CHAPITRE V
DIALOGUE ENTRE BOSSUET ET CHATEAU- BRIAND pr
Non moins que l'éducation littéraire de Saint-Nicolas, Renan en a critiqué l'enseignement religieux. Il y a, du moins, consacré d'assez âpres remarques, qui vont dans le même sens que les précédentes et lui sont venues à l'esprit de bonne heure.
Cet enseignement portait l'esprit, la couleur d’un certain « néo-catholicisme »
issu du Génie du Christianisme et de l'Essai sur l'Indifférence et, qui trouvait dans Lacordaire un organe illustre, plein de génie, mais inquiétant au point de vue d’une
sévère logique. C’était comme une apologétique nouvelle, à qui on ne pouvait précisément reprocher l’hérésie, mais seulement la témérité. Elle n’altérait pas le
__ fond de la doctrine chrétienne. On dirait
plutôt qu’elle le masquait brillamment.
Elle ne se substituait pas au dogme et à la théologie. Elle s’y superposait comme une façade moderne, relevée de beaux ornements, mais construite en hâte et avec des matériaux douteux, s’ajoute à un vieil et vénérable édifice, jugé trop sombre
et trop nu. Le christianisme y était re-
commandé par des raisons telles que les suivantes : beauté des inspirations qu’il a répandues dans les lettres et les arts, charme et splendeur de son culte et de ses cérémonies, sublimité et humilité des sentiments qu'il conseille, pureté d’une vie et d’un cœur qu’il pénètre, ordre et mœurs que son influence fait prévaloir dans une société, corruption et cruautés
de celles qui ne l’ont pas connu ou qui
l'ont abandonné, rôle tutélaire et magni-
fique de l’Eglise dans l’histoire, notamment dans la suppression de l'esclavage et la préservation du trésor des lettres antiques sauvé des barbares par les moines, témoignages rendus en faveur du Christ et de son institution par ce que la terre a compté de plus fameux : grands savants, grands hommes d’Etat, grands capitaines, Souvent par des incrédules, des infidèles . et même des ennemis avérés. Mais, entre tous les arguments de cet ordre, le plus en faveur de beaucoup, celui auquel ces catholiques libéraux de 1830 se confiaient le plus, parce qu’il concernait l’avenir et tirait sa force de leur générosité d’âme et de leur ardeur d'imagination, c'était l’accord du christianisme avec ce qu'ils appelaient la « Liberté », mot sonore et enchanteur qui signifiait pour eux un fait et un rêve : le fait du régime libre de l'Eglise indépendante de l'Etat, le rêve de l'essor nouveau qu'ils lui croyaient promis par cette indépendance et qui réaliserait la fusion des idées chrétiennes
avec les meilleures inspirations de la Révolution française. Voilà qui prêtait
plus à l’éloquence et au déploiement de talent qu’une théologie rigoureuse. On
se fiait plus, pout relever et faire resplendir . aux yeux du siècle la religion et la foi, au déroulement fastueux de toutes leurs belles conséquences esthétiques et sociales, littéraires et politiques, qu’à la manifestation et à l’explication de ce qui en constitue l’objet même.
Comment les Pères, les Scolastiques,
Bossuet, tous les docteurs du passé, en qui s’incarne, sous ses traits les plus
authentiques, la tradition doctrinale de l'Eglise, auraient-ils appiécié, s’ils en avaient été les témoins, cette présentation
! de la vérité chrétienne ? Sans faveur, Je
le crois. Ils auraient approuvé qu’on montrât dans le Christianisme le fauteur des plus belles institutions, des plus nobles et des plus délicats sentiments humains.
Ils auraient froncé le sourcil en entendant des o1ateurs modifier et éneiver le langage
de la doctrine, afin d’en nouer spécieuse-
ment la cause à celle d’une révolution |!
tout humaine, interprétée et plus ou moins transfigurée sans doute au gré de leurs
illusions. Ils n’auraient pas admis, en tout
cas, que, dans l’enseignement, dans la chaire, ces considérations et ces espérances séduisantes osassent rivaliser d’impoitance avec l’infatigable rappel de l’unum necessartum, des vérités éternelles
exprimées dans le dogme. Ils auraient | trouvé détestable qu’elles prissent le pas | sur celles-ci et les éclipsassent de leur | éclat demi-profane. Ils auraient dit que, |
pour établir la vérité absolue de ce que
l'Eglise enseigne dogmatiquement, la | preuve morale que l’on prétendrait tirer des merveilles terrestres dont il peut lui | être fait honneur ne saurait suffire, qu’elle | ne saurait être substituée, sans beaucoup !
de légèreté, à la preuve vraie, à la preuve
intellectuelle, qui est la preuve par la métaphysique et par l’histoire: par la
Joute-Puissance et la Providence divines, |
que la métaphysique démontre, par la Révélation, les miracles et les prophéties que l’histoire constate. Celle-ci seule est décisive et digne de Ia raison.
J'imagine l'instance de M. de Châteaubriand, défendant son livre devant Bossuet, revenu au monde (comme il présageait que cela devait arriver un jour au
prophète Elie) pour le juger.
— Monseigneur, je n’ai pas tant eu en vue de plaider pour les vérités de la religion chrétienne, sous lesquelles je. m'ncline, que pour ses beautés. Ce soin était nécessaire, après les funestes ouvrages de M. de Voltaire et de M. le marquis de Condorcet, qui, l’un, dans son Essai sur les mœurs et l'esprit des nations, l’autre, dans son ÆEsquisse d’un tableau historique des progrès de l'esprit humain, ont nié l’action civilisatrice du christianisme, l’ont présenté comme un ennemi des arts, comme un allié naturel de la barbarie et de l'ignorance. J'ai voulu
lui rendre, aux yeux des peuples, le lustre |
qu'ils lui ravissaient.
— Louable intention, Monsieur le Vi-
comte, et qui vous a fait écrire de fort
belles et fort agréables choses dans un style qui m’a charmé, quoique bien nouveau. Souffrez cependant que je repousse la distinction que vous faites et qui ne va pas à moins qu’à ruiner les bases de la
théologie. Il n’y a pas, d’une part, les |
vérités du christisnisme, et de l’autre, ses beautés. Ses vérités sont ses beautés.
Et ce sont beautés qui <urpassent et écrasent toutes celles dont vous rapportez,
non sans raison d’ailleurs, la gloire à nos | saintes croyances, autant que ce qui est | de Dieu surpasse et écrase ce qui est de | l’homme, même quand l'esprit de Dieu
y a une certaine part. Ce sont cès beautéslà, ces beautés de lumière et de foudre
qu'il fallait élever sur la tête des impies | pour la dominer et l’abaisser à coup sûr.
Des chefs-d’œuvre de poésie qui retracent | avec un véritable sentiment de foi nos