‹ Renan, l'égoïsme intellectuelChapitre 16 sur 41 · ROMAN HISTORIQUE · texte numérisé non relu

ROMAN HISTORIQUE

On a dès longtemps noté le caractère romanesque que Renan a empreint dans la Vie de Jésus. Avec la méthode que nous avons analysée, pour peu que le sujet aiguillonnât encore son imagination et sa personnalité, il n'y pouvait faillir. Or, nous ne touchons pas Jésus ainsi que Mahomet. Sa vie n'est pas à découvert comme celle du prophète. Le mystère qui l'enveloppe exerce une séduction unique sur l'esprit de Renan, au point de lui faire prendre les origines du christianisme par la fin. On peut dire de lui ce qu'il dit de Saint-Paul : C'est lui-même qu'il écoute, en croyant entendre Jésus. Il écrivait de Beyrouth à Berthelot, le 12 septembre 1861 : « J'ai employé mes longues journées de Ghazir à rédiger ma Vie de Jésus,

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telle que je l'ai conçue en Galilée et dans le pays de Sour... J'ai réussi à donner à tout cela une marche organique, qui manque si complètement dans les Évangiles. Je crois que pour le coup on aura sous les yeux des êtres vivants, et non ces pâles fantômes sans vie : Jésus, Marie, Pierre, etc. passés à l'état abstrait et complètement typifiés. J'ai essayé, comme dans la vibration des plaques sonores, de donner le coup d'archet qui range les grains de sable en ondes naturelles. Ai-je réussi? »

Il a réussi à écrire le chef-d'œuvre du roman historique, s'il est vrai que, menée parles mômes procédés, la Vie de Jésus l'emporte de beaucoup sur la Chronique de Charles IX par les qualités essentielles au genre. Le principe de la fidélité aux mœurs et aux milieux y est également observé. Mais le recul de l'époque oïj évolue Jésus et l'universel renom du maître charmant assurent à l'œuvre une ampleur et une popularité qui la mettent au-dessus de la Chronique autant que celle-ci passe déjà les Chouans. Les textes ont été approfondis et interprétés avec une curiosité plus délicate par Renan, mais avec le même goût et dans le même dessein qui inspiraient Mérimée. L'un et l'autre cherchent, avant tout, à ressusciter en leur esprit des individus- Pour y réussir, l'un préfère l'anecdote, et l'autre la légende, aux documents plus historiques. Les chroniques ou les évangiles font à souhait leur affaire. « Je l'avoue à ma honte, déclare Mérimée, je donnerais volontiers Thucydide pour des mémoires authentiques d'Aspasie ou d'un esclave de Périclès ; car les mémoires qui sont des causeries familières de l'auteur avec son

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lecteur, fournissent seuls ces portraits de l'homme qui m'amusent et qui m'intéressent. » Et Renan écrit : «... Ce sont (les Evangiles) des biographies légendaires... L'inexactitude, qui est un des traits de toutes les compositions populaires, s'y fait particulièrement sentir. Supposons qu'il y a quinze ou vingt ans, trois ou quatre vieux soldats de l'Empire se fussent mis chacun de leur côté à écrire la vie de Napoléon avec leurs souvenirs. Il est clair que leurs récits offriraient de nombreuses erreurs, de fortes discordances... Mais une chose résulterait certainement avec un haut degré de vérité de ces naïfs récits, c'est le caractère du héros, Vimpression quil faisait autour de lui. En ce sens, de telles histoires populaires vaudraient mieux qu'une histoire solennelle et officielle. »

L'incomparable supériorité de Renan, c'est que faisant revivre des mœurs et des individus, il a pu maintenir au premier plan de son roman historique le principal personnage fourni par l'histoire. Walter Scott l'avait tenté dans Quentin Durward. Mérimée ne l'a même pas entrepris. Car tout gravite autour de Jésus et lui-même est en fonction de son idée, du royaume de Dieu et de ses rapports à son Père. L'ordonnance de l'œuvre en emprunte une incomparable unité. L'agrément d'un genre oti la fiction se marie à l'histoire, atteint en ceci sa plus harmonieuse expression. La « marche organique « du récit est réglée d'un art sîir. L'intrigue ne déborde ni n'envahit cette suite de tableaux d'un pays, d'une race, d'une époque parmi lesquels évoluent des hommes à la fois représentatifs et individualisés, dans le lumineux sillage du

héros exquis. L'églogue, l'idylle s'acheminent sans effort à un dénoûment dramatique. Une habile dis-, cussion des documents a permis cette agréable démarche. L'amour y occupe la première place, mais (ce que n'avaient pu les romanciers antérieurs), si pur, si impondérable, et qui s'étend sur l'humanité entière avec une telle sérénité que pas un seul instant il ne contrarie la peinture historique ni ne s'en détache. La couleur locale, on en a mis partout, et de la sorte qu'il sied, précise, orientale et comme huilée dans les paysages, intime, nuancée, caractérisée dans les physionomies. Et partout, la touche est d'une telle finesse que, dans la description, cela passe de beaucoup Mérimée qui n'eut pas le goût de décrire et, malgré son talent de choisir le mot ou le détail moral, n'atteint pas toujours à cette souple délicatesse dans le modelé des physionomies. Pour ce qui est d'intervenir dans le récit ou d'y semer l'impalpable poussière d'ironie, Renan du premier coup est passé maître.

Du premier coup aussi, l'art apparaît bien dans la Vie de Jésus comme le fin du fin de la critique. Abordant les origines du christianisme, Renan n'a rien abandonné de sa méthode ni de sa personnalité. Aussi lui doit-on le pur chef-d'œuvre de ce genre romanesque. Même la vérité qui s'y trouve habilement enchâssée est, à proprement parler, esthétique plutôt qu'historique. Mais cette conséquence était aussi nécessaire dans la Vie de Jésus que dans la Chronique de Charles IX : un romancier n'est pas un historien.

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