LES FACES DU SURNATUREL
La négation.du surnaturel, a écrit Re-
nan, est l’ancre sur laquelle jé n'ai jamais |
chassé.
Par surnaturel, il éntend le miracle.
Nôus verrons plus loin, d’après lui-
même, que les deux expressions ne sont pas exactement équivalentes. Miracle se |
dit d’un fait merveilleux, d’un fait déro-
geant au cours ordinaire de la nature et.
qu’une volonté surnaturelle suscite sous |
les yeux de l’homme, dans le dessein de lui signifier quelque chose. C’est une question de terminologie, de savoir si le même nom de miracle doit être décerné aux prodiges suscités par Dieu, et à ceux
: | qui ont le diable pour auteur. Car le diable.
a le pouvoir de fairé des prodiges térres-
tres, comme on le voit dans lés Evangiles.
Quand :l en fait, c’est assurément pour procurer notre perte, en mettant à notre portée le moyen de commettre des péchés inouis. Mäis, comme il n’en peut faire qu'avec la permission dé Dieu, ces prodiges diaboliques sont, en définitive, des épreuves que Dieu envoie au juste pour éxercer sa fidélité. Les théologiens, afin d'éviter l’équivoque, conviennent, je crois, d’appeler miracles religieux, les faits merveilleux qui, par leur utilité pour notre amélioration et notre salut, attéstent leur origine divine. Ainsi quand un thaumaturge, que Diéu à délégué parmi les peuplés, pour leur énséigner la vraie religion, leur rend sensible l’autorité surhumaïine dont il est investi, en guérissant des malades incurables. Renan
n’est pas, il est vrai, éntré dans ces dis-
tinctions. Il a nié le miracle en général,
tous les miracles. Mais je devais bien pré-
ciser l’objet de la controverse.
140 RENAN ET NOUS il Renan est revenu à vingt reprises, depuis sa sortie de Saint-Sulpice jusqu’à la fin de sa vie, sur cette pierre angulaire de sa philosophie. Poursuivi (ce qui honore son âme) par l'impression de l’acte grave qu'il avait accompli en rompant avec la foi de l’Eglise, il a tenu à remettre sous les yeux du public et sous ses propres yeux, la raison nette, tranchante et sans appel qui justifiait cet acte. La foi et la doctrine sont fondées sur le miracle. II n'y a pas de miracle.
Cependant, il n’a jamais fait de démonstration en forme contre le miracle. Une telle démonstration n’eût pu être que | d'ordre métaphysique. Dire qu'il n’y a jamais eu de miracles en des temps historiques ou préhistoriques, sur lesquels nous sommes entièrement dépourvus d'informations, dire quil n'y en aura jamais dans l'avenir, c’est beaucoup plus | qu’une affirmation de fait, c’est l’affirma- | tion intellectuelle d’une impossibilité.
-L’impossibilité absolue d’une chose ne
Ve
RENAN ET NOUS t4I
. saurait résulter que de la nature des choses
en général, ou de la nature de leur auteur.
Et cette nature des choses ou de leur auteur ne saurait être connue par voie expérimentale, puisqu'elle déborde toute expérience possible, mais seulement par des données de pure raison. Ainsi certains métaphysiciens déclarent-ils le miracle impossible en vertu de l’immutabilité de l'intelligence divine. L’œuvre de Dieu est nécessairement du premier coup tout ce qu’il a voulu qu’elle fût. Des retouches sont inconcevables de la part de ce parfait ouvrier. Pareillement, si l’on a des motits d’admettre (et ce ne peut être que des motifs
a priori) que le déterminisme mathéma-
tique le plus rigoureux est la condition d’être de tous les phénomènes de la nature, il ne peut pas y avoir de phénomènes miraculeux. Descartes, Malebranche n’avaient pas logiquement le droit
d'admettre le miracle. Mais ce sont là, * dis-je, des raisonnements métaphysiques.
. Renan n’avait aucun goût pour les raison-
———— "| à nements de cette sorte, « pliables à tout;
sens », prétendait-il.
Pour lui, la négation du surnaturel est une suprême vraisemblance, confirmée par toutes les données de fait dont nous disposons, sans qu'aucune se soit jamais élevée contre, et qui, par là, équivaut pratiquement à la certitude la plus décisive.
