‹ Renan, l'égoïsme intellectuelChapitre 15 sur 41 · CRITIQUE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

CRITIQUE HISTORIQUE

Il les aborde avec une curiosité et une érudition sans bornes. Mais il est encore moins avide de savoir que de comprendre. Il écarte la théologie qui peut être comparée « à un oiseau en cage. » Il repousse aussi le théologien libéral, « à qui l'on a coupé quelques plumes de l'aile. » Il prend son essor ; et l'on se demande si son vol est beaucoup plus libre.

Car il estime premièrement que « la religion d'un peuple étant l'expression la plus complète de son individualité, est, en un sens, plus instructive que son histoire » — et aussi que « la religion est certainement la plus haute et la plus attachante des manifestations de la nature humaine ; qu'entre tous les genres de poésie, c'est celui qui atteint le mieux le but essentiel de l'art, qui est d'élever l'homme au-dessus de la vie vulgaire et de réveiller en lui le sentiment de son

origine céleste. » Oq s'avise après cela que l'histoire ne contentera point sa pensée, que sa critique dépassera les fuits, que son intelligence ne sera pas tout entière attachée à la réalité ni à la vie du passé, et que ce qui la sollicite dans l'histoire religieuse, c'est la conception à la fois positive et spiritualiste de l'instinct religieux et de son objet, c'est-à-dire de ce qui ne se décrit ni ne se définit scientifiquement. Cette ferveur d'intelligence, qui fait la personnalité de ses premiers ouvrages, en cache aussi le venin.

Positiviste en son point de départ, cette critique appuyée sur Littré refuse d'examiner la révélation et le surnaturel. Elle s'engage à poursuivre fermement la vérité « par tous les moyens de légitime investigation qui sont à la disposition de l'esprit humain. » C'est beaucoup; car tous ne relèvent pas de la science. Et il y paraîtra bientôt. Elle alfirme qu'elle ne connaît point de littérature sacrée, mais des livres humains tout remplis de beautés, de contradictions et d'erreurs et que quelques kilomètres du pays de Judée ne sauraient être exclus des recherches de la critique. Judaïsme, paganisme, islamisme sont également des développements et des efforts originaux de l'humanité. Et cela est bien dit. Cette altitude scientifique n'était nullement originale après Strauss qui porta un coup hardi aux sacrés monuments. Mais pourquoi Renan cède-t-il d'abord au besoin de la justifiera plusieurs reprises? C'est que plus ambitieux d'intelligence, il sera par d'autres endroits moins indépendant.

Cherchant dans la critique un équivalent de la foi, il n'abdique pas son égoïsme. Et, par une suite inévitable,

il se sépare sur un premier point du rationalisme allemand non moins que de la polémique voltairienne. Comme il considère que « la religion, c'est la part de l'idéal dans la vie humaine », la méthode inflexiblement objective ne suffit point à son naturel mysticisme; et, rompant avec les fermes hardiesses de Baur, de Strauss et de Feuerbach, il déclare que pour écrire l'histoire d'une religion, il faut « y avoir cru. » Dans ce mot il convient moins de voir une extrême sympathie pour l'objet de la connaissance, que véritablement une source de souvenirs imaginatifs auxquels on ne renonce point. « ... Nous ne rompons jamais avec le symbole sous lequel nous avons d'abord goûté l'idéal. » {Gonf. dCAngl., 212.) Les voûtes, les arceaux, les hautes colonnes, l'autel paré pour le sacrifice, les hymnes charmants et la parole d'édification, une fois qu'ils ont enchanté ce cerveau mystique et breton, n'en seront pas bannis, même par la critique. Ces sensations ne se retrouvent point; mais elles se renouvellent intellectuellement. « On raconte, dit-il, qu'Angelico de Fiesole ne peignait qu'à genoux les têles de la Vierge et du Christ : il serait bien que la critique fît de môme et ne bravât les rayons de certaines figures devant lesquelles se sont inclinés les siècles qu'après les avoir adorées. >y L'adoration passée ajoute aussi à une nuance de respect je ne sais quel tour de curiosité particulière et comme une secrète béatitude de mieux et plus intimement comprendre. A. propos de Renan, il ne sied pas de s'engager à l'aveuglette sur les voies de la grande sensibilité. Amour de curieux, d'historien, tout cela ne fait pas un vif amour. Ceux que sa sensibilité

