L HISTOIRE DU MONDE
Il n'est pas exact de dire que la philosophie n'ait été pour Renan qu'une sorte de relâche. Elle est proprement la poésie des intellectuels, chez qui le raisonnement a tari le sentiment. Leur lyrisme se plaît aux combinaisons idéales, dont la fantaisie et la passion de concevoir sont les industrieuses ouvrières.
La religieuse de Diderot, après qu'elle a quitté le couvent, fait encore, à heures fixes, les gestes coutumiers de la vie conventuelle. L'empreinte cléricale ne s'est jamais etfacée dans l'imagination de Renan. J'ai dit qu'une loi de son esprit est de ne renoncer à rien de ce qui l'a une fois traversé. Une autre est d'enfiler sans cesse les mêmes impasses. Il laissait dans sa première vie trop de béatitude pour s'en détacher jamais. Posi-
tiviste, il a le vertige de Dieu, du Divin, de l'Étemel, de l'Absolu, du Père céleste. Il est sans cesse ramené au désir de connaître l'inconnaissable, et d'établir scientifiquement ce que la science n'atteint pas. Il en veut aux origines qu'elle écarte comme un mystère encore inaccessible et aux fins qu'elle ignore. Il condamne la métaphysique et il écrit une apologétique sous la forme d'une histoire ou d'un système du monde. Dieu et la science, qui sont les deux pôles de son esprit, il les voudrait accommoder ensemble. Mais, comme le premières! peut-être le total des ignorances de l'autre, il n'y réussit guère. Il se lasse en combinaisons d'un positivisme mystique. Il lance des passerelles sur l'infini, pour aboutir à des croyances de catéchisme.
En son chapitre II de Vidée de Dieu, Garo avait déjà relevé les sources de cette philosophie peu originale, mais toujours plus personnelle au cours de ses vicissitudes. A. bien dire, Renan ne sort jamais de luimême ; à la science il marie le rêve ; ou, mieux encore, il imagine une synthèse hardie des sciences à laquelle il juxtapose le panthéisme hégélien, mais renanisé. En lisant la Lettre à M. Berthelot, on se croit d'abord établi sur le terrain scientifique ; mais l'on s'avise bientôt que la fantaisie y a la plus grande part. Mystique et positiviste, idéaliste et réaliste, ce penseur ne se soucie guère d'être rien de tout cela nettement. Sa pensée, comme sa personnalité, s'épuisera en contradictions, compromis et subtilités. Après avoir, dans VAvenir de la Science, pris hardiment position, déjà vers la fin de ce livre juvénile, il s'échappait en prières et élévations. El c'était son âge héroïque. L'indécision du
caractère entraîne l'incapacité de se fixer. Puis, les premières Etudes d'histoire religieuse absorbent la critique dans l'art et mettent la vérité dans la nuance. A mesure que la philosophie lui laisse plus de doutes et qu'il voit d'un regard plus clair la relativité de la science historique, son scepticisme irrésolu et nuancé s'exténue dans l'identiflcation des contraires. A cette heure, Renan sera positiviste, mystique, religieux, sceptique, dilettante sans l'être : au surplus, incapable d'envisager la face d'une idée sans être obsédé par l'atitre face. Ce philosophe finira en virtuose d'idées, ou plutôt en sophiste très intelligent, mais condamné à penser en partie double, à ne retrouver d'unité et de centre qu'en sa volupté intérieure, à manœuvrer, pour le plaisir, les manivelles de sa dialectique, assez semblable à cet animal fabuleux de Gtésias qui se rongeait les pattes en se pourléchant.