Dans l'antiquité, alors que l’inexistence de la science expérimentale laissait l'esprit. des hommes sans défense contre le mer-
veilleux, les têtes fortes le repoussaient |
de tout l’instinct de leur bon sens et de!
leur raison. Aristote ne fait aucune place |
au miracle parmi les choses qui sont sus-
ceptibles d’arriver. Dans l'époque mo- | derne, les succès incessants et toujours accrus du raisonnement inductif, rame-
nant à des lois naturelles déterminées tant de faits qui avaient passé jusque-là pour
d'inexplicables prodiges et permettant |
souvent à l’homme de reproduire ces |
faits, à son bon plaisir, ont rendu la Position du miracle vraiment intenable.
RENAN ET NOUS 143 Une irrésistible induction, tirée de la somme de toutes ces inductions, nous autorise à admettre que tous les phénomènes qui peuvent tomber sous les sens de l’homme seront un jour physiquement expliqués, et qu’en tout cas, ils sont de nature à l’être. Dira-t-on que la science expérimentale ne doit pas tant faire la fière, et que la germination d’un grain de blé, même réduite à une série de formules chimiques où s’exprimeraient toutes ses phases, n’en constituerait pas moins un miracle ? Renan y souscrira volontiers, mais en faisant observer qu’en ce cas tout est miracle, et que, si tout est miracle, il n’y a plus de miracles. Le point sur lequel il insiste le plus, c’est que les faits allégués comme miraculeux ne soutiennent pas ce caractère au regard d’une critique historique exacte et d’une clairvoyante psychologie. Jamais un miracle n’a été constaté dans les conditions d’observation méthodique dont la science s’est fait une règle et par un cercle d’observa-
144: RENAN ET NOUS teurs froids, qui échappassent à tout soup-| çon de crédulité et de passion. Le miracle, |
qui passe pour la cause de la foi, est, dirait Renan avec Gœæthe, « l'enfant chéri de la foi ». Si Renan a opposé quelque « réfutation » au miracle, c’est celle, indirecte, mais puissante, qui peut se tirer de la psychologie de ceux qui y croient, de la
mise en évidence de leurs dispositions | intellectuelles anti-philosophiques. Une| tête, prête à croire à des miracles, peut | observer, dans l'examen d’autres ques- | tions, une excellente discipline. Mais, | quant à cette question, sa discipline n’est | assurément pas la même que celle d’une tête qui, ne parlant pas elle-même légèrement et n'obéissant à aucun fanatisme ou | contre-fanatisme, refuse d’y croire. La croyance au miracle répond au moins à | un point faible de la pensée, à un point | de creux et comme de déficience dans
la contexture de la pensée. Enfin, le pro- | blème du miracle présente un caractère
très singulier. C’est qu'il ne se pose véri- |
c j* ‘PA
tablement que depuis que les raisons de mer le miracle sont devenues le plus manifestes. Dans l’antiquité et au moyen-âge,
| alors que les travaux et les résultats de la science expérimentale n'avaient pas fait encore entrer dans l’esprit des hommes
la notion de loi naturelle, la plupart des
‘esprits ne se formaient pas une idée bien
distincte de ce qui, parmi les apparences
let phénomènes de la nature, doit être lqualifié de naturel ou de surnaturel. Les | dieux, les démons étaient partout. Il n’y |avait pas de principe sûr pour discerner, entre les manifestations des choses, celles |qui tiennent à leurs interventions cachées let celles qui tiennent au jeu spontané des
choses elles-mêmes. Il a fallu que la
science en vint à nous représenter la nature comme un cycle de relations et corrélations où tout se tient (et cette
notion est incluse dans celle de loi natu-
lxelle), pour que la notion du fait mira- \culeux prît un sens bien déterminé et que Ma différence de manière d’être entre le
fait miraculeux et le fait non miraculeux se définit clairement. On pourrait dire que le miracle n’existe, comme nue que depuis qu'il est rejeté.
Cet ensemble de raisons n’a rien de nouveau. Les développements qu’il a reçus de Renan, dans un tour d’ailleurs. très personnel, n’ajoutent pour le fond rien d’essentiel à ce qu’un Bayle, un Voltaire, un Auguste Comte, un Sainte-Beuve, un: Taine et tant d’autres ont élevé contre les!
fondements miraculeux de la foi chré-| tienne. La question du miracle est épuisée!
de la part de ses négateurs. T'out est dit.|
Elle ne l’est pas moins du côté de ses!
défenseurs. Le P. de Tonquédec, de lal Compagnie de Jésus, souple et savant philosophe, profond critique littéraire, qui a écrit un livre assez récent pour!
prouver, non la réalité de tels et tels faits! miraculeux, mais la possibilité du miracle!
