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prit trop avisé pour n'éprouver pas bientôt que la sienne n'est pas trop solide à la base. Mais, à cette heure, le doute et le sourire légers lui font encore défaut. Cet optimisme doctrinal des hommes qui n'ont jamais ri, (selon la fine remarque de l'éditeur des Opinions de M. Jérôme Coignard,) ne perdra rien à se tempérer de quelque scepticisme. Et l'excellence de l'humanité s'atténuera dans la candeur du bon gorille. Pour l'instant, Renan croit dur comme fer, cette fois au rebours de Rousseau, que « la culture scientifique éliminera le mal » ; et il conçoit avec Fichte « un état social si parfait que la seule pensée du mal en soit bannie de l'esprit de l'homme. » Il ne consent même point que l'homme moral semble obéir à une loi. Il met si haut l'humanité, à l'opposé du dogme, que la seule obéissance l'humilie. Plus l'esprit est élevé, nous dit-on, plus il lui suffit de suivre *< la délicieuse pente de son impulsion intime. » Cet apôtre laïque confond science et conscience.
Assurément il faut beaucoup compter, pour élever le niveau de la moralité, sur la raison et l'éducation de l'esprit. Mais, en cette affaire encore, ni raison ni esprit ne suffisent. Le sentiment y est pour une large part, s'il n'y prévaut pas. Parce que nul être n'est isolé, dans les sciences de la nature comme dans la vie» parce que tout y est solidaire de ce qui existe et que chaque individu marque son action dans le train des choses, la morale individuelle, enfermée en elle-même, apparaît courte et impuissante. Eût-elle pour suprême objet une perfection lointaine et une excellence abstraite de l'humanité, elle ne dépasse guère la culture
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du Moi. C'est lui qu'on soigne, se bornant à « soigner sa belle humanité. » La véritable morale des vrais humanistes est en principe altruiste et sociale, fondée à la fois en raison et en sentiment. Et elle ne reporte pas aux calendes grecques un idéal d'égoïste intellectualité. Renan sera bien obligé de se rabattre bientôt sur la bonté. Alors, il s'appuiera sur le sentiment — mais personnel. Encore ne tarde-l-il pas davantage à s'évader dans l'esthétique, hors de cette doctrine décevante et sèche, oii il entrevoit, malgré tout, l'insuffisance de l'esprit : « L'homme vertueux, dit-il dès à présent, est un artiste qui réalise le beau dans une vie humaine comme le statuaire le réalise sur le marbre, comme le musicien par des sons. » (355) — Formule d'une vertu supérieure, noble, intelligente et individuelle surtout, et dont le dilettantisme est proche.
Mais qui parle de dilettantisme ou de doute léger à propos de V Avenir de la Science qui, par un singulier mélange, finit dans l'avenir de Dieu? N'ayant pu assurer sa morale sur une réalité, l'auteur tâche à rétablir la divinité sur une vérité de fait. « Tout se réduit à ce fait de la nature humaine : l'homme en face du divin sort de lui-même, se suspend à un charme céleste, anéantit sa chélive personnalité, s'exalte, s'absorbe. Qu'est-ce que cela si ce n'est adorer? » Mais est-ce qu'on adore avec cette ferveur une « catégorie de l'idéal » ? Est-ce que vraiment l'humanité s'anéantit devant « le résumé transcendant » de « besoins suprasensibles?» Et qu'est cela, positivement, que le mysticisme chrétien sous une matéologie allemande et encore mal possédée? Puis, le principe de la critique est de ne rien tenir pour vrai que
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ce qui peut être observé. Est-ce que ce fait singulier, ce fait qu'on nous dit être de la nature humaine, tombe sous le contrôle de la science ? Oii est l'homme en face du divin? Après avoir rejeté le surnaturel, c'est à une autre forme de surnaturel qu'on nous amène. On fait violence à la raison, ou mieux, on l'apprivoise, et l'on triche avec elle. Enfin on s'échappe dans une exaltation personnelle, dont les souvenirs d'enfance font le principal excitant, pour couronner les longs espoirs et les vastes pensées scientifiques. Et retiré dans ce port serein, on appelle à soi l'argument scolastique du consentement universel.
