‹ Renan, l'égoïsme intellectuelChapitre 14 sur 41 · LE PHILOLOGUE · texte numérisé non relu

LE PHILOLOGUE

« Or le livre le plus important du xix*" siècle devrait avoir pour titre : Histoire critique des origines du christianisme. » Tel était déjà r objet de Renan lorsqu'il prit la plume. Toute sa curiosité s'y sentait invinciblement attirée. A la douceur de croire succède la lièvre de comprendre. Curiosité et intelligence font désormais sa religion et sa vie.

Pour réduire à néant le dogme de la révélation, il se promet d'élucider les origihes du christianisme; pour battre en brèche l'hypothèse de la création, il aborde les problèmes que la science réserve, et en veut aux tout premiers jours de l'humanité. Ses souvenirs de Herder le confirment dans son dessein. L'étude de la langue hébraïque, du syriaque, du sanscrit, de l'arabe,

CUUIOSITE ET INTELLIGENCE il)

puis de la philologie comparée assure ses premiers essais. Dans le temps qu'il trace ÏAvenir de la Science^ il achève son Histoire générale et système comparé des langues sémitiques, prépare Averroès et VAverroïsme et une esquisse de VOrigine du langage. Il est un philologue consciencieux, méthodique, mais sans perdre de vue son objet historique et philosophique. Un confrère né malin a pu attribuer les erreurs de Renan à une insuffisante connaissance de Fhébreu, à une science plus profonde de l'allemand. Encore une fois, il s'inspire de Herder, mais dans le sens oii il a orienté sa vie et son intelligence.

On voit comment il fut amené à écrire, au lendemain de l'agrégation de la philosophie, une thèse de doctorat sur les doctrines du péripatétisme arabe expliquées par Averroès, où il trouvait posé le problème de l'origine des êtres et affirmée l'éternité de la matière. avec la continuité du mouvement. Il y rencontrait aussi, avec une interprétation cosmique et anthropologique de « l'intellect actif » d'Aristote, une théorie de l'esprit de l'humanité, de la transmission de la science, et de l'effort philosophique de l'homme pour comprendre toutes choses par la raison et s'identifier à Dieu par la connaissance, qui ne l'écartait pas de son propos. — Bientôt le problème de l'origine du langage l'attire. Le principe de la spontanéité humaine, l'action originale d'un peuple sur les futures destinées de son parler ou de ses croyances, l'une et l'autre ralenties aux âges de réflexion, il fait servir à ses visées tout ce qu'il a retenu. Sa curiosité est ensemble étendue et unipolaire. 11 pense ainsi^lablir, toujours à la suite de Herder, que

l'unité, que la foi cherche à l'origine du monde, fut plutôt diversité spontanée et synchrèse; que les langues n'ont été ni créées ni inventées ; qu'à plusieurs endroits elles ont jailli simultanément des besoins mêmes des premières races d'hommes. Et il tient ces explications pour scientifiques, ayant un impérieux besoin de percer le mystère initial. Il faut que l'humanité ait tout fait. Mais comme son intelligence est perspicace, il lui arrive de s'aviser en passant que « peut-être aussi notre siècle a-t-il abusé du mot de spontanéité dans l'explication des phénomènes que ni l'expérience du présent ni les témoignages de l'histoire ne sauraient nous faire comprendre. » {Et. dliist. rel., 268.)

L'Histoire générale et système comparé des langues sémitiques qu'il entreprit dès le séminaire, sur l'exemple de l'ouvrage que Bopp avait consacré aux langues indo-européennes, l'établit dans sa réputation méritée de philologue hébraïsant. Le prix Volney fut décerné, en 1847, par l'Académie des Inscriptions à la première esquisse de ce travail qui était d'abord « essentiellement théorique. » Il le reprend, ensuite, à pied d'œuvre, croyant se pencher sur le berceau de l'humanité religieuse. La partie philologique tombe sous le jugement des spécialistes. Mais l'autre appartient à la critique ; car elle caractérise la méthode oîi Renan s'engage comme aussi la personnalité qui la déborde.