émerveille, ils la lui prêtent de leur propre grâce. Son goût prononcé pour ces sujets est fait d'agréables retours, de curiosités légitimes, mais non, je le répète, désintéressées, d'un plaisir continu de primatie intellectuelle, et d'une certaine volupté infiniment délicate d'avoir raison dans la science et dans la vie. Et cette discrète façon de tout ramener à soi, ces préalables finesses à l'endroit du rationalisme, ces fantaisies supérieures et ces faux-fuyants idéalistes, joints à une réelle incapacité de dépouiller l'enfant de chœur, mettront bien de l'équivoque dans sa manière et plus d'une réserve dans sa critique. L'attitude scientifique n'est pas la génuflexion.

Encore qu'il escompte, au moins à l'heure oîi nous sommes, une certitude de cette science, sa curiosité est plus compréhensive que décisive. De ses illusions il rabattra plus tard, mais jamais de ses indécisions. Tout et rien, plutôt que tout ou rien, est la formule de sa critique, autant que de son caractère. De même qu'on eût fort embarrassé Rousseau en lui demandant ce qu'il entendait par la nature, Renan eût été assez gêné de définir sa vérité. Et sans doute elle est ce qui est, comme Dieu est celui qui est ; et comme lui aussi, elle est tout, vu de tout biais et saisissable par tous les moyens. Et c'est décidément beaucoup à la fois pour la méthode positive.

C'est aussi pourquoi Renan, après avoir adoré, se sert de la raison pour atténuer plutôt que pour conclure. Il a rompu avec la logique, à cause de la théologie. (Il écrira plus tard un Lutrin, fort supérieur à celui de Boileau, cet inestimable article sur les Congre-

gâtions de Auxiliis.) Il est l'ennemi des systèmes. Il Testa ce point que son système, à lui, consiste d'abord à retirer tout ce qu'il peut des résultats ou affirmations rationnels. Ce n'est pas qu'il dédaigne de construire, comme nous l'avons vu, ni même de répandre sur les matériaux de l'érudition Vacide du raisonnement. Mais par sa répugnance à décider il contrarie plus d'une fois la méthode scientifique. A tout coup, il semble qu'il s'arrêterait volontiers au contentement de la curiosité et de l'intelligence, quittant la science du reste. Avec sa manière d'élever ses vues et de tout embrasser, il recule autant que possible les solutions ; môme les plus simples lui répugnent à un point qu'on se demande s'il tient véritablement à poser les problèmes pour les résoudre, après nous avoir montré qu'il est capable, comme dans Vllistoire des langues sémitiques, de les résoudre a priori en les posant. Ces mouvements capricieux des religions ont pour lui un attrait unique ; ils offrent à ses regards émerveillés comme le mirage d'une de ces nuits de Walpurgis, « un grand sabbat de toutes les passions et de tous les instincts. » Et sa critique se refuse à leur appliquer les catégories scolastiques, ni à rien trancher fermement. Sans doute Hegel lui a enseigné que toute affirmation est relative, Burnouf qu'il convient d'affirmer « avec une extrême réserve. » Mais cette appréhension est moins chez lui modestie philosophique ou attitude scientifique que la propre marque d'un esprit qui pousse la recherche en tous sens, et se plaît à la multiplicité des points de vue, ou même des visions, plus propre à convoiter qu'à étreindre.

