LA MISE EN OEUVRE
La poétique du romantisme, influencée par Schlegel, ne fut guère plus imaginative ni réfléchie. C'est ici une pleine conscience de tous les moyens. Couleur locale, couleur d'orient, couleur d'âme; évolution de l'individu — tempérament et intelligence — dans son milieu et sous l'action des événements; contraste entre le rêve et l'action; conflit de la réalité et de l'idée; importance décisive du petit fait dans la trame historique ou bien arrangement esthétique qui a tout le caractère du réel; philosophie des menues causes et des grands effets ; confusion de l'idéalisme et du spiritualisme, avec un fonds d'équivoque humanitarisme qui assigne à la foule un rôle de conséquence : tout y est préparé, dosé, fondu par un talent discret et complexe, avec des précautions infinies.
« A la lecture des textes, écrit Renan, j'ai pu joindre une grande source de lumières, la vue des lieux ou se
sont passés les événements. » — Une grande source de lumières et de pittoresque qui font vivre les monuments mêmes. Chateaubriand, Lamartine, Stendhal, Mérimée et le vieux Dumas aussi, après J.-J. Rousseau, connaissaient l'iniluence des voyages sur l'imagination narrative. Renan a reçu de la Judée des clartés incomparables. Jamais il ne fut plus vrai de dire qu'un paysage est un état d'âme. Il a visité Nazareth, les lieux où fut Gapharnaum, et Jérusalem. Marchant sur les traces du Christ, il s'est confondu avec lui. Et selon l'aspect des contrées, son âme bretonne, tout entière à son rêve, a projeté sur la physionomie de Jésus la teinte changeante de ses impressions. Durant nos longs hivers parisiens voilés de vapeurs fumeuses, c'est une volupté que de contempler en pensée les tableaux enchanteurs de la Galilée, et les chaînes montagneuses dont les découpures font un horizon bleu et plongent du côté de la mer. L'imagination s'égaie au sein de ce pays « très ombragé, très souriant, le vrai pays du Cantique des cantiques et des chansons du bien-aimé. » Là Jésus, comme Renan lui-même, a posé d'abord ses longs regards rêveurs. Là il mène son idylle charmante, dans sa chère Galilée, en compagnie de son Père céleste, auprès des claires fontaines, parmi les troupes joyeuses des enfants et des femmes. Ni Rousseau, ni Chateaubriand n'ont plus étroitement marié leur personnalité et celle de leurs personnages à la nature ni modifié leur âme au gré de ses changements. Qui a goûté, comme il faut, les pages de description achevée (148) oii l'azur du ciel se reflète en la transparence légère du lac de Tibériade, oîi « les
VIE DF JÉsrs 1 H
vagues viennent s'éteindre en des massifs de gazon et de fleurs » et les eaux, « profondément encaissées entre les roches brûlantes, semblent, quand on les regarde du haut des montagnes de Safed, occuper le fond d'une coupe d'or », ne s'étonne point que la pensée de Renan s'y soit enivrée comme en une sorte d'églogue, ni qu'elle ait conçu un Christ fort différent de la prophétie juive et de cette âpre vertu qui dessèche Jean le Baptiste, mangeur de sauterelles.
Et il faut convenir que le contraire eût été d'une choquante invraisemblance; que certains décors font la couleur des âmes qui s'y meuvent et répandent sur les textes mêmes un jour qu'un romancier ne néglige point, malgré les résistances des philologues ; que la fête des yeux convie celle des cœurs; que le sourire de Jésus, non moins que celui de la Joconde, s'explique par le caractère de la nature avec laquelle il faut qu'il s'harmonise; qu'un exégète impersonnel peut avoir un sentiment moins idyllique de la vie publique de Christ, mais aussi difQcile à contrôler par la seule étude des documents et en dehors des nécessités de l'esthétique ; que le délicieux Galiléen flt sur le lac, sans doute avec plus de persuasive familiarité, la besogne d'un nabi; mais que si, comme il est infiniment probable, nul n'est jamais fondé à en décider avec assurance, du moins la description de ces lieux ravissants appelait une douce lumière sur la physionomie de celui dont la mule même ouvrait son grand œil noir sur la joie infinie des choses.