« En fait de langues, disait Guillaume de Humboldt, il faut se garder d'assertions générales. » Conformément au dessein qu'il avait indiqué dans VAvenir de la Science, sur une étude de philologie comparée, conçue

au point de vue de l'histoire, Renan échafaude une psychologie raciale qui flnit par surplomber tout le reste. Conscient des hasards qu'il fait courir à la méthode impersonnelle et scientifique, ou plutôt assuré qu'il la dépasse par cet essai d'histoire extérieure à la langue môme, il avertit que ce « serait méconnaître les limites qu'il a posées à sa propre pensée » que d'isoler tel passage de son livre; que « les jugements sur les races doivent toujours être entendus avec beaucoup de restriction. » Les mêmes réserves que dans V Avenir de la Science ouvrent toutes les avenues h la personnalité et les referment sur elle à la critique. Sa curiosité des commencements ne soutfre point d'obstacle. Les laits ne contentent point son imagination. Sur l'étude philologique elle fonde l'interprétation personnelle qui construit ces généralités, au haut desquelles la conjecture plus imposante est aussi plus ruineuse. L'hypothèse scientifique n'a de valeur, (et encore provisoire et relative), qu'à la condition d'être vérifiée par les faits, au lieu qu'ici elle sert à les expliquer sans contrôle, s'agissant d'un passé originel que nous n'entrevoyons point. Au fond, ces généralités psychologiques sont proprement un cercle vicieux. On tire de l'inconnu ce ce qu'on y apporte. Pareillement Taine, pensant établir que La Fontaine réunit les traits caractéristiques de l'esprit gaulois, commence par enfermer la définition de l'esprit gaulois dans celle du génie de La Fontaine. Pour qu'il en allât autrement, il faudrait que la langue fût accessible à sa source première, proche l'instant qu'elle jaillit de la spontanéité créatrice des hommes. Ceci n'est même pas de la préhistoire, mais de la pré-

hypothèse. Si le langage est un organisme, il s'est développé parallèlement à la conscience de la race. Mais nous n'atteignons d'une manière un peu positive que les âges de réflexion, ou du moins nous ne les dépassons guère. À l'origine et dans l'entre-deux, que d'inconnues dans le problème, que de phénomènes insoupçonnés ! Le sang s'est mêlé, le milieu modifié; la race flotte au sein de mille obscures influences. Que de mystère au prix de ce qui est tangible ! Quand les documents apparaissent, il y a beau temps que les modifications essentielles sont un fait acquis. La comparaison même avec l'enfant qui devient homme, n'est pas raison. Il eût fallu le connaître à l'état sauvage et à l'époque primitive. Ou plutôt il fallait laisser le problème oii il est : hors de notre atteinte. Que dis-je? La spontanéité et la réflexion qu'on oppose l'une à lautre ne sont qu'une invention scolastique du même genre que la séparation de l'âme et du corps. Le constant efi'ort de l'homme est de la spontanéité continuée, une manière de création lente et qui se poursuit d'âge en âge. Accumulant, ici encore, la spontanéité à l'origine, on remplace le surnaturel biblique par une hypothèse qui défie la science. C'est quasiment accrocher la psychologie à une nébuleuse.

Les deux traits distinctifs des langues sémitiques sont l'unité et la simplicité. Contrairement aux langues aryennes, elles se sont entièrement développées en ce sens. Ce n'est pas qu'à l'origine, elles n'aient pu s'en rapprocher, les deux races ayant des traditions communes. Mais ni la philologie ni la mythologie comparée {h celle-ci, qui était d'invention récente, R^nan fait trop

crédit) n'apportent de certitude sur ce point. D'autre part, la physiologie ne relève entre les deux races nulle différence essentielle. Renan tient donc pour possible que les races sémitiques et aryennes aient cohabité d'abord, dans la région de l'Ismaûs, puis se soient séparées de bonne heure avant d'avoir trouvé la formule déQnilive de leur langage. Il estime aussi qu'elles aient pu, beaucoup plus tard, avoir quelques rapports qu'on peut appeler « étroits », avant l'isolement définitif qui devait les séparer par la suite. « On pourrait comparer ces relations primitives à celles de deux jumeaux qui auraient grandi à une petite distance l'un de l'autre, puis se seraient séparés tout-à-fait vers l'âge de quatre ou cinq ans. En se retrouvant dans l'âge mûr, ils seraient comme étrangers entre eux, et ne porteraient d'autres signes de parenté que des analogies imperceptibles dans le langage, quelques idées communes, telles que le souvenir de quelques localités, et pardessus tout un air de famille dans leurs aptitudes essentielles et leurs traits extérieurs. » Ainsi l'humanité commence comme un feuilleton de Gaboriau, en attendant Gobineau.