en général, la recevabilité de l’idée du| miracle, n’a pu apporter d'arguments nou-| veaux,
ar RENAN ET NOUS |
Il part de l’existence de Dieu et de : l'affirmation de la Providence divine. C’est | une affirmation à distinguer de celle de la
bonté métaphysique de Dieu, admise par : Aristote, qui rejetait l’idée de Providence, Let par Leibniz à qui l’on peut, en dépit ! de ses formules conciliatrices, supposer 1 la même pensée. En tant que métaphy- | siquement bon, Dieu a dû créer ou amener à l'être le monde le meilleur pos- ! sible. Mais le monde le meilleur possible {n’est pas absolument bon, puisque, s’il !: Pétait, il ne se distinguerait pas de Dieu. | [1 est même un assez mauvais monde, au ilgré de certaines de ses parties, qui, dans ile coin de l'univers qu’elles occupent, éprouvent d’une manière très désagréable ‘pour elles, le frottement de ces lois dont i’harmonie générale est merveilleuse. J’ai ‘ides maladies que je n’ai pas méritées.
‘| Féprouve mille malheurs et injustices il qui ne sont que la conséquence du fait que (existe. Ce sont là des effets naturels que je dois admirer comme rouages néces-
ee
| : ; 4 = it. RENAN-ET NOUS
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| saires d’une machine sublime. Ils n° en
sont pas moins incommodes. J’aurais aimé être plus heureux dans un monde 1 moins bon. Voyez Candide !
La Providence, c’est l’intention de bonté de Dieu, non seulement à l'égard du monde en général, mais à l'égard. des créatures en particulier, et spécialement de la créature qu'il a faite à sa ressemblance, en lui donnant la raison. La Toute-| Puissance divine pouvait faire que le monde fût le meilleur possible, sans ex- clusion du bonheur de l’homme. Cela} n’était pas au-dessus d’elle, puisque rien,
n’est au-dessus d’elle. Et c’est ce qu’elle}
a fait. Mais l’homme, en tant que rai-
sonnable, est libre. Les effets de sa liberté!
mal employée ont pu abaisser sa condi-!
tion et gâter, en ce qui le conceinait,} l’œuvre de Dieu. Dès lors la bonté divin a pu vouloir, sans diminution toutefois de la liberté, qui est la noblesse d l’homme, réparer ce mal qu’elle n'avait pas causé. Et comment réaliserait-elle
CRE en,
RENÆNY:ET: NOUS 149
ce dessein réparateur, sinon par des interventions spéciales, adaptées ou proportionnées au mal qui s’est fait, contre son.
désir, ou à celui qui menace de se faire ?
Ces interventions sont les miracles. Le P. de Tonquédec raisonne irréprochablement. La Providence rend admissible, et même vraisemblable, le miracle. Le miracle implique la Providence. La position de ceux qui croient à la Providence, et non pas au miracle, comme J.-J. Rousseau ou Jules Simon, est très faible. On ne voit ni pourquoi, la Providence reçue, ils ne veulent pas recevoir le miracle, ni de quelle manière, le miracle rejeté, ils se représentent que la Providence puisse agir pour notre bien.
Seulement, l’argumentation du P. de Tonquédec est sans prise sur les négateurs conséquents du miracle. Toute controverse suppose un point de départ commun. Ici c’est la Providence. Imaginons une intelligence qui professât la Providence divine avant d’avoir examiné les
jo - RENAN ET NOUS
raisons de Renan contre le surnaturel. | Ces raisons, qui ne sont pas prises dans | la sphère des idées, mais qui résultent du contact des faits, la frappent, la gagnent, lui paraissent justes. Les faits parlent contre la réalité du miracle. Ils parlent donc contre la cause possible du miracle.
S'il n’y a pas de miracles en fait, ce qui,
en droit, pourrait en produire, ne doit pas exister. S'il n'arrive point dans la nature et spécialement dans le cercle d'existence de l’humanité, des phénomèênes qui portent la marque d’une production surnaturelle, c’est qu’il n'y a pas d'esprit surnaturel qui s'intéresse aux événements de la nature et de l’humanité.
Jusqu'ici nous ne sommes point sortis | sensiblement du terrain de Voltaire. Nous n'avons pas abordé les propres aspects sous lesquels Renan a fait envisager à ses contemporains la question du surnaturel, | aspects nouveaux dans notre littérature, jusque-là toute partagée, en ce qui à
trait à cette question, entre Voltaire et Bossuet. | Voltaire n’a considéré dans le problème du surnaturel miraculeux que le côté intellectuel. L’affirmation du miracle ré- pond-elle à des faits qui se sont matériellement passés, dont on peut raisonnablement admettre qu'ils ont pu matérielle- ment se passer ? Il n’est pas sorti de là.