Ceux qui lontgrief à Renan d'avoir dessiné ce Jésus d'après une image qu'il portait en son esprit, sont
donc un peu béotiens. Ils ne s'avisent pas que cette image est par un art scrupuleux baignée, telle une figure de Carrière, dans l'atmosphère qui l'enveloppe. En revanche, Jésus s'exalte dans les traverses morales et l'enceinte de Jérusalem. Son imagination pastorale étouffe dans ces murs. La beauté des édifices, le choix des matériaux le gênent et la dureté de ces tas de pierre se reflète sur son front. De tendre, doux et charmant, il devient « pressant, impératif » et même « rude et bizarre » ; enfin la méchante humeur le pousse à des excès inexplicables. Et il est véritable qu'à la seule approche de la ville sainte, déjà sa douce physionomie s'altère avec le terrain où il pose ses pas. « La profonde sécheresse de la nature aux environs de Jérusalem devait ajouter au déplaisir de Jésus. Les vallées y sont sans eau; le sol est aride et pierreux. »
Cette progression d'enthousiasme agité, à la fin si contraire à la foi naïve, llenan l'a présentée tantôt comme la loi de tout organisme vivant qui se développe et tantôt comme une loi du passage de l'idée à l'acte. A le prendre non moins philosophiquement, c'est la loi hégélienne du devenir par les contraires, appliquée par les romantiques sous la forme du contraste. Dans le fait, moyen de théâtre et de roman : et voilà tout. L'exquis Galiléen a désormais le vertige ; il est « hors des bornes de la nature. » Remplacez, en cette partie du récit, l'idéal et la réalité par la passion et le monde; vous voyez un enfant du siècle qui trouve en cette phrase sa formule : « Ce n'est pas que sa vertu baissât ; mais sa lutte au nom de l'idéal contre la réalité devenait insoutenable. Il se meurtrissait et se révoltait
au contact de la terre. » Il se change insensiblement en un prototype de la virtu chère aux hussards du romantisme. Comme les héros, ses frères de 1830, il est fatal enfin, et se laisse aller à des actes « en apparence absurdes. » Il en dilfère toutefois en un point, qu'étant Fils de l'homme et même Fils de Dieu, il ne saurait s'appeler « fils de je ne sais pas qui. »
Cette allilude violente à Jérusalem et dans le Temple est suspecte aux critiques méthodiques ; et tout cela passe de beaucoup ce qu'un historien peut savoir ou induire avec quelque mesure d'exactitude ou de vraisemblance, encore qu'un physiologiste intrépide ait cru suivre daus les Évangiles le processus de la paralysie générale. Mais les fortes raisons de Renan sont tirées de l'art. Son Jésus est, en effet, une poétique, comme dit son Patrice. Il s'agit moins d'établir une histoire des doctrines {Introd. G) que de restituer le portrait d'une ind4vidualité extraordinaire. Nous sommes à présent en état d'entendre la règle qui a présidé à la restauration de cette figure. « La condition essentielle des créations de l'art est de former un système vivant dont toutes les parties s'appellent et se commandent... Supposons qu'en restaurant la Minerve de Phidias selon les textes, on produisît un ensemble sec, heurté, artificiel ; que faudrait-il en conclure? Une seule chose : c'est que les textes ont besoin de l'interprétation du goût, qu'il faut les solliciter doucement jusqu'à ce qu'ils arrivent à se rapprocher et à fournir un ensemble oii toutes les données soient heureusement fondues... (ci) » C'est affaire de combinaison et peut-être de tour de main.
