‹ Renan, l'égoïsme intellectuelChapitre 9 sur 41 · LES INFLUENCES · texte numérisé non relu

LES INFLUENCES

C'est un autre credo.

« VAvenù- de la Science, disait Berthelot, représente le résultat de cette digestion en partie double (à l'institution Grouzet) de nos lectures des philosophes grecs et des philosophes modernes depuis Galilée et Descartes jusqu'à Condorcet et Hegel. » Gela même est la définition qu'en peut donner un homme de science. Mais il y a encore autre chose dans ce pourana toutîu, branchu où s'accrochent, comme les oiseaux sur les arbres glués, toutes les idées éparses dans l'atmosphère de l'esprit moderne. Il y a Renan, tout entier, avec son encéphalite de la vingt-cinquième année, avec sa ferveur positiviste et son scienlifisrae religieux; tout Renan retranché dans sa belle intelligence, et por-

tant déjà le germe qui dissoudra cette foi nouvelle et non moins entière que l'autre.

Il renoue donc avec les Grecs, dont il admire, encore un peu sur parole, le naturalisme poétique et la simplicité des mœurs politiques (tout en déclarant qu'Athènes vivait sous le régime de la Terreur) ; et il rejoint aussi le xviii^ siècle épris de science et d'humanité. Condorcet voit dans l'humanité un être qui évolue. L'Esquisse d'un tableau historique des frogrès de Vesprit humain, effort rationaliste pour tracer une philosophie de l'histoire, ne pouvait manquer d' attirer l'attention de Renan. Il ne semble pas, malgré le mot fameux : « Voltaire sufût », que Voltaire lui soit d'abord très familier. 11 a surtout goûté Rousseau à travers la poésie de Herder. J. de Maistre Ta mis en garde contre la faible assiette de l'esprit voltairien et la part d'erreur qui gâte le Contrat social. Il l'a détourné aussi du matérialisme philosophique où inclinait le xviii* siècle finissant. Auguste Comie, auquel il ne se plaira jamais, n'eut sur lui nulle influence. Vico, par sa théorie des trois âges de l'humanité, avait devancé celle des trois états. On les retrouve partout sous des formes différentes. André Ghénier les a repris. Hegel les utilisa à sa manière dans sa conception de la société. Quant à l'idée de la mission des peuples, Hegel encore l'avait exprimée avant Comte, et transmise à Renan qui, au demeurant, la rencontrait aussi dans la Bible. Pour le reste, à savoir que la méthode historique est celle de la sociologie, il l'avait trouvé ailleurs, sous une forme autrement entraînante. Et c'est sans doute à Herder qu'il songe lorsque, dans une boutade, il reconnaît

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au maître de la philosophie positive Irançaise Tanique môrile d'avoir exprimé en mauvais français ce qu'on savait avant lui. La scolastique du séminaire l'avait dégoûté par avance de Proudhon. Le 17 février 1850, il écrivait à Berlhelot : « Vous aimez Proudhon, je ne vous blâme pas. Mais quel spectacle pourtant qu'un homme qui ne \it que de la tête, qui s'enferme, se rend fou à force de dialectique, et qui se jette dans la mêlée, frappant à tort et à travers, à coups de logique I » En ce temps-là, Eugène Burnouf est son maître français, lequel prépare un disciple qui ne vivra que de la lête également.