Dans ses écrits philosophiques de 1860 à 1863, il reprend donc son attitude scientifique. Il rejette à la fois le surnaturel et la métaphysique, au moins « comme science à part et progressive. » Le criticisme allemand, sur les principes duquel il s'est assuré, vient d'être fortifié par la publication de Darwin, De l'origine des espèces par voie de sélection naturelle (1859). Ce que Darwin avait fait pour le règne organique, il l'entreprend pour l'histoire du monde. L'évolutionnisme apporte à sa conception du devenir un utile appoint. A l'a p7nori métaphysique et à la logique il oppose la méthode historique, qui finit par dominer les sciences mêmes, en régler Tordre dans le temps et tenir lieu d'une sorte de logique et métaphysique a posteriori. Et
l'OàlTiVIS-ML: .MYsTlyLE lit
déjà il paraît oublier qu'aucune réalité ne se démontre par le raisonnement et que l'imagination n'a de valeur scientifique qu'à la condition de se soumettre au contrôle de l'expérience. Il veut d'abord établir positivement la loi du progrès, ou plutôt ruiner toute créance à une création ou transformation par saccades ; et il a dessein aussi par le progrès scientifique de fonder Dieu ou de le créer, ou de le réaliser, ou de le rejoindre. Et l'on voit la part de la religiosité ou de la fantaisie, et peut-être de la littérature, dans cette double entreprise. Mais ce qui paraît encore davantage, c'est que jamais philosophie (je ne dis pas système du monde) ne lut moins objective. L'elfort philosophique de Renan est parallèle à son effort historique. Il met sa pensée en règle avec le choix qu'il a fait de sa vie, pour commencer.
La première partie de la Lettre à M. Berthelot remonte donc aux origines par une sorte de classification historique des sciences, le temps étant considéré comme le grand coefficient. Il semble que cette conception du passé de l'univers pose à plein sur la réalité. Ne nous arrêtons pas à cette difficulté tirée de l'esthétique transcendantale : à savoir que, si le temps est une catégorie de notre esprit, l'objectivité scientifique de cette conception est illusoire. « Comme l'instrument de la raison, dit-il dans les Dialogues, manié scientifiquement et appliqué à la. façon d'un étalon inflexible de la réalité, n'a jamais conduit à une erreur, il faut en conclure qu'il est bon et qu'un peut s'y fier. Une balance se vérifie par elle-même, quand, en variant les pesées, elle donne des résultats constants. » Ne nous
attardons pas non plus à décider si celte comparaison offre un sens à un esprit scientifique. Suivons plutôt Renan à travers les milliards de siècles et les mondes. L'histoire est courte et les époques les plus anciennes qu'elle atteint sont comme à portée de la main. La philologie et la mythologie comparées en ont reculé les limites et, au delà des documents, nous font remonter presque aux origines de la conscience humaine. La géologie et la zoologie comparées nous mènent encore plus loin ; la morphologie enferme peut-être (Renan du moins le pense ainsi), le secret de la formation des espèces et la géologie tient le secret de l'histoire. Mais la planète Terre n'a pas toujours eu cette existence indépendante. L'astronomie sidérale nous apprend que le système solaire n'est qu'un point dans l'espace. Quand elle « ne fait plus que balbutier » sur « le commencement du soleil», la chimie intervient; celle du soleil et celle de la terre est la même ; et cela ne nous surprend point, puisque ceci s'est détaché de cela. Les expériences de Bunsen valent-elles, dans une mesure quelconque, pour les étoiles fixes? Renan n'en est pas sûr ; mais « la haute analogie de ces étoiles avec le soleil » l'incline à l'affirmative. La chimie serait donc « l'histoire de la plus vieille période du monde, l'histoire de la fondation de la molécule, » laquelle pourrait être, comme tout le reste, « le fruit du temps. » Mais la physique et la mécanique sont encore antérieures à la chimie, « au moins d'une façon virtuelle, » étant l'histoire des atomes purs. Renan ne peut «s'empêcher de concevoir la gravitation comme quelque chose d'antérieur aux réactions chimiques. » La force et la masse ont- elles eu un com-
menceraent ? Ici son imagination s'arrête devant le mur d'airain des antinomies kantiennes. Ni les mathématiques, qui « sont dan^s l'absolu », ni la métaphysique, qui se tient hors des fait?, ne peuvent prolonger ce fil d'Ariane à travers le labyrinthe des origines. Il s'en lient donc à la réalité ; il le pense du moins ; et il y découvre un développement échelonné selon le temps : 1° période atomique, « au moins virtuelle, règne de la mécanique pure, mais contenant le germe de tout ce qui devait suivre » ; 2° période moléculaire ; 3° solaire; 4" planétaire ; 5° une période de développement individuel de chaque planète; 6° période de l'humanité inconsciente ; 7° période historique, étant du reste entendu que celle-ci n'est qu'un point dans la durée, que l'histoire des trois ou quatre mille ans que nous pouvons connaître ne fait figure dans l'infini des siècles que comme « l'histoire de la dernière heure », mais que la méthode historique permet de considérer toutes les sciences comme « échelonnées par leur objet à un moment de la durée » — et par suite, rejetant toute croyance à la création, d'établir la loi du progrès.
