ÉLÉVATION LAÏQUE
Renan priait encore dans le temps qu'il écrivait l'Avenir de la Science. Le genre de vérité qu'il attend du savoir s'exprimerait assez bien en une sorte d'élévation laïque :
« 0 Dieu des chrétiens, ta voix ne s'est point fait entendre. Tu ne te révèles pas à l'homme; et ton dogme est périssable. Je ne puis garder davantage la foi traditionnelle par oii je pensais communier avec toi, ni soutenir la pensée que tu me demeures inaccessible. Ce serait une intolérable diminution de mon intelligence. Il me faut donc aller à toi par une autre voie, le sentier charmant que je suivis m'ayant conduit au bord de l'abîme.
Je veux obtenir de la science le symbole que les religions ne donnent plus et que je ne puis désormais accepter de la tienne. J'étudierai l'humanité tout entière, à l'exemple de Hegel et de Herder, prêtres du culte moderne ; j'observerai l'humanité tout entière, la seule autorité légitime, dans le développement de sa conscience, pour m'inilier à la vérité et participer du divin. Et cette foi critique, à qui je fais dans le temps un large crédit, mais par laquelle je veux tout
connaître, l'avenir comme le passé, pour rasseoir mon âme et confirmerma vie, je l'estimerai toujours désintéressée. Contre le dogme il faut organiser scientifiquement l'humanité.
Oui, la nature et l'humanité ont tout fait. Celle-ci surtout, oh! qu'elle a bien travaillé! La connaissance de la physique et la critique m'empêchent de croire que tu l'aies créée selon qu'il est dit au livre de la Genèse. Mais comme, néanmoins, elle s'est acquittée envers toi ! Elle a inventé spontanément des langages, des religions, des chimères, dans un infatigable élan vers la conscience future et absolue de l'univers et pour te créer à son tour. Voilà le sacré pour les intelligences. Mettant mon étude et ma foi en elle, de qui je tiens la raison qui fait ma grandeur au lieu de mon humilité, j'aurai la double béatitude de te mieux comprendre, ô catégorie de l'Idéal, et d'élargir ma conscience et mon esprit. Si la vérité est une princesse lointaine, ma religion du moins n'est ni le bon billet de La Châtre ni le bon placement de la simple croyance. Que n'ai-je la disposition de deux vies humaines pour consacrer l'une à l'humanité, l'autre à la nature !
Fruit d'un instinct puissant, de la curiosité que Pascal et toute ton Église ont condamnée, la science n'est point un vol qu'on te fait, comme l'ont imaginé à tort les plus anciens d'entre les hommes. Elle exclut toute exclusion. Tout y a son prix et sa dignité. Le corps n'y est pas humilié pour exalter l'âme. Je sens, il est vrai, que sur ce point et à cause des pures joies qui parfumèrent ma jeunesse, je n'aurai peut-être jamais le courage de t'être résolument infidèle. Tes
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prêtres ont rais en moi un idéalisme transcendant. Et pourtant, mon esprit nourri de la science, assuré par la critique, ne croit plus que la grâce tombe d'en haut ni que le ciel épande la rosée sur la terre. Il tient ferme, contrairement à la superstition, que l'humide parure matinale émane des plantes mêmes et que pareillement la grâce vient de la conscience de l'homme par l'effort de la raison. La vérité est l'œuvre de l'homme, et non pas un don de Dieu. Et comme le progrès scientifique ne connaît point de borne, hors la totale connaissance de l'univers, il n'est pas impossible de concevoir un jour très éloigné oîila science s'identifiera avec l'Idéal. Alors, tu ne seras plus un Dieu révélé, mais rejoint, connu, compris, aimé de la conscience humaine comme partie intégrante de la conscience universelle. Et ce sera le plus beau résultat d'innombrables expériences et recherches dont j'aurai pris ma part. Pour ta plus grande gloire, je mets la main à l'œuvre : car il faut reconstruire scientifiquement l'édifice bâti parles forces spontanées de la nature. Si tout cela n'est que chimère, qu'on nous laisse notre chimère! Il ne nous plaît plus de traîner parmi les siècles une existence précaire et encore humiliée par la tare du péché. L'humanité se développe par ses propres moyens qui sont spontanés à l'origine et ensuite réfléchis ; parla continuité de la science elle aspire à l'université de la conscience. Le miroir de la vérité est à deux faces et renvoie à la fois le passé et l'avenir. Or, dépassant mon condisciple de l'École allemande, Hippolyte Taine, qui, arrêté dans un système philosophique et lié au symbole de tes docteurs, ô Dieu de la sainte Église, limite le pouvoir de
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la science à modifier la nature, je tiens pour irrecevable tout dogme qui, par l'effet d'une croyance surnaturelle, rejette Dieu et l'homme en arrière et barre la route à la raison. Peut-être un jour luira-t-il où s'élèvera la prière du seul savant, qui seul aura l'accès du divin et le sens des paroles qui le contiennent. En attendant, la science, à laquelle je me voue, est une religion. Je ne suis plus l'enfant de chœur qui sert le saint sacrifice, mais le lévite organisateur du Dieu que Diderot se bornait à élargir. Je te rends grâces, ô Absolu, Conscience universelle, Vérité parfaite. Étoile de ma vie, de la part qui m'est dévolue. »
l'histoire
Toutefois, il faut choisir. Quand on prend position contre le surnaturel pour la physique, contre l'a priori pour l'expérience, contre l'absolu pour la science et les faits, il ne faut pas chercher le miracle dans la raison. L'esprit moderne a inspiré ce livre ; l'esprit mystique n'en est pas absent.
