‹ Renan, l'égoïsme intellectuelChapitre 17 sur 41 · CRITIQUE DES DOCUMENTS · texte numérisé non relu

CRITIQUE DES DOCUMENTS

La première question à décider, quand on entreprend d'écrire scientifiquement une vie de Jésus, est la critique des documents, au reste peu nombreux, inautiientiques, arbitrairement arrangés et souvent contradictoires. Strauss, rompant avec l'exégèse théologique et le brutal rationalisme de Paulus, prit une position originale. Il refusait sans doute aux Evangiles une valeur historique; mais il s'appliquait à en préciser le caractère mythique ou fabuleux. Non qu'il niât, comme on l'a publié, l'existence de Jésus ; mais il voyait en lui une personnification hégélienne à deux faces, dont l'existence s'estompait dans le lointain de la fable. Au demeurant, il avait pris soin de distinguer la foi de l'histoire, recherchant la vérité objective sans autre soin que d'appliquer rigoureusement la méthode critique.

Ce système parut trop impersonnel à Renan ; celte explication à la fois trop simple et trop abstraite. Il est ensemble plus conservateur et plus ambitieux. Aucune des difficultés que présente l'historicité des Evangiles ne lui échappe. Jésus n'écrivait point. A quelle date fixer ces textes? A qui les attribuer? Et comment lever la contradiction entre les synoptiques et le quatrième? Si ces textes, comme il est manifeste, représentent plusieurs traditions, laquelle est plus prochainement

prise sur Jésus? Et puis, ce sont livres d'édification, c'est-à-dire qu'ils reflètent la physionomie que prêtait à Jésus l'imagination des premières générations chrétiennes. Et le symbolisme messianique altère encore la valeur historique de ces documents. Par exemple, il est dit dans Hénoch : le Messie fera ceci ; donc il faut que Jésus, qui fut le Messie, l'ait fait. Ou inversement, les faits ont pu être inventés pour démontrer la messianité de Jésus. Cela met en de singuliers embarras un rationaliste mystique. Plutôt que de renoncer, comme Strauss, à l'historicité des Evangiles, Renan embrasse toutes ces difficultés, confiant en sa sagacité, son intelligence des choses, sa science de l'humanité, son instinct de la religion. A force de n'être point systématique, il s'en remet à la subtilité de ses conjectures et de ses délicates approximations ; plus que jamais il est, lui-même, peu enclin à objectiver ou à décider et qui n'a pas trop de toutes ses ressources intellectuelles pour sortir des impasses oii elles l'engagent. Sans entrer dans le détail de la discussion, c'est merveille de voir les habiletés qu'il déploie et les biais qu'il lui faut prendre pour conserver.

Les Evangiles sont légendaires, mais en partie seulement ; et la légende même contient un alliage de vérité qu'il ne désespère pas d'analyser. Et puis, il y a légende et légende. Et puis, le détail importe peu, pourvu que l'ensemble soit possible. Et puis, l'ensemble est affaire d'arrangement et de reconstitution : il suffit que les choses aient pu se passer ainsi. De la légende il suffit donc d'extraire des possibilités. Ces Evangiles aussi ont dû rester pendant un temps « à

l'état d'une certaine mollesse. » C'est affaire à qui les interprète, d'en retenir la substance et les traits de vérité qu'il y devine. Les Logia de Mathieu et les anecdotes de Marc lui apparaissent sans peine avec un cachet de vérité apposé sur la légende. Vérité d'autant plus humaine qu'elle flatte l'imagination dont elle est le fruit.

Mais l'Evangile de Jean soulève une question plus épineuse. Car de l'usage qui en est fait, dépend l'exécution de la Vie de Jésus. S'il fallait considérer objectivement l'historicité des Evangiles, l'ouvrage se réduirait à quelques lignes, et l'histoire des Origines du christianisme à un exposé des idées. Or, Renan prétend écrire une vie vivante et une histoire où ressuscitent les individualités. Et si, en ce genre, tout ce qui n'est pas exactement historique est immanquablement romanesque, le quatrième Evangile est indispensable pour composer le roman de Jésus, parce qu'il contient une suite d'événements espacés dans un ordre dramatique. En vain offre-t-il un dessein de prédication, des traces de gnosticisme, avec un parti pris de faire valoir l'importance du prétendu apôtre qui s'y recommande du Maître. En vain contredit-il les synoptiques dans le détail et au fond. Au lieu que Strauss écarte décidément ce texte apocryphe et en partie allégorique, Renan s'y engage comme dans un véritable buisson d'épines, plutôt que d'y renoncer absolument. Il l'accepte sous bénéfice d'inventaire, avec droit de reprise en cas de besoin. Après avoir tenu qu'il est, au total, de Jean, fils de Zébédée, en dépit de quelques retouches de disciples, — à compter de la treizième édi-

lion de la Vie de Jésus, il se raccroche à une opinion différente, mais caractéristique de l'esprit de son entreprise. Le quatrième Evangile n'est plus de Jean ; il fut mis sous le nom de l'apôtre après sa mort, par quelques disciples vers l'an 100; les discours sont presque entièrement fictifs ; mais les parties narratives renferment de précieuses traditions qui remontent pour la plupart à l'apôtre Jean. Naguère M. Loisy, se rangeant à l'avis de Strauss, déclarait « inconcevable que Jésus ail, à plusieurs reprises et durant plusieurs années, prêché à Jérusalem en se déclarant Messie. » Quant au cadre de la narration, il ne l'estimait nullement réel. Il considérait aussi que les discours « cachent les vides du récit », avec une intention de réserver « la plus grande part de l'enseignement pour les derniers mois et les derniers jours. » Enfin il ajoutait une considération tirée du but didactique du livre. Si le ministère de Jésus y dure trois ans et demi, c'est que « trois ans et demi font une demi-semaine d'années », le chiffre messianique par excellence, qui joue un grand rôle dans la prophétie de Daniel et dans VApocalypse : chronologie allégorique.

Allégorique, soit, mais pathétique. Aux Logia de Matthieu, aux anecdotes de Marc, c'est une aubaine que d'être en état d'ajouter un récit composé à la façon de Rodogune, c'est-à-dire qui étend, accroît, suspend l'émotion jusqu'au bout, et, à bien dire, la concentre et la rejette sur le dénoûment et en décuple l'intérêt. On ne rebute point un pareil document, lorsqu'on possède le sens de la vie et du drame. Il faut que la méthode critique fléchisse à cette nécessité d'un autre ordre. Et^

en vérité, un romancier érudit et artiste règlerait-il l'état qu'il fait des textes sur des raisons fort différentes? Lorsque Renan reviendra là-dessus dans les Evangiles, il ne craindra pas d'envisager toutes les erreurs dont la midrasch, exégèse juive a priori, a pu entacher tous ces textes. Mais il ne démordra point de son opinion que Jean ait eu une manière à lui de conter la vie de Jésus. L'intérêt de son propre conte était à ce prix.

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