Ce système, ou plutôt cet effort de philosophie synthétique est le plus positif qu'ait tenté Renan pour expliquer le développement du monde. Et la critique la plus décisive qui en ait été faite est assurément la réponse de Berthelot. « La science positive, dit-il, ne poursuit ni les causes premières ni les fins des choses ; mais elle procède en établissant les faits et en les rattachant les uns aux autres par des relations immédiates. » Prendre avec le temps des privautés pour ranger les sciences dans une sorte de succession histo-
rique et en déduire les états successifs de l'univers, c'est imaginer et raisonner à la fois, c'est-à-dire se mettre, malgré les apparences, hors de la réalité et s'abandonner à la rêverie. Faute d'une vériûcalion expérimentale, la fantaisie n'est que fantaisie; quelque emploi de la méthode historique qu'elle fasse, elle offre juste l'intérêt d'une combinaison individuelle de l'infini. La science idéale, telle que l'entend Berthelot, par la méthode qui en est la base, sans mener à la certitude, prolonge la science positive. Chaque partie de celle-ci arrive à des résultats généraux bien contrôlés qui reposent sur des faits bien observés. « Pour construire la science idéale, il n'y a qu'un seul moyen, c'est d'appliquer à la solution des problèmes qu'elle pose tous les ordres de faits que nous pouvons atteindre, avec leurs degrés inégaux de certitude, ou plutôt de probabilité. Ici chaque science apportera ses résultats les plus généraux... » Et comme les notions générales, « sont séparées les unes des autres dans une même science, et surtout d'une science à l'autre », pour en former une .trame continue, il faut recourir à l'imagination. C'est une chaîne de cimes dont quelques-unes apparaissent derrière un nuage, et dont elle complète la ligne. Encore est-il nécessaire de n'oublier en aucun cas le nuage ni l'instrument douteux qui continue les fuyants ou le pointillé. Yoilà l'esprit scientifique et positiviste. Il fait à l'idée et à l'imagination une part aussi large que possible, à la condition de ne point confondre le résultat de l'expérience avec « le fruit du temps », de ne point oublier que cette science idéale ne vaut qu'à proportion des réalités vérifiées qu'elle enferme et que la probabi-
lité s'y mesure aux vérilésexpérimenlales sur lesquelles elle repose. Et encore ne faut-il pas se faire illusion. « Plus on s'élève dans l'ordre des conséquences, et plus on s'éloigne des réalités observées, plus la certilitude, ou pour mieux dire, la probabilité diminue. »
La méthode historique même, qui donne à Renan assez de confiance pour remonter jusqu'à la nébuleuse reprend, dans une classificatioa positive des sciences, sa place qui est humble. Berlhelot, arrivant à elle, se garde de l'assimiler aux sciences physiques. Avec l'homme apparaît la liberté qui modifie le cours des fatalités naturelles. Gonséquemraent, l'histoire forme parmi les sciences un groupe à part qui, à raison de son objet môme, est fort éloigné d'offrir les mêmes garanties de certitude. Il faut citer cette page, qui s'applique peut-être plus que ne le pense Berthelot luimême, à toutes les sciences sociales.