Mais la séparation accomplie, le langage et la religion se développèrent suivant des lois différentes chez les Aryens et les Sémites, les premiers plus objectifs, ceux-ci plus subjectifs. La divergence s'est produite naturellement « sous le régime des causes puissantes qui agissaient à l'origine, et dont l'efficacité était centuplée par l'extrême délicatesse du sujet humain à peine sorti des langes (à quatre ou cinq ans?) de ses premiers jours. » Or la vie nomade par tribus.

conséquence de la vie pastorale que mena d'abord le Sémite, explique ces différences profondes. Et, dans le fait, ce serait moins l'Arabe qui aurait déterminé sa langue et son avenir que le milieu où il vécut. Ce que Renan trouve à l'origine de cette psychologie raciale, la grande cause est le désert.

Cette synthèse, qui parle surtout à l'imagination, sert d'armature à ce vaste ouvrage de philologie comparée. Le désert est uni et simple, comme les langues sémitiques. La recherche scientifique, philosophique, artistique ne sera donc point le fait du Sémite. En revanche, le sentiment religieux est un fruit du désert que plus tard cette race a cultivé excellemment. « Il n'y a que quelques journées de Jérusalem au Sinaï et du Sinaï à la Mecque. » On connaît la théorie, et je n'y insiste guère. La conscience de cette race est claire, mais le désert ne lui a révélé que l'unité : il est monothéiste.

Il suit que, dès les premiers jours, le Sémite a dû parvenir à cette conception du dieu unique qui fit le monde comme le potier façonne un vase entre ses mains. « Le mot déesse serait en hébreu le plus horrible barbarisme. » Incapable, dans sa vie nomade à travers l'espace uniforme, de saisir la diversité, il envisage sa religion comme la vérité absolue, héritage de caste ou de famille. Son Dieu, à la fois séparé de la nature animée et de l'homme, suscite des interprètes de sa puissance : de là le prophètisme; de là l'idée de « révélation » qui « est, en ce sens, une idée scientifique » et « apparaît dès les origines de la race. »

N'ayant pas le sens de l'unité, le Sémite manque de

la curiosité qui mène à l'esprit d'analyse. Ni philosophie, ni science, ni poésie narrative ou dramatique ne sont selon son génie. On arguerait en vain de la philosophie arabe, empruntée des Grecs, et du Cantique des Cantiques (la forme dramatique qu'il ati'ecte y est ajustée avec gaucherie et comme par une violence faite à l'esprit sémitique) pour conclure que cette race se soit élevée au-dessus de la poésie subjective, parabolique et lyrique. Pour la môme raison, elle ignora les arts plastiques et l'épopée. Cette simplicité qui est la marque de « la rhétorique faite au désert », en distingue encore la vie politique et morale. La tente et la tribu sont la cellule de la société : l'autorité appartient à Dieu. L'aristocratie n'est pas militaire, mais patriarcale. Et l'Arabe, particulièrement le Bédouin (qui donne la mesure de l'esprit sémitique), fils du désert, est aujourd'hui encore subjectif, incapable de subordination, voué à l'infériorité militaire et foncièrement anarchiste. Par son goût de l'unité, de la simplicité, la race sémitique apparaît incomplète, étant réfractaire à la diversité et au développement. Mais elle conçut du premier coup et sans effort un seul Dieu, créateur de l'univers. Il va de soi que la philologie comparée ne manque pas de confirmer cette psychologie théorique qu'on lui a préalablement juxtaposée.

Dans Averroès, son étude de Mahomet, sa Leçon cVouverture au Collège de France, le Désert et le Soudan, Y Histoire du peuple d'Israël, et à toute occasion Renan reprend cette thèse sur nouveaux frais, thèse simple et une elle-même, intuition qui semble circonscrire heureusement le problème de l'origine de l'espèce

humaine, généralisation imaginative qui n'a rencontré .qu'une difficulté, mais insurmontable : le démenti des faits. Le désert monothéiste est désormais caduc et les découvertes de l'archéologie condamnent la théorie où l'intelligence de Renan se plut et s'obstina.

Cela nous laisse-t-il espérer que la méthode soit plus strictement objective et les généralités plus mesurées, lorsqu'il aborde l'exégèse des Écritures et l'histoire proprement religieuse ?

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