Persuadé que la croyance aux phénomènes miraculeux est le point vital du christianisme, qu'elle joue dans l'institution de la religion chrétienne le même rôle que ce point vital du cervelet qui ne peut être blessé sans que mort s’ensuive, c’est là qu'il a plongé sans trêve son dard brillant. Ses moqueries contre les miracles chrétiens sont étincelantes et terribles.
Pourtant, elles doivent avoir, même au regard d’un esprit qui répugne à croire que de l’eau ait jamais été changée en vin, ou un mort matériellement ressuscité, | quelque chose qui, à sa manière, mécontente aussi la raison. Quand une opinion
1g2 RENAN ET NOUS
n’est ni légère ni passionnée, quand elle donne l'impression d’avoir été conçue | avec une attention consciencieuse à toutes les parties de la vérité, il n’y a pas de motif pour qu’elle cesse d’obtenir, sinon l'adhésion, du moins la considération des honnêtes gens. Or, un siècle après Voltaire, les sarcasmes à l'égard des miracles Chrétiens et de ceux qui y croient, étaient plus que passés de mode auprès de tous les incroyants qui avaient la moindre délicatesse d’esprit. Ils causaient une antipathie générale. On ne les rencontrait plus sous aucune plume de valeur. Ils!
étaient devenus l'aliment d’une basse | presse. Ceux qui s’y livraient faisaient | figure de fanatiques ou de goujats. Ce sentiment n’était pas lui-même une mode qui en supplante une autre. Il offait un caractère manifeste de sérieux. Il a duré.
Il faut bien qu’il soit sorti d’un fond de considérations sérieuses et durables.
Ce sont ces considérations dont Renan s'inspire quand, dans ses Etudes d'histoire
religieuse, il juge Voltaire avec un sévère dédain. Dédain outré, qui va jusqu’à dénier la valeur, souvent admirable, de l’œuvre historique de l’auteur du Siècle de Louis XIV et du Siècle de Louis XV.
Retenons-en du moins l'irritation que Renan éprouve contre une façon étroite et tout agressive de comprendre les faits religieux. Il estime que Voltaire a fait œuvre utile. Il fallait, pour donner de l'air à la pensée humaine, que la croyance au miracle subît cette charge de mame- Jucks. Si cette croyance regagnait l’immense terrain qu’elle a perdu, il faudrait rééditer Voltaire pour la refouler.
Mais, à cette besogne, « Voltaire suffit ».
Le mot dit assez combien la besogne est jugée petite, et ce qu’elle supposait d’aveuglement relatif. Elle fut nécessaire.
Le résultat en est obtenu. Il n’en faut point conserver l'esprit. Voilà, je crois, la signification du jugement de Renan sur Voltaire, jugement sur lequel on a tant épilogué.
Et voici le sens général de ce qu'il
oppose à Voltaire. La religion est un fait immense, qui à dans l’âme humaine les racines et les adhérences les plus profondes. Le développement en est mêlé de toutes parts au développement intellectuel et moral du genre humain. La religion a plus contribué que toute autre influence à nous faire ce que nous sommes, et ce que nous sommes de meilleur. Renan irait jusqu’à diminuer à son profit la part de la politique et de l'Etat. Le fond de da religion est vrai et soustrait à la critique de la raison. Car il n’est pas dogmatisme, mais sentiment et volonté. Il est | l'aspiration à l’éternel et à l'infini, la foi | absolue au devoir, l’affirmation spont- | tanée de la valeur de la vie, l'instinct du | dévouement avec lequel nous devons la vivre pour réaliser le bien. Cet élan intérieur, qui a toujours fait viser l'élite | humaine plus haut que les intérêts maté- | riels et que la réalisation d’un bonheur | vulgaire, est religieux, Il est l’essence de
la religion. Il est commun aux simples et aux habiles, commun à l’homme de pensée qui poursuit sans profit, souvent au prix des plus rudes peines et des moins récompensées extérieurement, la conquête de la vérité, au héros qui recherche la mort, fût-elle sans gloire, pour le service de la patrie, au saint qui consume son existence dans le soin des infirmes et des malades, dans le relèvement d’une humanité dégradée, à la mère qui a totalement aliéné sa vie propre et dont le cœur ne bat plus que dans son enfant.