Il embrasse d'un regard curieux la vie dans ses manifestations physiologiques, intellecluelles et autres ; et aussi dans la suite des temps ; et surtout il en veut à l'âme ; et enfin ce qu'il recherche à travers les rapports déliés des phénomènes, c'est la nuance exacte ; et de toutes ces nuances exactes il prétend, nous l'avons vu, tirer des lois. Si l'histoire était en état de pourvoir à tout cela, elle serait en effet la plus scientifique des sciences naturelles.

L'érudition de Renan n'est pas en question. Elle fut de bonne heure solide et lucide. De la philologie comparée, des sciences auxiliaires il a vu d'abord tout le parti qu'on peut tirer pour l'intelligence des temps. Même il lui arrivera, plus d'une fois, de conférer trop volontiers les choses antiques avec les faits contemporains. Comme les fanatiques forment sa clientèle de prédilection, la physiologie aussi l'induira en rapprochements risqués. Et puis, il en va des analogies entre les événements ou les personnages historiques comme des descriptions nosologiques dans les traités médicaux. Tel symptôme échappe au profane, qui distingue deux cas pathologiques ; et tel détail nous manque dans l'histoire, qui, mieux connu, dépouillerait un rapprochement de son apparence scientifique. La physionomie de Jésus apparaît plus nette à Renan, aussitôt qu'il la compare à celle de Çakya-Mouni : et de cette comparaison il infère contre Strauss qu'en regard du Bhagavata-Pourana « l'Évangile se présente avec un singulier caractère historique. » On court quelques hasards à prendre pour une raison pressante ce qui n'est parfois que munificence d'érudit. « Le nombre d'hommes

capables de saisir finement les analogies des choses est imperceptible », dira-t-il dans la Préface des Essais de morale. Sans doute ; mais il faut surveiller une méthode et une vérité si délicates que tant de finesse y soit nécessaire. Cette façon subtile de frôler le vrai, ou mieux, de l'attirer dans les fils ténus de sa toile d'araignée, est le prix d'un vaste savoir. Mais si l'écrivain dispose la trame, je tremble que le butin ne soit qu'une ombre de vérité.

Dès ses premières Éludes d'histoire religieuse, Renan estime que la vérité n'est pas uniquement aiïaire de méthode et d'érudition et que le rationalisme, réduit à ses propres ressources, échoue misérablement dans l'évhémérisme brutal. Sur ce point encore, il rompt nettement avec l'École de Tubingue. La critique abstraite n'est pas son fait. Il en veut à toutes les manifestations de la vie ; et nous avons vu que les plus compliquées ou secrètes l'attirent davantage, parce que ce qu'il appelle le « sens historique qui sait tirer de la lettre morte des textes la vraie physionomie du passé » est, sans doute, un sens délié du réel, mais davantage le sens personnel delà conjecture. « Les religions tiennent si profondément aux fibres intimes de la conscience humaine, que l'interprétation scientifique en devient à distance presque impossible. » Là-dessus porte le principal dissentiment entre Renan et ses maîtres. Il introduit dans la critique le sens propre. Les Allemands, par leur recherche impersonnelle, prétendent atteindre uniquement la vérité accessible et d'abord éliminer l'erreur. Ils limitent leur ambition et leurs moyens, et consentent parfois à ne pas comprendre. Surtout ils