Mais Renan est, h cette heure, et particulièrement dans l'Avenir de la Science, un fruit d'Allemagne. Même le sens de la vie et de l'art, il l'a emprunté d'abord de Gœthe, plus directement que des Grecs. Gesenius, Ewald, Schleiermacher, enclins à pousser à bout leurs conclusions, trouvaient chez l'âpre raisonneur à peine échappé des Solvuntur objecta théologiques une intelligence prête à les entendre. Kant, Hegel, Fichte, et sur tous Herder, l'assurèrent dans son humanisme critique, historique et ironique. On a pu s'étonner, depuis, qu'un esprit si limpide se soit formé à l'école de la logomachie hégélienne. N'oublions pas que ce premier ouvrage d'assimilation fiévreuse, VAvenir de la Science se présente sous une forme compacte qui en atteste l'origine. Mais Renan n'a pas permis à de lourds contacts intellectuels de s'appesantir sur sa personnalité au point de l'étoufTer. De ces maîtres qu'il connut d'abord par induction et à travers Y Allemagne de madame de Staël, si l'on en croit les Nouveaux cahiers

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(211), il a surtout saisi l'esprit. « Trop bien savoir est un obstacle pour créer : on ne s'assimile que ce qu'on ne sait qu'à demi. » En ce sens, et avec une notable part de vérité, il pourra prochainement déclarer qu'il a « peu de points communs » avec Hegel, dénoncer plus tard l'insuffisance des tourniquets et des manivelles de la logique. Voilà pourquoi, n'étant point tout de suite en goût de construire l'univers et l'histoire a priori, malgré l'ascendant de Kant, Hegel, et de Fichte, il amalgame leur influence avec celle de Herder qui prisait peu l'a priorisme détaché de l'expérience.

H ne s'agit pas ici d'exposer, même sommairement, ces différents systèmes philosophiques, mais de noter les points d'appui qu'y prenait Renan, dans le temps qu'il écrivait VAvenir de la Science.

Kanl, le mettant au point de vue du criticisme, l'affranchit de la tradition. Hegel et Fichte donnent une base philosophique à la méthode critique et historique qu'il cherchait hors du surnaturel et du dogme. Hegel d'abord. — Panthéisme adéquat, si l'on peut ainsi parler, et en mouvement. L'esprit et la nature ne sont pas deux faces de l'absolu; elles en sont les modes successifs. L'absolu n'est pas immobile, il circule, il est dans le devenir, successivement esprit et nature. Les choses le contiennent exactement, et il ne les excède point. — H n'est pas transcendant à l'être, mais immanent. — Le mouvement, qui l'emporte, a une règle et un but, qui lui sont immanents : c'est la raison, et la raison consciente d'elle-même. -~ La raison n'est pas une faculté de l'âme, mais l'absolu en soi ; et elle est dans les choses comme essence et loi. — L'absolu est donc

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intelligible. (Renan laisse de côté la logique intérieure de la philosophie hégélienne, et, provisoirement, s'en tient à cette première justification de la connaissance de l'univers et de l'humanité par la raison, qui en est à la fois l'essence, la forme et la fin.) — L'être devient par l'identité des contraires, c'est-à-dire passant de l'être au non-être, contradiction qui se résout dans un nouveau devenir. (Gomme les romantiques, Renan s'empare de cette idée, et, rejetant le principe de contradiction, rompt du même coup avec l'unité classique et ecclésiastique.) — La nature est, comme l'esprit, en mouvement. — L'apparition de la vie est spontanée, et il n'est nul besoin d'un deus ex machina pour en expliquer l'apparition. — Sous le processus physique, il y a un processus de l'idée créatrice ; et l'évolution du monde organique tend, par des nuances insensibles, à l'exécution meilleure d'un même plan qui atteint sa perfection dans l'homme capable de réfléchir l'idée même, et beaucoup mieux dans l'humanité, qui est L'esprit. — L'esprit, comme la nature, est soumis à la loi du développement : la conscience et la liberté n'existent pas à l'origine; elles sont le fruit de ce développement, autrement dit de Vhistoire, (dont Renan laisse de côté la dialectique comme il a laissé la logique.) — La liberté est l'essence de l'esprit, et l'indépendance, sa condition d'exister. (Ainsi le libéralisme de Renan sera moins politique qu'intellectuel ; la liberté de la pensée et l'indépendance de la science et de la foi, ce qu'il appelle liberté des âmes, lui importeront à peu près uniquement.) — L'esprit ne pouvant se soumettre entièrement qu'à ce qui est esprit et ne trou-