Il est naturel, après cela, que le restaurateur ré-
114 liENAN
clame le droit à la divination et à la conjecture, et que la légende olîre un appât à sa curiosité. Elle représente un état d'imagination bien plus qu'elle n'enferme d'indices positifs. Mais Renan est dans le plein courant qui porta les artistes de 1830 à 1850. Et il ne s'en écarte point, confondant le sens de la composition artistique et celui de la réalité. Ce qui le séduit, je dirais volontiers plus que certitude et plus que réalité, c'est une sorte de possibilité flottante et comme éparse dans les textes légendaires, qui lui laisse, en somme, toute liberté de rendre à Jésus une vie idéale et littéraire qu'on ne saurait dire plus vraie que la véritable sans un abus de langage commun aux écrivains Imaginatifs. Il se peut que tel mot divin n'ait pas été prononcé par Jésus, mais il est de lui. [Append. 494.) Les affirmations de cette sorte conduisent à une manière de certitude que Strauss tenait pour viciée, au point de vue historique. Critique, Renan ne s'illusionne point. « Les textes, dit-il, dans la préface de la treizième édition (xvii), n'étant pas historiques, ne donnent pas la certitude ; mais ils donnent quelque chose... Il faut lâcher de deviner ce qu'ils cachent, saris jamais être absolument sûr de l'avoir trouvé. » Écrivain, il éprouve qu'à travers cette vérité douteuse et jamais véritable, il en atteint une autre qui le charme et qu'il a seulement le tort d'apparenter avec le vrai, parce qu'elle n'en est, nonobstant tout, que la réfection fantaisiste, à laquelle il faut que le reste se plie. Il n'est point de miracle, môme de miracle psychologique de Jésus, hors de la légende et des fables. Plus on sollicite les textes, les petits faits, les petites causes et les contrastes, plus on
recherche le genre d'intérêt qui s'attache aux œuvres d'imagination. L'auteur ô.'Angelo n'eût pas désavoué cette formule de philosophie littéraire : « Le monde est une comédie à la fois infernale et divine, une ronde étrange menée par un chorège de génie, où le bien, le mal, le laid, le beau défilent au rang qui leur est assigné, en vue de Taccomplissement d'une fin mystérieuse. L'histoire n'est pas l'histoire, si l'on n'est tour à tour, en la lisant, charmé et révolté, attristé et consolé. » Non, cette histoire n'est pas l'histoire.
Aussi bien le sens de la vie y apparaît-il assez illusoire. Il revient à un certain art de prolonger les textes en imagination et de les résorber dans la personnalité de celui qui les interprète. Les géographes marquent de hachures les terres inexplorées. Renan met une ombre à son tableau et pense avoir partout frayé sa route. « Si le tableau avait été sans ombre, dit-il, c'eût été la preuve qu'il était faux. » (xxiv.) Mais nous jouons sur les mots et abusons des métaphores. Ni ombres ni couleurs ne suppléent le modèle inaccessible. Que le portrait de Jésus soit tout céleste ou bien ofl're le contraste de traits répulsifs, c'est aifaire d'impression. Dès qu'on dépasse la portée historique du texte, on est en marge de la science. 11 n'est sens de la réalité qui puisse donner à ces procédés d'interprétation le caractère qui leur fait défaut. Un tableau, même réaliste, n'est pas la vérité objective. Une nécessité à laquelle le talent plastique n'échappe point, c'est justement de déformer la nature. La personnalité du peintre est écrite sur la toile ou la page qu'on croit réelle.
Dans le fait, ce sens des réalités n'est qu'un instrument de conjectures très variable et malaisé à régler. Plus personnel et précaire encore, quand il se borne à la justesse du sentiment général. Un Jésus métaphysique offense le goût de Renan. Mais le même Jésus, en tant qu'individu, nous échappe. Hegel en avait inspiré à Strauss une conception absolue. A Renan il en inspire une autre qui est relative, à la fois écrite et rêvée, un Jésus de Renan, qui se lève des textes glacés, et mène sa vie de protestant libéral et affiné.