ne confondent point conjecture avec objectivité. Ils définissent ainsi leur objet et dénient, Strauss notamment, à la légende une valeur positive qu'elle ne saurait avoir. Renan, pour accéder aux sources de la vie intérieure, se plaît à exercer la finesse du critique et aussi sa fantaisie ; et, sans conlondre l'histoire et la légende, il accorde toutefois à celle-ci un certain caractère d'historicité et, mieux encore, une puissance d'expression et de réalité que ni le rationalisme ni la critique positive n'y reconnaissent. « N'essayons pas de bannir la légende, puisque telle est la forme que revêt nécessairement la foi de l'humanité. » [Et. d'hist. rel. Préf. xxii) et même : «... S'il est vrai que les légendes d'un peuple sont plus expressives que son histoire, en ce sens qu'elles nous offrent l'image plus fidèle de son être et de ses aptitudes morales... (309.) » Il ira plus loin encore dans les Nouvelles études d'histoire religieuse : « Voilà les textes qu'il faut lire pour comprendre ce que c'est qu'une légende ; comment un récit anecdotique et fabuleux dans la forme peut être plus vrai que la vérité même... » (327) J'entends fort bien qu'il indique en même temps 1' « opération à faire » qui consiste à « écarter le merveilleux, le tour concret et anecdotique qui, matérialisant l'idée, concentre en un fait particulier le trait général qui s'est montré épars dans toute une vie. » Mais j'ai idée pourtant que l'opération nest pasjaussi simple toutes les fois que l'historien s'en prend à la vie même des individus, qu'une part excessive d'inconnu et peut-être d'inconnaissable se dérobe à lui, surtout s'il opère sur une figure fabuleuse que la fantaisie anonyme des générations a repétrie, refondue et

peut-être inventée à plaisir. Et qu'est-ce encore, si au travers il s'agit d'atteindre l'âme même qui « seule triomphe du temps », et au fond de l'âme la nuance de ce qu'elle fut?

Même Renan considère que les apparitions de la foi « montrent la nature humaine dans ses plus rares et curieux accès. » En sorte qu'à la difficulté de trouver la nuance cachée aux sources profondes de la spontanéité s'ajoute celle de la démêler en des états spasmodiques depuis longtemps calmés. Il en est, selon lui, de l'histoire religieuse comme de la géologie, qui découvre « dans les lentes dégradations de l'état actuel du globe des données pour expliquer les révolutions antérieures. » Dans les nuances 'intermédiaires l'historien compte ressaisir la nuance primitive. Il n'y veut point appliquer, comme Strauss, une critique objective, impersonnelle et scolaslique, laquelle est, à son avis, condamnée aux malentendus. A l'esprit de finesse il joint le sens du réel. La vérité qu'il recherche n'est ni logique, ni rectiligne, mais complexe, contrariée, nuancée, teintée, dégradée. Et l'on voit bien ce qu'il y apporte de curiosité et d'intelligence singulières. Mais si intelligence et curiosité y peuvent aspirer, l'histoire y atteint-elle?

Ou bien se résignera-t-elle aux possibilités ou vraisemblances ? La question ne se pose pas encore aussi nettement que lorsque Renan s'attachera aux origines du christianisme. Mais déjà l'on peut prévoir combien cette vérité, qui sera le produit de cette critique, difi"érera de la vérité. Cette passion de comprendre mènera la science par des sentiers de traverse où l'imagination

prendra bien du plaisir. Plus d'une fois aussi elle fera illusion autant à l'intelligence qu'à la connaissance. Car enfin, c'est déjà une rude entreprise que de rechercher à distance, à travers mille mensonges, la vérité dans l'âme même des individus ; et s'il faut encore démêler la nuance dans celle des peuples, et la loi dans celle des races, et, pour y réussir, interpréter des documents rares et défectueux, et suppléer aux faits tombés dans l'oubli par de délicates approximations où, pour tout dire, il s'en manque d'à peu près tout que le sens du réel et la finesse d'esprit soient des appareils enregistreurs, — il n'est pas douteux que l'historien n'y rencontre d'exquises petites ivresses dans lesquelles il finira par se retrancher de son impuissance à fixer le vrai complexe et inconsistant qu'il caresse.

L'histoire ainsi conçue serait plus véritable que la vie même, étant de la vérité agrandie et décuplée par le recul du temps — si elle n'était d'autre part une insatiable rêverie.

