‹ Renan, l'égoïsme intellectuelChapitre 19 sur 41 · MYTHE MODERNE · texte numérisé non relu

MYTHE MODERNE

Car ce roman historique est un chef-d'œuvre très moderne, tour à tour humanitaire et pieux, et môme Tun et l'autre ensemble.

L'humanité y lient un rôle important, comme dans le théâtre de Shakespeare, dans Wallenstein, Cromwell, Notre-Dame de Paris et aussi l'Histoire de France de Michelet. Toutefois, elle y fait la même figure qu'au ■Traité des oracles de Fontenelle. Elle veut être trompée. Son immense crédulité épure encore la physionomie de Jésus, parce qu'elle est responsable des ruses et du charlatanisme, dont un fondateur oriental de religion ne s'abstient pas. Mythisme et symbolisme deviennent ici des explications superflues. L'opinion populaire est la cause de tout. M. Harnack, en son Essence du christianisme, n'a point, parmi les cinq catégories de miracles qu'il dislingue dans les Évangiles, fait état de celle qui, aux yeux de Renan, englobe toutes les autres : le thaumaturge malgré lui. Oui, la prophétie et le miracle furent les« deux moyens » qui s'olfraient à Jésus de prouver sa mission surnaturelle. C'est l'histoire, réternelle histoire du peuple. Ainsi le chapitre des miracles, mis au compte de l'humanité, est traité par atténuation et dans un esprit qui ne sent point la scolastique .

Toutefois la difficulté est grave. Car enfin, si nous

admettons, comme l'ouvrage tend à le faire paraître, que la personnalité de Jésus prend insensiblement une plus claire conscience de sa mission, comment à la fin sauver sa bonne foi? Toutes les ressources de son esprit et de sa plume, Renan les dépense en tempéraments et distinguos. Il faut que son héros demeure idéaliste et pur. Il adoucit donc et dislingue. — Les miracles étaient la monnaie courante des vocations prophétiques. — Jésus, ignorant de l'ordre naturel des choses, était persuadé « qu'avec la foi et la prière, l'homme a tout pouvoir sur la nature. » — Et puis, le nombre en a été exagéré « énormément ». — Et ce sont aussi quasiment toujours les mêmes, ajustés au goût du pays. — Et encore, il exorcisait surtout des hystériques et des fous. Au reste, ces fous n'étaient fous qu'à moitié, et ces hystériques n'étaient pas très hystériques. — Même il semble que son rôle de thaumaturge lui ait coûté... — A présent, distinguons le sujet de l'objet. C'est la faute à l'humanité qui accordait plus de crédit aux miracles qu'aux prédications. Il paraît que Jésus résistait, pas beaucoup, un peu tout de même; enfin il n'y mit point de complaisance et, « en tout cas, il sentait la vanité de V&pinion à cet égard. » Ce dernier trait est le fin du fin.

Le commentaire de la résurrection de Lazare porte aussi le cachet d'une rare ingéniosité. A distinguer le sujet de l'objet, l'un des deux devient ainsi comptable de toutes les diableries. Les miracles sont décidément le fait de Pecus et non de Jésus. Mais le point de vue rationaliste en est tout de même un peu obscurci. L'humanité, dit-on, a tout fait ; mais on lui impute

VIE DE JÉSUS Iril

toutes les sottises. Et Jésus n'est grand qu'à la condition de tromper le peuple. Il est l'enthousiasme, qui comporte plusieurs mesures de sincérité, aux prises avec l'illusion sans mesure, l'idée avec la matière, la conviction orientale avec la naïveté humaine et l'humaine imbécillité. Cependant, le chapitre des miracles s'achève en rémissions et réticences, après quoi l'on ne voit plus clairement qui de l'opérateur ou des opérés a exécuté ces tours de passe-passe. Jésus fut-il sincère ou non? — C'est la faute au troupeau, répond Renan. Solvuntur objecta. Ainsi le sublime guérisseur ne cesse pas d'être sympathique aux dépens de Galiban. Renan est humanitaire à la façon des aristocraties.

Et il est de son temps. Le piquant des antithèses le réjouit; le paradoxe le séduit : c'est le suprême tour de main. Lorsque son héros touche au Calvaire, l'auteur n'est pas éloigné de le dire frénétique, mais avec un accent d'ardente dévotion, et il excuse cet accès sur la grandeur des vues de l'avenir : mysticisme élégant, romantisme afflué qui n'oublie pas d'admirer le grain de folie cher aux romantiques. « On n'est pas fils de Dieu toute sa vie » ne manque pas de ragoût. Cela ne fleure point la vieillerie. Un autre trait du caractère de Jésus ne s'attendait guère aussi. Il devance Fichte et Novalis, et leur dogme de l'ironie. Il sourit de son œuvre et la domine; c'est un créateur qui n'est pas dupe. On ne lui en fait pas accroire. Il a des pointes acérées qui ne manquent pas leur coup. Ni Socrate ni Molière ne frappent aussi sûrement que lui; par sa haute raillerie il sait tuer comme un Dieu.

La réhabilitation de la faible femme est encore un

thème romantique habilement rafraîchi par Renan. En aucun endroit de cet ouvrage il ne prend le parti de la famille jusqu'à l'indiscrétion. Et comme une occasion s'offrait de traiter un type de traître avec sympathie, il l'a embrassée. Juda de Kerioth, ce Juda accablé sous la malédiction des hommes, Renan n'a pas ignoré, après la discussion de Strauss, les difficultés que soulèvent sa trahison, sa mort et même son existence. Cet homme flétri n'est très probablement que le symbole de la forfaiture d'Israël envers Jésus. Il manquait un douzième à la liste des apôtres : il le fut; et parce qu'il était le dernier, il fut le réprouvé. Mais Renan, littérateur et breton, ne doute pas de son existence ; il admet aussi qu'il ait été pour quelque chose dans l'arrestation de son maître, et il ne s'arrête même pas autrement que par un « dit-on « aux invraisemblances qu'offre le récit du repentir et de la mort volontaire de ce pauvre administrateur symbolique, dans le dessein de le blanchir un peu aux yeux du monde et de rejeter l'excès de son mauvais renom sur un dissentiment ou une haine de secte. Mais aussi, n'est-il pas de mémoire de Breton que les Celtes ont eu pitié de lui ainsi que saint Brandan qui l'a vu sur un rocher, au milieu des mers polaires?... Et puis ! défendrez-vous à un écrivain de prendre, dans une œuvre d'imagination, ses garanties contre l'avenir et d'adoucir, sans la sacrifier, une de ces légendes de sacristie dont il prévoit sa mémoire menacée? La Chronique de Charles IX ne fait-elle pas une place aux sentiments de l'auteur en matière de religion? Au total, la Vie de Jésus est un mythe de plus, mais tel que la réflexion et l'imagination modernes le pou-

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vaient créer, historique et romanesque, critique et esthétique, complexe et idéalement personnel. Quand on considère qu'il est le fruit des théories proclamées dans l'Avenir de la Science, il apporte quelque déception. Mais si l'on envisage que la portée scientifique de cette histoire n'est peut-être qu'illusion, et pour peu qu'on se rappelle l'ironique début de Micromégas : a Je vais raconter ingénument comment la chose se passa, sans y rien mettre du mien ; ce qui n'est pas un petit eiïort pour un historien, » — alors on cède à l'enchantement des beaux contes.

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