Il faut choisir, ou plutôt raisonner du même au même. La foi et la science, je ne dis pas qu'elles soient irréconciliables, mais inconciliables rationnellement. La physique la plus absurde ajoute du prix à l'acte de foi. Credo quia abswdum. La position de Jésus, fils de Dieu, est absurde : et elle est la raison même, si je puis dire, du sentiment religieux qui s'y
attache avec passion. La science porte à plein sur les faits, et délimite au jour le jour son objet. Mais elle ne se préoccupe point de Tinconnaissable . Renan déclare premièrement que l'humanité a tout fait ; puis il installe sa curiosité en dehors et au-dessus d'elle. Il commence par confondre la vérité d'expérience avec le sondage des deux infinis du passé et de l'avenir : sa propre pensée est en tout cela ce qu'il ne confond avec rien. Un pur savant estime que la vérité n'a point affaire avec la croyance. Il ne mine pas le miracle ni le surnaturel qui, échappant au contrôle, sont hors de l'ordre scientifique. Il se tient pareillement à l'écart de la métaphysique et de la foi. Ni système, ni symbole. La science moderne, dit Renan, « se fait gloire de n'être que l'écho des faits et de ne mêler en rien son invention propre dans ses découvertes. » Gela est bien dit, mais contre lui-même. En effet, voilà proprement l'attitude du savant. Mais il ne s'en faut point départir. La philosophie positive n'est fondée en raison qu'à la condition de s'en tenir à la synthèse des résultats positifs. Le reste est invention personnelle, littérature ou poésie. Auguste Comte témoignait d'un esprit scientifique autrement exact, lorsqu'au lieu de condamner le bon sens, il estimait que la science en est le prolongement. Car le bon sens, loin d'être subjectif, est quasiment impersonnel : même ce qu'il a de pédestre aux yeux des Imaginatifs, le rattache à la réalité ; oii il ne suffit point, c'est souvent que l'individualité métaphysique ou mystique rompt avec les faits et prend son essor.
A la recherche des vérités vitales, Renan met son
espérance en l'histoire, de toutes les sciences la plus mobile, comme aussi la plus personnelle. 11 s'y fallait attendre. Et le choix particulier qu'il fait de l'histoire religieuse n'est pas pour objectiver son dessein. S'il eût embrassé une d'entre les sciences de la nature, son imagination, contenue par l'irapersonnalité de la méthode, n'eiît servi que d'un excitant à son esprit. Détaché du catholicisme, il neiit pas considéré la vérité par rapport à lui, mais hors de lui. On ne mène pas une recherche matéraathique ou chimique pour ou contre une croyance. On ne lui demande pas le secret de l'humanité ni de l'univers, Le physicien, la main sur ses appareils, opère sans l'Éternité. Il ne lui vient d'ailleurs point à la pensée d'identifier les lois de la physique à celle de l'histoire. Renan lui-même s'est, par la suite, avisé qu'une expérience scientifiquement conduite peut être indéfl aient reprise dans les mêmes conditions, avec le même succès. Les expériences de l'histoire, à trop d'inconnues, ne se répètent jamais dans les mêmes conditions ni avec un résultat identique. Si elle était une science exacte, et si les lois en étaient jamais établies, le passé nous apparaîtrait avec une certitude rigoureuse et nous pourrions affirmer que, telles circonstances don-nées,tel événement se produira dans l'avenir.