vant pas dans la politique la satisfaction suprême qu'il cherche, s'élève au-dessus d'elle dans les régions de l'art, de la religion, et enfin de la philosophie. — Car le dogme chrétien est la vérité représentée^ mais incomplète. Les trois moments de l'évolution de la raison immanente (idée, nature, esprit) y deviennent troig personnes ; et ce qui est le processus de l'humanité entière, il le fixe en un événement arrivé en Palestine. Il est donc inadéquat à la vérité qu'il exprime; et Vesprit, libre par essence, ne saurait se réaliser en liberté, sHl subit l'autorité extérieure d'un dogme. Pouralteindre le dernier terme de son devenir, l'esprit dépouille le dogme de sa forme représentative et lui donne la forme rationnelle par la philosophie. Ainsi la philosophie et rÉvangile enferment les mêmes choses : les vases diffèrent... L'idéalisme scientifique de R^nan est là, en substance. Logique, dialectique, a priorisme, il s'en affranchit comme d'une autre scolastique théologie. Sur ce criticisme issu de Kant il établit son esprit et prend ses arrangements. Et laissant la logomachie aux logomaques, il absorbe vivement les idées rénovatrices de la méthode historique et les excitants de sa propre intelligence.

Au surplus, Fichte lui fournit quelques pensées, qui assurent son assiette et règlent à sa vue l'instrument de sa curiosité. — Le temps est le facteur essentiel qui permet à la réalité de se réaliser. — La réalité n'est autre que la raison agissante (ceci pour légitimer les fins de l'univers et l'objet de la morale qui est pour les consciences individuelles de concourir au développement de la raison, de la liberté et à l'araé-

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lioralion de toutes les consciences.) — Pichte enfin estime la science à l'égal d'un sacerdoce; mais, dans ,son esthétique subjective, mettant le Moi créateur en présence de son œuvre toujours inachevée, il ne consent pas qu'il soit dupe de sa création, et lui contère la supériorité de l'ironie souveraine. (Retenons cette conception étrange, mais antidogmatique, qui exerce sur l'esprit et l'œuvre de Renan une action de premier plan.)

Il est possible que tout cela soit l'essentiel de ce qui contribua à la genèse du renanisme. Mais Renan y répandit d'abord la lumière. « Les quelques bribes de philosophie allemande qui ont passé le Rhin, dit-il, combinées d'une façon claire et superficielle, ont fait une meilleure fortune que les doctrines elles-mêmes. Telle est la manière française... » La remarque s'applique assez bien à lui. II trouve un esprit ; il l'accommode à son tour d'esprit. Cette philosophie du subjectivisme, du relativisme, du devenir, de la spontanéité, qui cautionne la méthode historique, peut être indiiïéremment orientée vers les origines et vers les fins. Or, de l'humeur dont il est depuis 1845, il brûle de connaître le passé et surtout le plus reculé. La loi de spontanéité, à cet égard, lui sera d'une utilité extrême pour rejeter le surnaturel ainsi que la révélation et dénoncer le caractère humain des Écritures. N'ayant retenu de Kant, Hegel et Fichte que ce qui cadre à ses vues, il s'attache à Herder. 11 ne s'embarrasse point de difficultés pour d'autres malaisément conciliables entre l'abstraclion et l'expérience. Son goût naturel du syncrétisme s'en tire encore à la française.