La religion, c’est le feu du désintéressement. C’est ce coup de folie sublime qui, aux lointaines origines de notre espèce, en a traversé comme un éclair les individus les plus généreusement vivants, cette folie de monter, d’être plus, de se donner, de se renoncer, de se prodiguer pour embrasser toujours plus d’être et de réalité en son sein, pour s’épanouir, toujours plus réceptif et plus riche, aux rayons de ce qui existe ou de ce qui est
rêvé (qu'importe ? dès lors que l’idée a
autant d’aimantation que la chose ; et la chose n'est-elle pas d’ailleurs essentiellement une idée ?) sous le nom de Dieu ?
Toute aspiration par où nous nous dépassons est religieuse. Religieuse, toute négation active et passionnée du bas, de l'intéressé, du vulgaire et du médiocre.
Le christianisme est l’expression la plus haute et la plus pure de ces tendances.
Mais, chez lui, comme dans les autres reli-
gions, à un bien moindre degré cependant que dans les religions anciennes, elles se | sont amalgamées aux données spontanées |
d’une imagination encore naïve, que n’é-
claire pas la raison. Ces données, ces | créations imaginaires, se sont, par un mécanisme psychologique naturel, inter- |
posées entre l'idéal de nos aspirations
religieuses et ces aspirations mêmes, Cet | idéal a paru s’y incorporer ; mais, par là
même, il y versait ses reflets épurateurs,
les illuminait, les transformait, en relevait
le sens. C’est un jeu naturel, de la part
de l'imagination primitive, que de se ! représenter, comme existant sous le voile des phénomènes, un monde d’esprits ou d'agents, maîtres de modifier les phénomènes à leur gré. Ce jeu a des commencements, des points de départ misérables, sur lesquels Michel Bréal, en son admirable thèse sur le mythe de Hercule et Cacus, projette un jour pénétrant. Ce sont des métaphores mal interprétées, des sens figurés, pris pour des sens propres, des efforts vers l’abstraction, encore impuissants, et n’aboutissant qu’à des personnifications grossières. Les premières idées de merveilleux formées de la sorte, en ont engendré d’autres en se combinant.
La très humble forme, et comme bégayante encore, d’activité intellectuelle, d’où elles étaient sorties, s’est continuée.
De là, le développement de ces mythologies, aujourd’hui explorées et recensées par l’histoire, dont les inventions réflé- . chissent les dons et la tournure d’es- . prit des races ou communautés humaines
158 RENAN ET NOUS - î RS qui les ont produites. Chez les races inférieures, des rudiments mornes et amorphes, de bas fétichismes, incapables d’aucun perfectionnement. Dans l'élite de l'humanité, de claires images où s’esquisse une représentation ingénieuse de l’univers, ainsi que des origines du genre humain.
Les poètes, les prophètes, les sages, que le progrès de la civilisation fait paraître, dégagent, précisent les traits de ce tableau 5 | ils y répandent, y incorporent leurs inspirations poétiques, leurs vues morales. Ils ÿ versent un sens religieux. La mythologie grecque d’Homère et d'Hésiode, cette mythologie qui est entrée pour une si large et brillante part, dans la substance de nos lettres et de nos arts occidentaux, est la fille lointaine de ces imaginations mythiques primitives, formées avec le langage et nées, pour ainsi dire, du jeu même du langage ; elle est la fille plus | proche des génies, déjà affinés, qui ont brodé sur ce premier fond, On en peut dire autant de la mythologie juive, d’une va-
riété moindre, d’une couleur plus sombre et plus forte, d’une inspiration plus tendue, où il y a beaucoup moins de fantaisie et
beaucoup plus d’applications morales.
Les progrès de la raison ont dissipé le mirage du merveilleux religieux. Par là, il s’est créé au sein de la religion une sorte de contradiction, d’antinomie. La raison, manifestation supérieure d’une vie qui s'élève, s’épanouit et étend son domaine, est elle-même un fait religieux.
Ses droits sont religieux. Ils doivent être défendus. Ils veulent que soit détruite l'illusion de la réalité matérielle du merveilleux, cette illusion qui prête aux choses merveilleuses une existence susceptible d’être expérimentée ou d’être logiquement déduite. Ce qui peut blesser le plus ces droits et obliger leurs défenseurs à une
certaine âpreté, pénible peut-être pour
leurs sentiments, c’est quand le surnaturel,
utilisant à son profit l’appareil même . d’une raison avancée, conçoit la prétention d’établir sa réalité objective par des
RE acer LT Te.