« Malheureusement les lois de l'histoire sont plus difficiles à découvrir que celles du monde physique, parce que dans l'histoire l'expérimentation n'intervient guère et que l'observation est toujours incomplète. Jamais nous ne pourrons connaître un passé que nous ne pouvons reconstruire, pour le faire apparaître encore une fois devant nos yeux, avec la môme certitude qu'une série de phénomènes physiques. Vous savez mieux que personne par quels merveilleux artifices de divination, appuyés sur les indices les plus divers, l'historien supplée à cette éternelle impuissance et reconstruit, en partie par les faits, en partie par l'imagination, un monde qu'il n'a pas connu, que personne ne reverra jamais. »
En sorte que, non seulement la différence est évidente qui sépare les sciences physiques des sciences de témoignage, mais la méthode historique, qui ne peut prétendre à la probabilité que dans le passé attingible, ne saurait être considérée comme une suffisante caution dans les recherches qui la dépassent. Échelonner dans la durée les sciences qui se conçoivent simultanément et ne sont que les vastes chapitres d'une même science, c'est proprement raisonner ; et la certitude scientifique procède de l'observation, non du raisonnement. Cette histoire du monde, encore qu'elle s'en défende, n'est qu'une métaphysique. Et n'est-ce pas aussi raisonner sur des entités et être métaphysicien à sa manière que de situer dans le temps la molécule et l'atome, comme si l'atome et la molécule étaient des réalités, et non des hypothèses? Il y a deux choses, au moins, que le temps, grand coefficient du devenir, n'explique point : l'apparition de la vie et celle de la conscience. Si la mécanique précède la physique et si cette classification correspond à une certitude dans la durée des choses, nous l'ignorons. Et c'est, sans nul doute, une illusion que de déterminer d'après l'objet d'une science un état historique dans la formation de l'univers. Mais c'en est une autre, encore plus assurément, que la prétention de toucher par l'histoire, science courte et douteuse, les origines de l'univers et de l'humanité autrement qu'à l'aide de quelque combinaison intellectuelle et une sorte de conception irréelle des sciences. Si une volonté supérieure s'exerça au commencement, l'histoire ni la science idéale n'ont "^une portée suffisante pour le décider. S'agit-il simple-
ment de vérifier la loi du progrès, peut-être était-il superflu d'étendre jusqu'à l'inconnaissable le déterminisme historique. Micromégas, enclin aussi à estimer les hommes grands par la science et faibles par la métaphysique, aimait à promener sa pensée au-dessus de notre petit tas de boue et à voyager de planète en planète, donnant une vaste carrière à sa fantaisie pendant qu'il esquissait les progrès du savoir. Mais hi son imagination cosmique ni sa religion naturelle ne déduisaient de l'histoire du monde ni du spectacle de l'univers le mysticisme.
Voilà pour le passé.
FOI MYSTIQUE EN l'aVENIR
Or, réfutant par ÏHistoire de Jenni le Système de la Nature de d'Holbach, Voltaire envisageait finalement Dieu comme un bon gendarme ou un frein puissant des mœurs publiques. Tournant le dos à la métaphysique, il ne se tenait pas pour engagé à se payer d'autres rêveries.
« BiRTON. — Eh bien 1 soit ; il y a un Dieu, je vous l'accorde; mais qu'importe à vous et à moi?... Quel rapport peut-il exister de son essence à la nôtre?... Si Dieu a daigné faire ou plutôt arranger l'univers, ce ne doit être que dans la vue d'y faire des heureux. Je vous laisse à penser s'il est venu à bout de ce dessein, le seul pourtant qui pût convenir à la nature divine.
Freind. — Oui, sans doute, il y a réussi avec toutes les âmes honnêtes ; elles seront heureuses un jour, si elles ne le sont pas aujourd'hui.
BiRTON. — Heureuses ! Quel rêve I Quel conte de Peau d'âne I Où? Quand? Gomment? Qui vous l'a dit?
Freind. — Sa justice... »
Renan fait fond sur cette justice-là pour réaliser son conte de Peau d'âne. Mais qui se fût avisé, lisant la première partie de la Lettre à M. Berthelot, que les sciences de la nature et les sciences historiques y fussent reliées en un étroit faisceau dans le dessein d'éliminer la création et le miracle, mais aussi d'assurer les savants contre la mort totale et d'organiser un Dieu comptable de la propriété scientifique? Cet effort de synthèse historique aboutit à une variété du mysticisme qui n'est pas commune, amalgame de foi naïve, d'orgueil transcendant, de souvenirs des Prophètes et de Herder.