Herder répond aux besoins immédiats de sa pensée,

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dans le moment qu'elle aborde la science. On ne saurait douter qu'il ne lui ait tenu lieu d'une autre révélation — la révélation de Renan à lui-même. L'Origine du langage, les Premières archives de Vhumanitè, l'Esprit de la poésie hébraïque, et surtout les Idées pour la philosophie de Vhistoire de Vhumanitè, en opposition avec l'a priorisme du groupe kantien, cherchaient les lois du développement de l'humanité non pas dans une critique ou une dialectique abstraites, mais dans l'expérience même et par comparaison avec les grandes analogies de la nature. L'assimilation, d'ailleurs inexacte, entre les sciences de la nature et les sciences l'humanité, oii Renan se fixe comme à un principe intangible, il la prend à la méthode même de Herder. Et, comme dans les Lettres sur l'étude de la théologie, le pasteur était parvenu à sortir de ses doutes et interpréter la science par la croyance et l'Écriture par la nature, on comprend avec quelle joie son disciple, — qui suivait avec fièvre le plus large spectacle embrassé jusqu'alors par un seul livre [Idées pour Vhistoire de la philosophie de Vhumanitè) où la métaphysique était désavouée comme plus expéditive en ses spéculations, mais ne dépassant pas l'intérêL d'une dispute de mots, — avait pu lire, à la fin de la préface de ce livre inestimable, cette apostrophe : « Ainsi, grand Être, suprême et invisible dispensateur de nos destinées, je dépose à tes pieds l'ouvrage le plus imparfait qu'un mortel ait jamais écrit, bien qu'il ait osé marquer et suivre la trace de tes pas... »

Ce n'est pas que dans cette vaste synthèse historique, Herder n'eût rien retenu des à-prioristes à qui il

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l'opposait. On peut dire, au contraire, sans excéder lobjet de la Philosophie de Vhistoire de l'humanité, , qu'elle a transporté dans l'expérience et la science de l'homme le fond même de la pensée hégélienne. Efs'il subsiste malgré tout quelques contradictions insolubles, nous avons vu que l'intelligence de Renan n'est pas pour s'en effrayer. La conception de Herder est l'idéalisme dans la sensation; elle penche vers le panthéisme. — Il considère l'humanité comme un organisme qui se développe parallèlement à la nature, ou mieux, l'organisme humain étant ce qu'il y a de plus concret, de plus parfait, l'espace et le temps aboutissent à V épanouissement de la fleur de V humanité. Théorie anthropocentrique qui sera au fond de toute la pensée de Renan; idéalisme hégélien, selon lequel l'idée créatrice ne trouVe qu'en l'homme le foyer qui la réfléchit dans sa plénitude, et dans l'humanité la pleine réalisation de l'esprit. — Sans renoncer à la Providence, Herder reconnaît en la nature les « pouvoirs organiques de la création » qui ne sont pas des « qualités occultes » et qui répondent ainsi à la spontanéité admise par Hegel. Sans discuter la révélation, il admet la même spontanéité au début de l'humanité, et notamment pour ce qui est de l'origine du langage. H y ajoute la liberté d'action, qui est le propre de l'homme. (Et s'il est vrai qu'il se montre plus pénétrant, lorsqu'il étudie les époques antérieures à la réflexion et oii la spontanéité est entière, il a directement prise sur Renan qui, dans l'histoire, s'intéressera surtout à l'embryogénie.) — Celle philosophie expérimentale de l'histoire de l'humanité enferme le principe de solidarité entre les

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aslres et la terre, la terre et le règne végétal, le règne animal, l'humanité. L'individu même est un aboutissement de toutes ces influences dans l'espace et le temps; elles le relient à l'humanité et à l'univers; il constitue un total d'influences et de générations successives. Et Herder étend cette conception aux peuples, dont il cherche la voix dans leurs chants qui font une sorte d'histoire universelle indéfiniment prolongée dans la consciences des races. — Notre humanité n'est qu'un état transitoire, « le bouton d'une fleur qui doit éclore » et aboutir à une sorte d'humanité divine, c'està-dire sous la forme « de l'homme semblable à Dieu », dont « aucun esprit terrestre ne peut imaginer la grandeur et la majesté. » Car dans la nature tous les changements que nous observons, accusent des tendances à la perfection. — Au reste, l'histoire physique et géographique des migrations et variations de notre espèce est un élément important de l'histoire de l'humanité. (Cf. l'avenir des missions dans les Apôtres et le premier volume de VHistoire du Peuple d'Israël.) — Influence des besoins de la vie et de la tradition sur le développement de l'intelligence des peuples. (Cf. Vie de Jésus et passim). Et négation des antiques causes finales que remplace un finalisme, dont l'homme est le centre et l'humanité la circonférence. — La fin de l'homme, c'est l'humanité; et l'humanité a en elle-même son objet et sa destinée qui est de réaliser la raison et la justice par les lois mêmes qui lui sont inhérentes. — Et, en conséquence, le plus grand bien de l'individu est la coopération à l'accomplissement de ces fins. « ... Quoiqu'il en soit, la raison humaine poursuit sa marche à travers

