D RENAN ET NO
: a pièce surchauftée dont les occupants étouffent, sans s’en rendre compte, parce que la chaleur les a progressivement en-.
vahis. Il se jette sur la fenêtre et l’ouvre. toute grande. On respire, on l’acclame.
À moins qu’on ne le conspue. Car il y 4 des personnes qui préférent étouffer. Et.
il est d’ailleurs vrai qu’une fenêtre Ds. :
quement ouverte n’introduit pas seule-.
ment la fraîcheur, mais aussi les fluxions.
de poitrine. Mieux vaudrait ménager les transitions. Il est vrai que l'impulsive 1 humanité n’entend guère les transitions.
Rousseau a rafraîchi et fait quelque peu délirer une époque qui n'était pas précisément « desséchée », comme on a.
coutume de l'écrire, mais plutôt lasse des plaisirs et des agréments qui tiennent à!
la perfection de la civilisation sociale, et: naïvement curieuse d’en goûter de plus simples et de plus rustiques, sans dom-:
mage d’ailleurs pour ses dentelles et ses bas de soie. Il a ouvert sur cette!
époque la fenêtre de la poésie de la
nature et celle des rêveries sur les douceurs et les bontés de l’état sauvage.
Châteaubriand a ouvert, sur un siècle
saturé d’idéologie et de raisonnement,
d’algèbre et de démonstrations de la
perfectibilité », la fenêtre des émo-!
tions religieuses et de la poésie de l’his- | toire. La Mennais à ouvert, sur une théologie vicillie, où il n’y avait plus
rien de vivant, et à laquelle de vivantes intelligences ne pouvaient absolument
plus mordre, la fenêtre d’une apologé-
tique chrétienne empruntée au sentiment
et au besoin général de l'humanité
et ne prenant presque point d’appui sur le fait historique de la révélation.
sata LE SEL ENS
Il fallait être aussi étranger à l’intime
. sens moral du christianisme que le poète
” 4 era
du Génie du Christianisme, rendu à la
hberté de son âme et aux vieilles échap-
pées de sa race par le souffle révolutionnaire qui assaillit sa jeunesse, il fallait être aussi étranger aux fondements et à l'esprit de la tradition doctrinale chré-
tienne que le prêtre improvisé et fou- :
gueux qui a écrit l’Essai sur l'indifférence, | il fallait être aussi peu « romain » et aussi | peu traditionnellement français que ces deux magnifiques « cimmériens », pour .
oser, soit de la religion du Christ, soit de la religion nationale séculaire des Fran- : çais, une recommandation et une justi- :
fication qui eussent jeté Bossuet hors des :
gonds et qu’il eut taxées d’insolente fantaisie, si elles avaient été possibles du | temps de Bossuet. L'effet pourtant en :
fut splendide et puissant, parce qu’elles : étaient puisées, la première surtout, aux flots montants du sentiment public et :
échauffées d’une inspiration séductrice dont on n'avait pas encore connu chez nous la couleur. Sénancour a écrit, du :
point de vue de la raison voltairienne, une | réfutation écrasante du Génie du Christia- .
nisme, et le Père de Rozaven, breton, mais jésuite, a fait la même chose, du point de vue de l’orthodoxie, contre l’Essai sur l'indifférence. Nous plaignons l'effort :
RENAN ET NOUS as
inutile de ces honnêtes gens fort judicieux, à qui le talent ne manquait pas.
Et Renan ? Quelles fenêtres a-t-il ouvertes ? Etsur quels malaises ? Nous ne saurions l’énoncer aussi brièvement. Le terrain d’action qui l’a attiré est autrement vaste que celui qui s’est offert à ses deux grands compatriotes et prédécesseurs. Il n’est pas facile de le limiter. À quels problèmes ne touche-t-il pas ! Et l’action appropriée à ce terrain est autrement délicate, variée, nuancée. Ce n’est point à des aspirations de l’imagination ou du sentiment que l’œuvre de Renan est venue répondre ; c’est à des réclamations de l'intelligence et de la faculté critique. Ce sont là deux genres bien différents de besoins. La première moitié, la moitié romantique, ou la plus romantique du xix® siècle, s’est plus intéressée au premier, qui a pour objet les charmes et les prestiges des choses (l’apologétique menaisienne, mère de celle de Lacordaire, rendait du prestige social à la foi catholique,
intérieure) ; la seconde, revenue duroman- tisme et plus pensante certainement, s’est . plus intéressée au second, qui porte sur .
le fond même des choses. Mais le second .
ne touche pas le cœur des hommes moins que le premier; il ne le cède pasen pathétique au premier, ilest même bien plus.
émouvant, quand, du moins, il a trait à des questions dont la portée n’est pas toute spéculative, et qui ont une répercussion .
directe et vibrante sur les directions générales dela volonté, du sentiment, de la vie.
Telles les questions qui se sont emparées de l'esprit de Renan, dès ses jeunes années et ses premières expériences de clerc et .
d'étudiant en philosophie, et dont il s’est emparé à son tour. [1 s’en est emparé, parce qu’en les formulant publiquement il a fait scandale. Et il a fait scandale, parce que, bien loin qu'ii les proposât sans sujet sérieux et par goût personnel de perturbation, illes respirait en quelque sorte autour de lui, il étouffait sous le sentiment des
irrésistibles raisons qui devaient inévitablement les jeter bientôt dans le domaine public, en imposer le souci à toutes les intelligences non claquemurées, puis, par ouï-dire, aux autres, Question du christianisme, question de la France, question de la civilisation moderne, telles qu’elles se posaient, non pas au XVIII® ou au XVIIS siècle, ou dans la région abstraite des théories d’école, mais au beau milieu du xix® siècle et dans la réalité vivante, après soixante années de bouleversements politiques et sociaux en France et en Europe, après un renouvellement si étendu . des données de l’histoire, de la psychologie et de la critique. Ne suffit-il pas de nommer ces thèmes centraux auxquels l’œuvre de Renan se ramène et d’où elleest partie,
pour. montrer combien, avec ces singula-
rités énigmatiques de nature et d’esprit qui donnent tant de fil à retordre à l'observateur moral, il a été profondément l’homme de son époque, combien elle eut lieu de se reconnaître en lui?
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