Et donc, « deux éléments, le temps et la tendance au progrès, expliquent l'univers. Meyis agitât molem...Spiritus intus alil... Sans ce germe fécond de progrès, le temps reste éternellement stérile. Une sorte de ressort intime, poussant tout à la vie, et à une vie de plus en plus développée, voilà l'hypothèse nécessaire. » — Peutêtre remarquera-t-on que de l'histoire du monde, dont il se promettait merveilles, Renan déduit la tendance générale d'un système, qui repose sur une hypothèse indéterminée entre plusieurs métaphores. L'hypothèse, légitime dans les sciences physiques et chimiques, parce qu'elle relie des faits et des relations incessamment soumis au contrôle de l'expérience, n'a guère
l'OSlTlVISME MYSTlOLiE l.'io
plus de valeur ici qu'une prémisse de syllogisme, puisque la vérification ne se fait pas exactement dans le passé et que l'avenir est chargé de conclure. Ce secret ressort ne suffit pas plus que la « chiquenaude » de Descartes pour sortir de la mécanique. Et quant à cette « conscience obscure» de l'univers qui le double, sinon qui le meut, elle constitue, à elle seule, tout le problème mélaphysique. — Au reste, ressort intime, obscure conscience de l'univers, qui poussent tout à la vie, n'y réussissent que par une sorte de compromis entre des contraires. Ne vit que ce qui est harmonieux. Un immense déchet résulte de possibilités infinies. « Rien n'est que ce qui a sa raison d'être ; mais on peut ajouter que tout ce qui a sa raison d'être a été ou sera. Ce qu'il y a de certain, c'est que tout développement commencé s'achèvera. » — Est-il certain ?
Mais le progrès ne saurait être réduit à la matière. Depuis qu'il y a des hommes, cette tendance va à produire des consciences de plus en plus complètes et adéquates à leur objet qui est cet univers même. Gela se fait par la science ; et la science exclut ensemble la révélation et la croyance à l'intervtnlion particulière d'une conscience supérieure à celle de l'homme. Une telle conscience peul-elle exister? Sous le point de vue scientifique, non. Car si elle existait dans les autres planètes, elle étendrait son action sur les autres corps du système planétaire ; elle modifierait le cours des lois naturelles. Rien de pareil n'a jamais été constaté avec toutes les garanties que la science exige, ni dans les conditions requises par la raison. L'homme seul fait sentir son acte libre dans la nature. Or,
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comme l'existence d'un être conscient ne se démontre que par son action dans l'univers, on peut dire que cet être supérieur n'existe point. Le but de ce nisus universel est le perfectionnement de la conscience humaine et la tendance à l'idéal. Spiritus intus alit. Le règne de l'esprit est au bout de cet universel effort. Il est « le cadre tracé d'avance » à l'œuvre de l'humanité. — Et il semble que nous retombions dans le fînalisme ontologique tant décrié.
Oui et non. Si le progrès n'allait qu'à réaliser une volonté ou un plan initial, le surnaturel ne serait pas éliminé. Mais l'idée est obscure et immanente d'abord, et se réalise avec le devenir, en vertu du nisus universel. L'idée est à la fois et devient. C'est elle qui est et sera ; les phénomènes successifs ne servent qu'à la réaliser. Précisément parce que l'existence est un « compromis entre des conditions opposées », l'idée, tendant à l'être, prête vie, entre des milliards d'épreuves et dans la suite des milliards de siècles, à ce qui est et aurait pu ne pas être et désormais persévère dans l'être. Ainsi le nisus recèle l'idéal latent et le but de la perfection de l'être : à savoir la conscience universelle. Ce royaume de Dieu sera à la fois un aboutissement et un retour au modèle idéal (et comme Renan, au rebours de la nature, ne gâche point à profusion, il concevra de la même façon l'histoire du peuple d'Israël). C'est bien le fînalisme, mais en mouvement, non plus immuable; et c'est encore une combinaison idéologique de Kant, de Hegel, de Fichte, non pas absolument métaphysique, puisqu'au demeurant elle fait fond sur le progrès qui paraît la plus probable loi
de l'histoire; et c'est surtout une théodicée contraire à la théologie.
La conclusion rigoureuse serait le panthéisme hégélien, augmenté du nisus progressif et diminué de la logique. Renan y incline et n'y cède point. Il ne s'accommode pas d'une divinité diffuse. Il repousse le Dieu révélé; mais le divin abstrait de Spinoza n'est pas son fait. D'abord il lui faut Dieu, mais un Dieu qui s'ajuste avec la raison et la science, un Dieu individuel, je veux dire que chacun puisse rêver en liberté, qui dilTère du Dieu antiscientifique des simples, et qui contente tout de même l'imagination de ceux qui ne le sont pas. Ni l'immorale nature ni l'histoire du passé, « scandale permanent >>, (Renan s'en avise à cette heure,) ne contiennent rien de tel. Il doit chercher ailleurs des raisons de n'être ni panthéiste, ni déiste, ni athée. Un positiviste qui s'affaire de Dieu, se prépare la double difficulté de savoir oii le prendre et oii le mettre.