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les générations. Sans se lasser jamais, elle invente des théories qu'elle ne peut appliquer ; elle fait des découvertes que de méchantes mains vont retourner contre elle. L'abus se corrigera de lui-même, et, avec le temps, le mouvement inlatigable d'une raison toujours croissante fera naître l'ordre du désordre... C'est une douce espérance, et non une chimère, de croire qu'à une époque future, partout où habiteront des hommes, là il y aura des hommes sensés, justes, heureux; heureux, non de leurs impressions solitaires et individuelles, mais du bonheur et de la raison de tous. Ici, je m'incline avec respect devant ce tableau des desseins de la nature sur mon espèce en général, car j'y reconnais le plan de l'univers entier... Toutes les œuvres de Dieu portent en elles-mêmes leur consistance et leur sublime enchaînement ; puisque, dans les limites où elles sont contenues, elles reposent toutes sur un système de forces opposées qu'une énergie intérieure fait concourir à Vordre... (Ch. Hegel et Renan). Conduit par ce fil, je m'engage sans crainte dans le labyrinthe de l'histoire (Cf. Vie de Jésus), et partout je reconnais une divine harmonie. Ce qui peut arriver quelque part, arrive; ce qui peut agir, agit. Il ny a que la raison et la justice qui demeurent : l'égarement et la folie détruisent euxmêmes leurs œuvres. » (Renan le redira plus d'une fois). Et plus loin : « Le plus beau rêve de la vie future est d'imaginer qu'un jour nous jouirons dans une intimité fraternelle du commerce de tous les sages, de tous les justes, qui ont bien mérité du genre humain... » (Trad. E. Quinet, ï. II, 512-513.) C'est tout justement le genre d'immortalité que rêvera Renan.

Nul n'a mieux vu avant Herder l'exacte importance de la Grèce, de l'hébraïsme, du christianisme, de Rome dans l'histoire. Il a distingué l'esprit scientifique des Grecs et déterminé le rapport de leurs mœurs à leurs institutions politiques, expliqué leur mythologie, leurs arts, leur poésie en corrélation avec leur climat; mais dans la perfection qu'ils réalisèrent à certaines heures, plus attaché à sa méthode, il n'a pas salué un miracle. Au contraire, les lois qu'il observe à propos du développement de ce peuple unique, il les rapproche des sciences naturelles. « L'histoire de l'humanité tout entière n'est que l'histoire naturelle d'un système de forces, d'actions et de dispositions humaines en rapport avec le lieu et le temps. » Et ce peuple encore lui inspire la plus remarquable page de méthode historique, qui ruinait d'un coup le Discours sur Vhistoire universelle, si, par une étrange contrariété, la Providence ne se trouvait mêlée à ces considérations scientifiques : « Cherchez à voir simplement ce qui est ; aussitôt que vous l'aurez vu, vous apercevrez, dans la plupart des cas, pourquoi ce qui fut ne pouvait être autrement. Cette habitude une fois acquise, la pensée aura saisi l'esprit de cette saine philosophie que l'on ne rencontre pour l'ordinaire que dans l'histoire naturelle et les mathématiques. Le premier et le plus important des effets de cette méthode sera de nous empêcher d'attribuer jamais le mouvement des choses humaines aux impulsions secrètes d'un système de choses inconnu, ou à l'influence magique de je ne sais quelles forces invisibles que l'on n'oserait appeler du même nom que les phénomènes naturels... Celui gui

