‹ Renan, l'égoïsme intellectuelChapitre 11 sur 41 · KE.NAN · texte numérisé non relu

KE.NAN

reviendra dans la Réforme intellectuelle et morale. Il remeten honneur les études spéciales, les recherches de détail, les travaux précis, les monographies, tout ce qm constitue les assises obscures et solides du monument scientifique. Les yeux tournés vers le travail de la nature, à qui il compare celui de l'histoire, il se préoc-, cupe peu du déchet : l'une et l'autre esquissent large-l ment. Toute critique qui ne remonte pas aux sources I est vaine. Et, bravement, il prend position contre les esprits brillants pour le manœuvre utile et la vertu philologique. Le vrai philologue est à la fois linguiste, historien, archéologue, architecte, artiste, philosophe... Que n'est-il point? Il est, au besoin, né capitaine, comme il appert de Marc-Awèle (250). Il mène une vie charmante et fait le plus noble emploi de sa pensée. L'antiquité conspire à lui plaire. Depuis Jésus-Christ les Juifs n'ont servi qu'à lui transmettre la Bible ^ hébraïque {Quest. cont. 317.) Même lorsqu'en septembre 1879 sera célébré le dix-huitième centenaire d'Herculanum et de Pompéi, Renan admirera encore « ce fait de villes en quelque sorte mises en réserve par un événement naturel, pour Vutilité des archéologues futurs... » Et* en effet, si une seule chose est nécessaire, la science de l'humanité, et si la science d'un être en perpétuel devenir est premièrement l'histoire, on conçoit l'importance capitale de la philologie. Elle constitue l'instrument de critique, et conséquemment de vérité, par excellence. Citant VEssai sur le buddliisme, d'Eugène Burnouf, l'Archéologie indienne, de Lassen, la Grammaire comparée, de Bopp, les Religions de l'antiquitéy fle Guigniaut : « J'affirme, pour ma part,

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it-il, qu'il n'est aucun de ces ouvrages où je n'aie uisé plus de choses philosophiques que dans toute la Uection de Descartes et de son école. » Cette légitime répugnance contre l'a priori est-elle me raison d'asseoir la France moderne sur la philoogie?Nous n'avons pas dessein de railler les ardeurs uvéniles qui échauffent ces pages. Mais l'homme a îonservé jusqu'au bout, hormis quelques défaillances Toniques, la même intrépidité d'opinion. A cette lieure, des philologues avisés excèdent ces excès. Ils s'enfoncent dans les étroits couloirs de leurs spécialités t poussent sans courbature leurs secrets travaux de termites. Leurs conduites invisibles, ramifiées à l'infini, aboutissent à des résultats microscopiques et qui supposent, par intervalles, un certainnombred'hommes intelligents, pour les distinguer et coordonner seulement. Leurs nouvelles méthodes sont, d'ailleurs, éloignées d'avoir encore produit tout ce qu'on en peut augurer. Ceux qui les appliquent ont reçu la culture générale. Mais les temps sont proches oii leurs disciples, spécialistes dès l'enfance, mèneront des recherches tellement spéciales qu'alors enfin leur science, dont ils auront à leur tour la bouche pleine, ne servira plus guère que leurs intérêts. Pascal n'a-t-il pas dit : « L'ordre de la pensée est de commencer par soi ? »

Ce sera peut-être l'étonnement delà race future que le nombre des forces employées à sonder l'abîme de ce qui n'est plus, quand ce qui est et veut être, réclame toujours plus impérieusement l'énergie des hommes. Il faut faire à la tradition sa part, sans contredit, mais non pas celle du lion. En vérité, les philologues

sont des ouvriers estimables et nécessaires dans une science qui n'est pas de première importance. Mais ils passent les limites lorsqu'ils élèvent la prétention d'assurer l'humanité sur le porte-à-faux de leurs curiosités infinitésimales. Nous vivons d'abord, faut-il le redire? pour le présent et ce qui s'ensuit, qui est de conséquence. Nous travaillons à la création réfléchie et continue de l'humanité que nous sommes. Les fragments ruineux d'un passé aboli n'ont de prix que par rapport à nous et à ce qui sortira de nous, que nos fils recréeront à leur tour. C'est des sciences de la nature que nous attendons premièrement les vérités vitales. Non, il n'y a pas lieu de confondre, autrement que par métaphore, le laboratoire des savants et celui des nécrophores. L'instrument de l'esprit moderne est le fourneau ou la cornue.