L'article Mahomet et les origines de Vislamisme jette une vive lumière sur les vertus et les illusions de cette méthode. Renan y prép'are ses expériences et pèse la vérité humaine à la balance sensible de son esprit. Peut-être l'existence du personnage est-elle un peu trop à découvert pour repaître toute sa curiosité. Mais il met à la démêler toute son intelligence, sa finesse et son goût du réel. Mahomet fut-il un imposteur, fut-il un prophète ? Il ne s'arrête point à soutenir une théorie logique ou exclusive. Il s'en prend à l'individu ; il cherche, dans le milieu physique et moral, et à travers le tempérament, le caractère et la politique du prophète.

Il apprécie en fait: « Le rôle de prophète a ses épines », dit-il. Tout est relatif dans la réalité et selon les temps. Aussi ne consent-il point « à juger en toute rigueur » des actes « qui, de nos jours, s'appelleraient des supercheries. » L'homme en son domestique nous est révélé par de sages indiscrétions. Les faits et les traits moraux de sa vie sont examinés, analysés, compensés par cette déliée critique qui comprend, compare plus aisément qu'elle ne conclut.

Car lorsqu'il faut enfin aborder de front la difficulté et définir ce mélange d'exaltation religieuse et de politique (Cf. Portrait de David (97), pénétrer l'homme même, établir que le mouvement musulman s'accomplit presque sans conviction religieuse et en môme temps, « après avoir fait la part du limon terrestre dans l'œuvre du fondateur de l'islamisme », faire paraître que cette œuvre religieuse « correspondit aux instincts les plus profonds de la nature humaine, et, en particulier, aux besoins de l'Arabie au vii^ siècle », j'aperçois net le point de vérité qui échappe, la nuance exacte qui se dérobe, les considérations générales par quoi on y supplée, la psychologie à haute portée dont on élaye la construction, le ciment dont on scelle les moellons qui continuent à enfermer le mystère d'une âme (254). Je me demande ensuite si dans le passage à,la synthèse la finesse ne fait pas tort à la vérité, si les besoins de l'Arabie ne furent pas mis là par l'imagination de celui qui caractérisa Mahomet, si le limon terrestre, contraste ecclésiastique, suffit à expliquer une politique, si ces larges vues n'entraînent pas à leur tour une sorte de système, si l'œuvre du prophète fut

religieuse ou non et dans quelle mesure, et si les grands instincts de l'humanité font une réponse sans réplique au problème que l'histoire pose sur ce grand nom. Et, encore une fois, la vie de Mahomet a été si peu cachée par la légende que ni la curiosité ni la finesse de Renan n'y trouvent encore leur plein emploi. Aussi se rabat-il sur l'esthétique arabe en étudiant la forme du Coran.

Car la critique historique serait incomplète et impuissante à saisir finement le vrai, si elle était dénuée du sens artistique et poétique. Entendez qu'il n'est pas uniquement question d'exprimer la vérité avec mesure ou d'apporter quelque souci d'art à la reconstitution des époques. C'est bien de la vérité objective qu'il s'agit, dont il faut dégager les intentions artistiques par les études de l'histoire religieuse. Depuis le mariage de Renan et son séjour en Italie, cette curiosité s'ajoute aux autres. La fonction de l'intelligence s'accompagne d'un bien-être plus complet, si l'érudit est capable de s'écrier ; « Voilà un saint de la vieille école, un saint digne de Zurbaran et de l'Espagnolet. » Gela mène insensiblement le critique à l'illusion d'une Providence esthète qui modèle les hommes et les choses, et doucement encore à la tentation de changer la vérité en un miroir de sa propre imagination et de son talent : « ... Que je voudrais être peintre, ajoutet-on après avoir discuté l'attribution de Vlmitation^ pour le montrer (l'auteur) tel que je le conçois, doux et recueilli, assis en son fauteuil de chêne, dans le bea& costume des bénédictins du Mont-Cassin I Par le treillis de sa fenêtre, on verrait le monde revêtu d'une