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dans l'hisloire des animaux et des plantes se plaît à voir des sylphes invisibles colorer les feuilles de la rose ou remplir sa corolle de perles humides... celui-là sera un poëte ingénieux, mais jamais il ne brillera au rang des naturalistes ou des historiens. » (513.) Quiconque a lu Renan reconnaîtra en ces lignes le levain de sa science historique; et même il rencontrera plus loin l'équivoque à laquelle Renan n'échappa jamais, cherchant jusqu'à la fin, parmi ses démarches sciei tifiques, des synonymes à Dieu.

Il suffit. On conçoit qu'il ait vu dans l'œuvre de Herder, et singulièrement dans les Idées pour la philosophie de l'histoire de l'humanité, la colonne lumineuse sur laquelle il devait régler l'elTorl de sa vie et qui éclairait pour lui les avenues du seul savoir qu'au fond il convoitât, et à qui 11 demandait le mot de l'énigme : l'histoire, ou mieux, la philosophie de l'histoire religieuse, l'histoire étant le réel et la philosophie tenant lieu d'une religion. Car il avait également soif de l'une et de l'autre. Et toutes deux il les trouvait unies et confondues chez ce philosophe ardent aux vastes synthèses, qui enchanta ses premières méditations solitaires. Une esquisse suffit à marquer l'influence de cette pensée sur la personnalité de Renan, qui d'ailleurs en demeurera tout pénétré. Il poussera plus loin la psychologie des individus, des siècles et des peuples, oîi son maître s'est à peine essayé. Cet air de poésie naturaliste que portent parfois ses écrits, il le doit, pour une bonne part, à Herder non moins qu'à la Bible. Beaucoup des métaphores ou analogies dont il relèvera l'intérêt de son histoire ou de sa

philosophie, il les a prises à celle source. H n'est que de rappeler la fourmilière bouleversée par le pied du géant, le nombre infini des germes que gâche la nature et la métamorphose de la chenille, et la parure de la fleur, et l'érudit qui apporte sa pierre anonyme à l'édifice de vérité, et cette tendance à choisir dans la botanique, l'histoire naturelle et la biologie, les comparaisons qui font figure de science exacte. Ainsi les romantiques paraient leur littérature des réminiscences de Schiller, de Gœlhe et de Byron. Le poëte à qui Renan doit davantage, c'est l'historien expérimentaliste et religieux, Herder, dont le souffle a traversé VAvenir de la Science. Il a sans doute cherché d'autres lois à l'histoire, mais il n'y a pas apporté un autre esprit.

« Peut-être que cette manière d'envisager le passé lui Ole le mouvement, la vie et n'en fait plus qu'une froide abstraction? 11 est remarquable que l'homme qui a fondé si sévèrement les lois organiques de l'humanité, soit ajjssi un des premiers qui aient commencé la réforme dans l'histoire, en rendant aux siècles, qui ne sont plus, leur couleur naturelle, leur allu œ, leur individualité... Cette puissance, qui évoque devant vous les images du passé, c'est je ne sais quel prestige du langage, qui emprunte ses effets, sa marche, sa physionomie au lieu, au temps, pour les faire revivre avec tous leurs attributs... Partout sa nature flexible s'unit intimement à l'objet qu'elle contemple, s'en approprie la teinte, en suit les mouvements, comme celte draperie légère qui, entourant de ses replis la statue de Vénus, sert à en marquer les harmonieux contours. »

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Cette page n'est pas extraite d'un essai sur la manière de Renan, mais de l'Introduction d'Edgar Quinet à sa traduction de Herder (41.)

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