Joignez que les origines, non plus que les fins, ne tentent le véritable savant. Le philosophe, le rêveur peuvent se pencher sur ces abîmes. La science ne connaît que l'expérimentation. Renan, qui écrit à cette heure que la religion de l'avenir sera le pur humanisme fondé sur une connaissance adéquate du développement
LAVEMK UH LA SCIENCE O/
i' l'humanité, a-t-il pu considérer le temps comme le lacleur suffisant d'un tel résultat ? Le temps ne fait rien '.àTatraire. Si les siècles des siècles sont nécessaires à établir la religion de l'humanité, le roi, l'àne et moi serons morts. Le temps ne saurait non plus triompher de la difficulté interne, qui est propre à l'histoire. C'est l'homme même qui a ol)SCurci l'histoire par le jeu de sa libre activité, de sa raison, de sa fantaisie, de ses passions, et qui pareillement emploie, à percer le brouillard des époques, raison, libre activité, fantaisie et forcément passions; c'est l'homme, des deux parts, qui fait l'incertitude. Le temps même y ajoute; travaillant pour l'historien, il agit aussi contre lui. Car il ■détruit les monuments ou les altère à mesure qu'il apporte les heures nécessaires à les étudier. S'assurer sur une science aussi incertaine pour atteindre aux vérités essentielles, c'est se jouer par avance entre possibilité, probabilité et certitude, et, pensant suivre une voie « royale », s'engager dans les sentiers fleuris du philosophisme.
Il fallait sortir du sérninaire pour appeler l'histoire « la science sacrée. » Si Renan avait été moins préoccupé d'y chercher confirmation de son nouvel état, peut-être eût-il conçu d'abord une idée plus juste des limites que l'esprit critique môme lui assigne. Ne l'opposant point, il l'eût aussi mieux entendue. L'esprit moderne nourrit la curiosité des temps passés, parce qu'il lâche à comprendre le présent. Mais c'est un goût à peu près inutile, sauf à eux-mêmes, que celui des archéologues aristocrates à la façon d'Uermagoras. Ce qui imi orte peut-être plus que l'histoire, c'est le
point de vue el la méthode historiques, comme aussi la certitude qu'y acquiert l'homme, de n'être isolé ni dans la nature ni dans l'humanité, la dignité qu'il y trouve, et la préparation du lendemain qu'il en pense retirer. Faute de cette méthode, nous sommes enclins à nous cantonner dans l'absolu ou en nous-mêmes, à ignorer la solidarité des individus et des générations, à nous contenter d'un idéal traditionnel ou escompter des changements soudains à notre condition, ou même à fixer une échéance au progrès comme dans l'attente d'une apocalypse. C'est elle qui met en nos esprits le soin des études comparatives et la conception évolutionniste. A suivre le lent travail des siècles, elle ne nous fait guère découvrir de lois bien assurées, contrairement à l'idée que s'en fît d'abord Renan transporté du zèle d'un néophyte, mais elle prend une obscure conscience de l'avenir et une connaissance générale du but vers lequel doivent tendre les grands instincts des hommes et des peuples. Le hasard est toujours le total des inconnues que comporte la succession des faits historiques ; mais la Providence est, entre ces inconnues, la première éliminée de ces problèmes. Ainsi le passé n'offre pas l'unique attrait d'être le passé : autrement, il en faudrait abandonner la curiosité aux inutiles. Mais il dure en nous. Tel est le sens profond de la méthode historique.
Yivre, c'est se transformer, et c'est aussi persévérer dans l'être. Voilà le principe d'expérience dont elle éclaire, à la lueur indécise des probabilités passées, celles de l'heure présente. Il nous faut contenter des unes et des autres et nous en servir pour mieux
L AVENIR UE LA SCIL.NCE o'J
plorer l'existence que nous traversons et entrevoir lie que nous léguerons à ceux qui feront le même issage demain. Il nous en faut contenter et servir sans iusion. C'est l'esprit général et le biais dont la méthode storique considère le flux des choses qui font tout son 'ix. Elle a trop de peine à atteindre les laits pour y lercher dorénavant Dieu et sans doule pour nier ou Armer avec assurance quoi que ce soit, hors les docuenls qu'elle touche. Encore ceux-ci ont-ils subi mille itrages entre lesquels ceux du temps ne sont pas lujours les plus injurieux. Si le surnaturel a pu être lûn écarté de l'histoire comme une hypothèse chiméque, il ne convient pas que les visions de la philosolie de l'histoire la fassent gauchir et dévier du but, ii est l'intelligence des réalités. Pour ce qui est de , révérer à l'égal d'une religion, il en faut rabattre. Déçu par la foi des simples, mystique d'éducation et hérédité, Renan demande tout à cette recherche du robable, où il apporte son appétit de croyance et de ivoir, son goût d'analyse, ses facultés de généraliition, avec un insurmontable besoin d'imaginer. L'Avenir de la Science contient une partie excellente l'époque oîiil fut écrit, mais dont il convient de limiter iijourd'huila portée. Réhabilitant l'érudition, il restile en dignité l'instinct de connaître et de comprendre. u nom de la nature, l'auteur lève le veto d'Église, lit justice du dédain des gens du monde à l'égard des ens de bibliothèque, et de cette variété toute française u pédanlisme que Mme de Staël appelait le pédanlisme e la légèreté. Il trace l'organisation du mouvement criique et historique dans les universités allemandes et y