Ainsi la foi critique aboutit à la foi vague, l'apologie de la science à la religion de ceux qui ne savent point. Ce Dieu, qui n'est plus le bon Dieu ni le Dieu des bonnes gens, façonné d'après un certain idéal rationaliste et flexible à tous les rêves, Dieu sans autre culte que celui du savoir et qui ne souffre d'offrandes que la croyance des simples et les mémoires des philologues, Dieu destiné à combler les lacunes et maçonner de sophismes les vides que laissera l'histoire dans un cerveau de séminariste, Dieu-Monthyon, dont la puissance éclate à couronner le meilleur ouvrage paru dans l'année sur quelque question de grammaire hébraïque ou de métaphysique positive, Dieu démocratique aujourd'hui et prochainement gouvernemental, Dieu d'imagination, Dieu caméléon, Dieu protéiforme, sera la cause d'un fâcheux galimatias. Par une diablerie toute littéraire, la phraséologie germanique s'unira aux vocables des livres de piété. En sorte que la fin de ce programme positiviste nous laisse dans l'incertitude et.
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presque hors d'état de décider si nous jetons la sonde dans l'avenir de la Science ou dans son plus équivoque passé.
Ce livre ne doit pas être jugé comme un livre de jeunesse. C'est la somme des acquisitions, le fonds intellectuel dont Renan vivra. Ensemble pourana et bréviaire. Un esprit qui s'engage avec ce zèle, après s'être déjà repris, est capable d'user sa vie à se reprendre ou se replier. A déménager sa foi, même critique, aussi aisément qu'un mobilier, il y a du déchet. C'est la constatation de ce déchet qui forme dorénavant l'histoire 'de son esprit. Dans cette première œuvre, ardente de pensée et d'espérance, on découvre sans trop de peine les germes d'un scepticisme que les bouillons de culture intellectuelle n'atténueront point.
Personnel et scientifique, positif et pieux, ce double caractère de l'Avenir de la Science fait une extrême difficulté. On peut prévoir que, si la propre science sur laquelle Renan a établi l'assiette de son positivisme, ne lui apporte point de constants résultats, l'équilibre se rompra peu à peu. L'élérnent personnel l'emportera dans la balance. La foi au savoir, à l'humanité, à l'évolution progressive demeurera au fond du symbole de Renan. Mais son idéalisme mystique le tirant d'autre côté, pour peu que l'histoire du passé ne tienne pas ce qu'il en espérait, il se détournera vers les fins universelles, et se fera le casuiste de son credo scientifique. Lorsqu'il publiera Y Avenir de la Science, il y ajoutera' une Préface où l'on lit : « Continuons de jouir du don suprême qui nous a été départi, celui d'être et de contempler la réalité. La science restera toujours la satis-
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faction du plus haut désir de notre nature, la curiosité; elle fournira toujours à l'homme le seul moyen qu'il ait pour améliorer son sort. Elle préserve de l'erreur plutôt qu'elle ne donne la vérité ; mais c'est déjà quelque chose d'être sûr de n'être pas dupe. »
Quel changement, ô ciel! et d'âme et de langage/
Parce qu'il a eu, dès le jeune âge, du goût pour les sciences de la nature, il commence par ne les presque point distinguer d'avec les sciences de Vhumanité. Et il demande incontinent à l'histoire la cause et la fin. Organiser l'humanité scientifiquement, ou pour autrement parler, faire bénéficier des méthodes et résultats scientifiques les conditions vitales et sociales de l'humanité, et sous la réserve de féconder la joie de savoir par le sentiment et la solidarité, cela fait un beau programme à la science moderne. Mais remettre préalablement nos destinées à l'érudition et à la philologie; tout louer, tout absoudre de l'humanité, tout rapporter à elle, par une nouvelle sorte d'anthropomorphisme ; chercher dans l'histoire avec lapsychologie de l'homme, centre de Tunivers, un spectacle attrayant et une certaine morale du bonheur idéaliste oii n'entrent pour rien les considérations subalternes de la misère et de l'esclavage ; fonder l'avenir sur une telle science et cette science sur un instinct de curiosité, qui, si toutes les espérances portées au compte de la raison venaient à être déjouées, suffirait à se légitimer par le plaisir ; gagner Dieu par les voies que la science ignore et comme s'il n'en était qu'un prolongement; allier au
•silivisme le mysticisme ; attaquer par la méthode slorique des problèmes dont elle n'a pas l'accès; et is cesse préoccupé du dogme catholique, imprimer à 1 œuvre, à sa critique, à ses raisonnements un cachet iiud personnalité pour aboutir, sous couleur de vérité objective, à une manière de religion blanche : voilà une contrariété initiale entre l'esprit moderne et l'autre que l'intelligence la plus souple et Qne semble d'avance impuissante à résoudre. La science n'exige pas de moindres renoncements que la foi. Le sacrifice des jouissances matérielles y est de tous le plus facile, étant celui qui coûte le moins à un égoïsme (je ne dis pas à un caractère) intellectuel.