ÎKS RENAN

teinte d'azur, comme dans les miniatures du xiv° siècle : au premier plan, une campagne parsemée d'arbres légers, à la manière du Pérugin ; à l'horizon, les sommets des Alpes couverts de neige. Ainsi, je me le figurais à Verceil même, en feuilletant les manuscrits maintenant déposés au Dôme... » Ce mélange d'érudition et de songe est savoureux. Que sera-ce, si ces couplets ne se glissent plus dans le texte sous la forme d'aimables caprices, mais font partie intégrante de la critique, si l'on allègue contre Feuerbach et à propos de l'Ancien et du Nouveau Testament, non pas uniquement « l'expansion vraie de quelques instincts de la nature humaine » mais aussi « l'expression d'une nouvelle manière de sentir et le souffle vrai de l'âme humaine? » Voilà de grands mots, qui impriment à ces jugements esthétiques un caractère de large précision. Fallait-il s'écrier par surcroît : « Plût à Dieu que M. Feuerbach se fût plongé à des sources plus riches de vie que celles de son germanisme exclusif et hautain! Ahl si, assis sur les ruines du mont Palatin ou du mont Gœlius, il eût entendu le son des cloches éternelles se prolonger et mourir sur les collines désertes oii Rome fut autrefois I etc.. » La page est agréable, et l'on regrette qu'un Stendhal n'ait pas su rendre de ce style les sensations égoïstes qu'à Rome, Naples ou Florence il accrocha. Sources de vie délicieuse, en efïet, mais de vie personnelle, et quasiment lyrique, s'il en jaillissait autant de sensibilité que d'intelligence! Sources d'imagination romantique, que Byron eût goûtées, sources d'un art plus savant et d'un charme parfois égal à celui de Chateaubriand 1 Pour la

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question d'exégèse qui divisait Feuerbach et Renan, de telles pages ne la tranchent point.

Certes, l'humanité a imaginé en môme temps qu'agi et pensé. Peut-être même a-t-elle imaginé plus que tout le reste. Et c'est précisément à dégager l'histoire de ces vapeurs brillantes ou sombres dont l'imagination des hommes l'a enveloppée, que travaille la science rationaliste. Un esprit positif, uniquement curieux de vérité, ne s'y trompe point et ne fait pas fléchir la méthode rationnelle aux exigences de sa fantaisie même érudite, c'est-à-dire à ce qu'il y a de plus individuel et variable dans l'interprétation de la réalité. Ainsi engagé, Renan ne s'arrête pas à mi-chemin. Un peu plus haut, vous rencontrez l'esthétique des saints. Tournez quelques pages et l'art lui « apparaît comme le plus haut de'gré de la critique », en même temps qu'il adore Jésus sous les traits d'un Christ romantique peint par Scheffer.

L'esprit adoucit d'un sourire ou d'un doute l'imprévu des rapports ou le forcé des proportions. Et l'on voit déjà que « les saints ont manqué de critique et d'étendue d'esprit » et que Satan fut « un pauvre calomnié... un révolutionnaire malheureux que. le besoin d'action jeta dans les entreprises hasardées. » Mais ce n'est pas l'esprit scientifique. A travers les premières Études dliistoire religieuse qui, au regard de l'époque où elles furent écrites, constituaient un notable progrès dans le sens de la critique érudite (les travaux allemands étant peu connus en France), on entrevoit un avenir de désillusions. Rompant avec la foi, Renan entre dans la voie oii une intelligence comme la sienne

ne pouvait pas aboutir à la vérité objective et devait se résigner à de successifs mécomptes et contradictions inévitables, jusqu'au jour où le scepticisme et l'ironie lui ouvriraient un honorable refuge. Sa méthode est frappée de deux tares : il n'a su renoncer ni à sa personnalité ni à son mysticisme. Il est un érudit qui pousse ses soupirs et ses conjectures vers le Dieu inconnu.

Et le Dieu inconnu, insensible et sourd, imposera toujours davantage à la méthode historique de plus dommageables sacrifices.

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