Au reste, Renan a tout de suite aperçu que la philologie n'est qu'un moyen, et non une fin. Un esprit de cette sorte ne risquait pas de s'y enliser. Nous le verrons tout à l'heure à l'œuvre. Parlant à tout coup de science objective, il y applique, avec une méthode personnelle, une intelligence sans étreinte à force de vouloir trop embrasser. Il a vu ce que les synthèses philosophiques qu'on porte prématurément dans l'histoire, doivent à l'imagination et au tempérament de chacun. Mais il ne renoncera pas, toutefois, aux généralisations subjectives. L'esprit géométrique n'est pas celui qu'il tient pour l'instrument de recherche dans les sciences de l'humanité. Même l'extrême souplesse du style lui paraît indispensable à l'expression de la vérité, qui n'est plus une pointe subtile mais un fléau

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(Je balance en mouvement. Il soulfre de la nécessaire fausseté d'une page composée qui ne dit qu'une chose, au lieu que la vérité est « un compromis entre une inlinité de choses. » Composition n'est pas compromis, assurément; mais le danger d'erreur n'est pas moindre, si l'indécision du critique s'arrête à la surface et aux nuances d'abord, et ne sait point aller droit au cœur des choses mêmes. Ici encore, il faut choisir. Or, Renan choisit pour son compte, en individualiste, ou même en casuiste, et bientôt en artiste, et enfin en dilettante, ce qu'il y a de plus relatif et individuel dans la raison. On nous faisait paraître la science moderne, impassible dans ses expériences. Nous attendions la précision physique, chimique ou mécanique : on nous parle de l'esprit de finesse, qui est tout justement celui de la littérature où l'imagination a une grande part.

Renan n'insiste point ici sur la restitution du passé, qui est le charme de l'histoire, où il réussira pleinement, parce qu'il a le don d'imaginer à travers les documents et les textes. Ces grandes intuitions, la science objective dont il célèbre le culte, ne laisse pas que de les désavouer. Mais comme l'histoire lui doit un symbole pour l'humanité, il lui demande, en attendant, une psychologie de l'humanité pour remplacer l'ancienne psychologie. Nous y viendrons. Il n'est pas douteux qu'il n'ait fait revivre des états d'âme, mais en augmentant les chances d'erreur et par une interprétalion souvent pénétrante, mais toute personnelle des monuments et des faits. Certes, la méthode comparative est partout une utile ressource de l'esprit moderne. A mesure que les sciences vont se ramifiant, les barrières

s'abaissent. La psychologie doit tenir compte de l'expérience historique toutes fois qu'elle en peut recevoir d'utiles contributions. Mais sur ce point encore l'histoire est hasardeuse. Elle opère à distance, et son observation est courte. Entre elle et son objet s'interposent des écrans qui faussent l'image le plus souvent incomplète ; et l'imagination de l'historien y porte inévitablement ses retouches. Ce que nous considérons de plus près, c'est nous-mêmes. Si la raison est le principe de la science, il faut admettre qu'elle est universelle. L'homme actuel, au surplus, sur qui l'étude se fait, appartient, lui aussi, à l'histoire, étant le terme d'une évolution qui est l'histoire même. Il n'est ni a priori, ni immuable. Il ne semble pas que la psychologie puisse désormais aussi fermement compter sur l'histoire et ses projections que sur l'observation directe des biologues, physiologues et même psychologues.

Au vrai, le Renan de VAvenir de la Science brûle de réagir contre le dogme et exagère la portée de ce qu'il embrasse éperdûment. L'histoire lui doit la clé scientifique de tout et supplée à presque tout. Rompant en visière à l'Église, il donne plein pouvoir à la raison. Mais l'intérêt de la critique ne doilpas mutiler celui de la vie même. Encore un coup, histoire et érudition fabriquent seulement un peu de vrai rationnel ; la spontanéité créatrice est d'un autre prix. Et c'est pure métaphysique que de la reléguer aux origines et de l'exclure des époques d'analyse. Elle se continue, pour une part, dans la littérature qu'il y a quelque barbarie à tenir pour un ordinaire produit des catalogues de l'humanité, au lieu qu'elle en est la fleur, la parure et le suc.

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Qu'il nous suffise présentement de relever cette prédiction, « L'histoire littéraire est destinée à remplacer en grande partie la lecture directe des œuvres de l'esprit humain. »

Encore qu'elle soit chez nous en passe de se réaliser, ce n'est pas un motif suffisant pour y souscrire. Si les œuvres n'ont guère de valeur que documentaire et historique, qui ne voit que la perspective est du même coup faussée, les plus considérables à cet égard étant, pour l'ordinaire, celles de second ou troisième plan, qui reflètent avec plus de fidélité la physionomie et les mœurs de leur époque? Les grands écrivains sont toujours un peu hors cadre, soit qu'ils devancent leurs contemporains, soit aussi qu'ils les dominent. Et puis, se peut-il que le génie demeure uniformément résorbé et comme enfoui dans l'évolution des idées? Plusieurs, d'un médiocre intérêt historique, ne soat que de magnifiques exemplaires d'âme sensible ou passionnée. Il n'ont guère contribué au mouvement intellectuel. Ils n'ont rien mis dans la suite des faits que leur cœur à vif. Et ce ne sont pas les moindres, ni les moins humains. Ils sont des poètes, des rêveurs, des artistes, qui ont aimé, qui ont souffert, qui ont écrit, qui ont créé spontanément, naturellement, comme la sève monte aux branches, sans avoir médité Hegel ni Herder. Et comme l'intelligence n'est pas tout dans l'homme, leurs larmes se sont cristallisées et jettent un vif éclat qui éclaire la vanité des théories édifiées par les historiens de la littérature. Ils sont assez beaux d'une naturelle beauté, assez vrais d'une universelle vérité pour braver en une certaine mesure quelques

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faux sens qui sont la rançon de leur immortalité. Faites-en des éditions critiques. N'y mettez pas trop de vous-mêmes ; ne les gâtez pas trop par votre savoir qui ne remplace pas leur inspiration. 11 n'est pas, après tout, indispensable d'être savant pour les admirer. Le goût y suffit presque : ce n'est que de la littérature.

