzillé et travaille et qui sera enclose dans l’étude de plus vaste envergure dont j’explique le retard avec une indiscrétion personnelle rendue nécessaire par les circonstances.

On voudra bien observer, du reste, que les explications de mon aventure sont des explications sur le fond du sujet, non dépourvues peut-être de toute substance.

Si je m'en étais tenu à ce travail bio-

graphique où les idées et les théories 8e à

fussent montrées de biais, comme témoi-

gnages et documents, sur la personne, mon ouvrage serait achevé, il aurait paru.

II aurait eu, au moins, autant de « succès »

et peut-être plus que je n’en dois espérer pour celui que je prépare. Le public aurait trouvé dans un livre ainsi rempli ce qu'il en attendait et qu’il avait bien rai-

son d’en attendre, mais aussi tout ce | . qu'il en attendait; et, en cela, il se fût ; trompé, cette limitation de ses exigences

: pi eût été une erreur. En montrant combien

est nécessaire dans une étude sur Renan l’abondance des renseignements expies- .sifs sur l’homme et sur sa vie, je crains d’avoir enfoncé une porte trop ouverte.

à Trop de gens sont enclins, par une certaine paresse intellectuelle, à s'intéresser Pa: un homme plus qu’à ses idées, même ‘lorsqu' il s’agit d’un homme qui a secoué son siècle avec ses idées. En ce qui concerne Renan, cette préférence est devenue une habitude et comme un lieu commun de la critique. On dirait, à la façon dont : il est couramment parlé de lui, que son . œuvre compte uniquement par le cachet de sa personnalité, et non pai ce qu’elle peut avoii versé de nouveau et de général -au trésor séculaire de l'intelligence françaïse et de la science humaine. Thèse frivole contre laquelle j'ai deux motifs de me retourner vivement : l’un, c'est

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qu’elle pourrait trouver en ce que je viens : d’écrie sur l’importance d’une profonde étude psychologique de Reran, une apparence de justificetion et d’appui ; l’autre, c’est qu'il existe, en sa faveur, d’insidieuses | raisons générales qui ont concouru à.

l’insinuer dans les esprits. |

La première de ces raisons tient à la qualité de personnalité intellectuelle de .

Renan, à ce qu’elle a réellement (au bon .

ou au mauvais sens du mot) de séducteu.

Je ne dirai pas qu'il a été le plus grand .

des écrivains français de son époque (per- .

sonne n’est le plus grand écrivain d’aucune époque}. Il en a été, au sens de bien .

des esprits, le plus attirant, par l’effet de tous Îles contrastes qui jouent en lui, par cette grâce caressante dont s’enveloppe, chez lui, un fond d’êpreté et de passion, par l'alliance étrange d’une entière sincérité avec une pensée riche en énigmes, sur laquelle il semble souvent qu’on n'ait pas de prise définitive. Peutêtie nous sera-t-il donné, en considérant

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la race, de pénétrer dans le secret de cette complexion un peu plus avant qu’on ne l’a fait jusqu'ici. Quand je me livre a une certaine impression générale que j'en reçois, quand, ayant tant fréquenté Renan, . je rêve à lui, il m’apparaît sous l’image d’un grand paysage sous-marin boigné

dans l’émeraude des eaux transparentes.

Ce paysage a ses profondeurs et ses retraites ; mais l’œil qui y plonge ne sait si ce qu'il voit se perd dans les profondeurs ou est à fleur d’eau. Si cette image rend en quelque mesure le genre d’attrait charmant, mais un peu irritant aussi, qui nc de lui, on conçoit que l’ intelligence critique des gens ait pu en ressentir une sorte d'effet endormeur qui a retenu leur attention sur le charmeur même et qui la détachée pour autant de l’examen méthodique, analvtique (osons dire, malgré l'inélégance du mot : objectif) de sa pensée.

Or, cette disposition d’esprit négative s'est vue confirmée et encouragée par

trois autorités dont l’accord en ceci est piquant, car on ne les peut soupçonner d’aucun acte de connivence : l’autorité des théologiens, celle des érudits, celle d’Ernest Renan en personne. :

À la vérité, certains théologiens seulement, et non pas ceux-là en qui nous devons voir les représentants les plus éminents et les plus avertis de l'intelligence.

catholique. Ceux dont je parle, plus ou moins inégaux aux diflicultés des ques-.

tions qu'a traitées Renan, et frappés de la gravité des errements de la Wie de Jésus, ont cherché la cause de ces errements dans les singularités ou les perversités de sa nature, ne pensant pas qu'il eût pu y être conduit par l'inspection intellectuelle des problèmes auxquels ces €errements se rapportent. Leur critique, partant de ce point de vue qui ne s’ados- .Sait pas à une psychologie très éclairée, a beaucoup mis la personne de Renan en vedette.

Des érudits, qui ne sont pas non plus.

les plus fins entre les érudits, et, en par-

ticulier, des érudits allemands, ont dénié la valeur de son érudition en raison de tout ce qu'ils lui reconnaissaient de grâce et de fantaisie dans l'esprit. Nous contestons leur humble raisonnement, car on ne peut être un bon érudit sans goût.

… Mais eux aussi ont caché l’œuvre derrière l’homme.

Lui-même enfin, dans la dernière partie

Beulé lui persuadant (sans peine, je le suppose) que, plus il entretiendrait le public de soi, plus il lui ferait plaisir.

Nous n’aurons pas l’ascétisme de blâmer . un défaut de sobriété qui nous a valu . les Souvenirs d'enfance et de jeunesse, et

de sa vie, a beaucoup suivi le conseil de

qu'il n’y a pas péril de voir imiter par les .

… exégètes en général. Mais le tour de cer- « taines confidences, de certains épanche-

- ments sub rosa, créa autour de l’illustre

administrateur du Collège de France une

D de familiarité publique, ayant . -

porcine vague similitude avec celle qui

avait entouré Béranger et dont il ne se rendit peut-être pas bien compte. Cet.

état d'esprit inspira certain article de

Jules Lemaître, fameux en son temps et 2

en fit le succès. Lemaître en prenait à son aise avec le grand homme. Il avait été

l'écouter à son cours et il l'avait trouvé :

« gai ». Comment peut-il être gai, deman-

dait-il, lui qui a passé sa vie à constater, dans l'étude de l’histoire universelle, la vanité des choses humaines ? Cette antithèse était présentée sous toutes ses faces | et ramenée comme un refrain. Soit dit.

sans porter atteinte aux sentiments de.

tendre admiration que jeconserve à Lemaître : c'était spirituel et un peu sot..

Et Renan n’en était pas tout à fait inno-

cent.

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