CONTRADICTION INITIALE
Démophile, Renan ne le fut jamais. Il va répétant ■ qu'il faut élever le peuple en esprit, que l'éducation du ^
l'avenir de la science 69
[iruple est la vraie solution, et encore que cette conséquence découle de sa théorie de l'humanité en mouve- 'ment. A la bonne heure. Mais les formules recueillies de toute main importent moins que l'esprit qui les commente. Or, cet esprit, qui a des élans vers la science, est demeuré, sous le couvert de cette même science, aristocratique et sacerdotal. Il rêve d'un nouvel ascétisme. « Plût à Dieu, s'écrie-t-il, que j'eusse fait comprendre à quelques belles âmes qu'il y a dans le culte pur des facultés humaines et des objets divins qu'elles atteignent une religion tout aussi suave, tout aussi riche en délices que les cultes les plus vénérables ! » (318 et note 45) Il ne saurait aimer le peuple tel qu'il est. Il l'appellera prochainement : « un troupeau d'un milliard de têtes ». Sa curiosité redoute les contacts. Certes, il faut cultiver le peuple, qui est la grande réalité. Mais encore ne sied-il pas de voir dans cette réalité même « le règne du médiocre » et « du laid. » Pour l'élever et l'ennoblir, il faut aller à lui de toute son ime, et non pas seulement en théorie. Si l'on craint de déchoir ou de tacher son blanc surplis, on n'est point démocrate. L'amour de l'humanité, qu'on va répétant à tout écho, n'est que du bruit dont on frappe l'air. A tenir si haut son idéal et considérer la science en dehors des applications utilitaires, ou du moins « du petit esprit qui y porte », on n'est pas l'ami du peuple. L'organisation scientifique de la société n'est que rêvepie, s'il s'agit de convertir tous les hommes en savants ; nais il n'est découverte positive dont on ne doive îonger à faire bénéficier le troupeau. Inutile d'en faire jonner les grands instincts si l'esprit dont on le consi-
dère ne descend pas jusqu'à s'enquérir des nécessités matérielles où il se débat. Que si la conséquence de l'organisation scientifique est de l'affranchir de l'ignorance et de l'erreur, le devoir qui s'impose à ceux qui l'aiment, est de le protéger contre toutes les tyrannies, à commencer par la plus brutale, la misère même. La raison ne répond pas à tout. Et l'on n'a pas entièrement dépouillé l'homme d'Eglise, quand on n'a soin que de belles âmes.
Pour accorder l'idée et le nombre, faisons d'abord le peuple plus libre en droit et en fait. Ne le sacrifions pas trop à la perfection intellectuelle de l'humanité. Surtout ne sacrifions à rien la liberté, et ne glissons pas dans l'erreur d'approuver 1 esclavage et l'Inquisition, fussent-ils nécessaires à des formules métaphysiques. Le Torquemada de Victor Hugo ne raisonne pas autrement que ne fait ici Renan, qui marquera quelque faiblesse pour ce monstrueux sauveteur d'âmes. Ce n'est plus Vavenir de la Science qu'il évoque, mais le plus détestable passé de la religion. Et le même homme qui immole l'individu à une chimère philosophique, alléguant la sélection naturelle et les espèces, se détourne rapidement du socialisme trop soucieux du bien-être matériel et parce qu'au fond il y voit sa liberté individuelle compromise. Et il est vrai qu'on peut avoir toute sorte d'opinion politique, quitte à reconnaître que nos socialistes font une suite assez logique à Hegel et à Herder.
Remettons plutôt le soin d'avancer Dieu, et soutenons immédiatement le peuple. Car il est trop manifeste que cet idéalisme hautain, qui ne se défend point
les audaces de la spéculation, aboutit au mépris de raclion et de la politique. L'état démocratique est sans doute, plus que tout autre, intéressé à ce que les grands rôles aillent aux penseurs; mais à la condition que les penseurs ne s'adjugent pas un idéal inerte et quasiment lévitique. Proclamer l'excellence de la nature humaine à rencontre de l'Eglise, c'est se montrer plus que tierdérien ; mais revendiquer la science comme le privilège d'une congrégation, c'est, pour ainsi parler, traduire Herder d'une âme sulpicienne.
A mesure qu'on pousse la lecture de cet ouvrage, rinfluence transcendante de l'Allemagne et immanente du séminaire s'accusent et se contrarient. Il faut à l'auteur contre le dogme un symbole complet, qu'il exige de la science, laquelle est fort empêchée de souscrire à ses exigences. La plus grave d'entre les difficultés qu'il rencontre, c'est à l'endroit de la morale. La vérité scientifique, comme les forces naturelles, n'en porte point le caractère. Il arrive que les découvertes de l'expérimentation augmentent la somme du mal dans le monde. La science de tuer les hommes en est l'un des beaux fruits. Au regard de l'histoire, il peut être chanceux d'en attendre des sanctions conformes à la justice. Aussi bien ce que la science lui refuse, Renan le prend dans l'humanité même. « La base de notre morale, c'est l'excellence, c'est l'autonomie parfaite de la nature humaine ; le fond de tout notre système philosojphique et littéraire, c'est l'absolution de tout ce qui est humain. » Absolution trahit le faiseur d'oraisons ; et cet humanisme optimiste semble une machine dirigée contre la morale catholique. A la vérité, Renan a l'es-