Carie goût esta la fois réfléchi et spontané. Il maintient l'équilibre entre les différentes fonctions intellectuelles. Je ne crains pas de dire qu'il constitue la morale de l'esprit. Cela aussi est une vérité essentielle. Renan le verra plus clairement, lorsque, dans sa Réponse au discours de réception M. Jules Claretie, il remarquera que la bonne littérature doit pouvoir être appliquée et faire « une vie noble. » Ni la science ni la nature nimpliquent rien de cela. Si le goût disparaissait d'une société organisée scientifiquement, peut-être vaudrait-il moins la peine de vivre. Ici Renan ne s'est pas avisé de cette conséquence. Il subordonne tout à la science et à la démocratie. Et de ce double point de vue il commet une faute impardonnable contre le goût, et qui consiste à malmener la production intellectuelle et artistique de toute une société sur des considérants personnels et au nom d'un idéal différent. Il s'agit du xvir siècle qu'il a pensé « dépanthéoniser. » Et il écrit : « La lecture des auteurs du xvii* siècle est certes éminemment utile pour faire connaître l'état intellectuel de cette époque. Je regarde pourtant comme à peu près perdu pour l'acquisition des données positives le temps qu'on donne à cette lecture. ^) Que l'influence du dogme ait fixé cette époque dans l'unité et l'absolu; que même, entre 1650 et 1680, la politique et

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l'esprit français aient cru réaliser un idéal universel et atteindre à un point de maturité ; que les sciences ^positives (non, toutefois les mathématiques) en aient été retardées; et que Malebranche ait pu s'étonner sans ridicule, au lendemain de la découverte du microscope, qu'on perdît le temps précieux de la vie à considérer des animalcules à travers une lentille, est-ce à dire que d'admirables penseurs et écrivains n'aient déposé en leurs œuvres qu'une vérité « tertiaire », et lourde, et uniquement documentaire? C'est affaire aux philosophes de réhabiliter Pascal et Descartes et de casser le jugement d'un jeune homme dont la vie intellectuelle offre des analogies avec celle du premier et n'est qu'un obstiné commentaire de l'aphorisme du second : « Je pense, donc je suis. » Mais il faut porter en soi, quand on possède l'intelligence de Renan, de singulières préventions pour s'aveugler sur ce que le rationalisme de ce temps a pu atteindre de vérité humaine. De ce que Corneille et Racine furent médiocres critiques, (et encore le faudrait-il établir), leur observation et leur génie en sont-ils irréparablement faussés? L'esprit critique, tel qu'on l'entend ici, n'est pas un ferment d'invention. Et quant à celui qu'ils ontexercé sur leurs ouvrages et qui en réglait la création, un philologue de vingt-cinq ans est un peu risible qui, au nom de la science moderne, affecte de l'ignorer ou de le méconnaître. C'est donc là que mène l'erreur de dissocier la spontanéité et la réflexion, et retomber en des classifications artificielles des facultés de l'entendement ? La science de l'humanité nous vient-elle uniquement des textes morts et des documents inanimés? Peut-on sou-

tenir sans préjugé que dans l'œuvre même d'un Bossuet, qui a médité sur l'homme de son époque, qui en a reç.u plus d'un dépôt et secret, du vrai ne s'y trouve point ? Et cet esprit critique enfin qu'on tient pour l'instrument précis de la connaissance, ces grands écrivains encore n'ont-ils pu l'exercer ailleurs que sur les vieux papiers et les pierres effritées par l'injure des siècles? N'est-ce donc rien, à cet égard, que le livre du monde? N'y a-t-il pas dans le Mi&anthrope^ Polyeucte, Phèdre une part de vérité statique, voire dynamique? L'humanisme de ces poètes n'a-t-il pas aussi soulevé un coin du. voile? Et leurs chefs-d'œuvre ne font-ils pas une admirable expérimentation de la vie (note 68) de l'humanité prise à même et généralement peinte, sinon scientifiquement organisée? Le philologue de vingt-cinq ans ne s'avise pas encore que l'art suppose une critique autrement féconde que celle des érudits. Il ne considère en ces beautés que le document historique.

Renan n'est pas arrivé au moment oîi il estimera la valeur morale de l'homme à sa faculté d'admirer. On ne confondrait pas impunément les temps et les dates. En 1848, il se croit démocrate, et il abhorre le soleil en cuivre doré de Louis XIV; il a changé de foi, et souffre mal ce qui gravite autour de Bossuet.

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