Gela suppose l'interprétation de l'inconnu par certaines concordances dans les choses humaines. Pour y réussir, il faut rompre avec le rationalisme exact et recourir aux analogies et comparaisons prises de la mentalité moderne. Que les exégèles allemands y aient pour la plupart résisté, on n'en est point surpris. L'imprévu prête un agrément à cette transposition des idées antiques. Lorsque lisant la Vie de Jésus, je rencontre « le président des assises finales de l'humanité» qu'introduit dans le milieu oii se rédigèrent les premiers récits miraculeux des Évangiles, je crois entrer dans un cercle de spirites, je me sens, certes, plus à l'aise que dans l'exégèse de Strauss; Jésus m'apparaît plus vivant et tout près de moi; pour un peu, je le vois semblable à un de nos socialistes mourant jeune d'avoir trop parlé. Mais enfin, me retournant vers les documents fragiles sur lesquels se fonde ce sentiment ' général de la vérité, je fais réflexion que le véritable objet de l'historien est de comprendre les faits sans mettre sa propre pensée dans les textes.
Nous aimerions, au reste, savoir comment la chose
s'est faite, cette chose qui étonne encore le monde après l'avoir conquis — et c'est tout justement ce que nous ne distinguons point. Car la Vie de Jésus est idéaliste, mais non pas, on s'en souvient, à la façon objective d'une histoire des idées. Même le sentiment particulier qui l'inspire est une médiocre eaution d'objectivité. « Si l'amour d'un sujet peut servir à en donner l'intelligence, on reconnaîtra aussi, j'espère, dit Renan, que cette condition ne m'a pas manqué. » Qu'est-ce à dire? Que l'auteur, amoureux du Maître individualiste, engage toute sa personnalité dans une entreprise qu'il tient pour fermement rationnelle. Et certes, il n'est plus en cage, mais il n'est tout de même pas fils de l'air. Il n'admet ni le surnaturel ni le miracle : v(ylà qui est entendu. Mais il ne s'accommode point de la vérité positive. 11 recherche une vérité de compromis, il incline les textes dans le sens d'un idéalisme qui confine au spiritualisme. On dirait même que parfois, avec son langage subtil et ses nuances infinies, il joue un peu sur ces mots-là. Il en résulte quelque flou.
Certes, il a établi le milieu moral avec la minutie d'un érudit. Les rapports des idées de Jésus aux idées juives, à travers l'ancienne Loi, les Prophètes et les Pirké Abotli, il ne les néglige point. Il sait que le Pater est un tissu de phrases pieuses et déjà en usage; et il va jusqu'à concéder que Jésus fut moins original dans les maximes que par la forme. Ce qu'il eut d'incomparable, c'est la manière, et singulièrement la parabole, prédication suave. Ce qui le marque du sceau divin, c'est que toute sa théologie se réduit à concevoir Dieu immédiatement comme Père. Mais sur les points essen-
liels, les solutions auxquelles Renan se rattache, ont plus ou moins directement pour objet de transfigurer Jésus et de lui tresser une couronne mystique. Nulle part il n'a mieux marqué cette tendance que dans le commentaire des mots : « Je suis votre nourriture? » (317.) Pour élucider cet obscur problème de l'eucharistie, il s'ingénie à commenter des paroles infidèlement rapportées et peut-être aussi arrangées plus tard dans le dessein de prescrire un rite mystérieux de l'Église. Il transpose, traduit, ramène l'expression très matérialiste de Jésus à une conception très idéaliste. Ce que la critique rationaliste avait acquis, la religiosité l'atténue ou l'épure. L'exégèse du « royaume » en est encore un notable exemple. L'expression vient du livre dff Daniel. Manifestement, la signification eschatologique et matérielle le gêne ; et, — s'autorisant d'un texte unique et obscur de Luc : « le royaume des cieux est en vous » — il la restreint et la reporte dans la prédication de Jésus aussi tard qu'il peut. (83.) Et lorsqu'il croit y devoir souscrire, il tâche par tous moyens à concilier les extrêmes, idéal et réalité, révolution morale et cataclysme chimérique. (130.) A mesure que Jésus devient plus violent, Renan entend de son divin héros des paroles plus immatérielles. Tant il y a que ce royaume n'est plus que celui de la liberté de conscience, refuge des âmes tendres contre la force brutale, et que le révolutionnaire au rêve eschatologique le cède au réformateur sans chimère et moderne dans l'âme. (201.)
\ ii: m iKSfs 1 1;)