Avec quelque complicité de l'imagination et un peu de flottement dans le vocabulaire, Renan va donc à lui. Par la voie prolongée de l'histoire d'abord. Nous ne savons pas ce que sera l'univers dans cent millions d'années. — Il en coûte peu de jouer avec les grands chiffres. —Mais d'après le progrès qti'a suivi la science depuis quelque cent ans, on peut prévoir « que dans des milliards de siècles l'univers différera de ce qu'il est aujourd'hui, autant que le monde d'aujourd'hui diffère du temps ovi ni terre ni soleil n'existaient. » 11 n'est pas téméraire d'affirmer que la chimie sera maîtresse du secret de la matière, la biologie de celui de la \ie. Et, la laitière poursuivant son rêve d'or : « Qui sait,
en un mot, si la science infinie n'amènera pas le pouvoir infini, selon le beau mot baconien : « Savoir, c'est pouvoir? L'être en possession d'une telle science et d'un tel pouvoir sera vraiment maître de l'univers. L'espace n'existant plus pour lui, il franchira les limites de sa planète. Un seul pouvoir gouvernera réellement le monde : ce sera la science, ce sera l'esprit... » Ce jour-là, science égalera conscience et inversement. Le lait tombe...
Il faut laisser aux philosophes le soin de discuter les subtili es qui se dégagent de ces ambitieuses projections sur l'avenir. Ne nous arrêtons pas, plus qu'il ne faut, à des difficultés qui se dres^-enl impérieusement. Ce jour-là, ce bienheureux moment sera suivi d'autres milliards d'années. Que deviendra le nisus ? Science et conscience se fixeront-elles? Et qui sera Dieu de cet univers? Y aura-t-il même encore un Dieu? Dieu n'est-il pas égal à la somme de ce qui nous échappe ? Et puis, n'y aura-t-il pas beau temps que l'intelligence humaine aura cessé de savoir et pouvoir? Conçoit-on une conscience persistant au-delà de l'humanité qui la porte en soi? A presser ces phrases, on aboutirait vite à un logogriphe que nous retrouverons dans l'Examen de conscience ■philosophique.
Mais à cette heure, l'imagination de Renan touche à Dieu. Avec le triomphe de la science, Dieu sera complet, « si l'on fait de Dieu le synonyme de l'existence totale ». Car Dieu, lui aussi, est et n'est pas ; il est absolument, en tant qu'idéal : il est in fieri, en tant qu'il se réalise. Gardons-nous de le confondre avec le nisus et l'obscure conscience de l'univers, encore qu'il soit en eux. Evi-
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tons surtout de confondre la conscience de l'homme avec lui. A un certain égard, l'œuvre de l'humanité étant de développer l'esprit et la conscience universelle, dites qu'elle fait Dieu, et que Dieu est el se fait en elle. Mais dites plutôt qu'il est « immanent dans l'ensemble de l'univers, » que dans l'homme il se connaît plus que dans le rocher, la plante, l'animal, « dans l'homme de génie que dans l'homme intelligent, dans Socrate que dans l'homme de génie, dans Bouddha que dans Socrate, dans le Christ que dans Bouddha. » Nous y voici. Dieu est, ainsi envisagé, pleinement. Il est un Dieu intelligent, scientifique. Il siège au sommet de la pyramide, étant aussi la pyramide entière. E\isle-t-il? Ceci est une autre atfaire. Mais il paraît qu'il marque, dans toutes les directions où s'engagent la raison et la fantaisie de Renan, le dernier terme oîi elles aboutissent, « le lieu de l'idéal » où s'identifient les contraires et se rencontrent les divergences.
Et nous y voici davantage. Toutes les objections que soulève cette logomachie sont peu de chose. Que l'anthropocentrisme psychologique succède à l'anthropomorphisme superstitieux ; que Dieu se connaisse en la conscience de l'homme, et qu'il se fasse en elle, et que la conscience soit une limitation (opposition du moi au non-moi), et que toute limitation soit une négation, et que déterminer Dieu dans la conscience, ce soit le nier et comme lui attribuer un corps, un cerveau, un système nerveux, Renan s'en est aperçu. Voilà pourquoi ce Dieu, qui est plus que l'existence totale, n'existe pas — au moins de l'existence que nous pouvons rationnellement exprimer. Mais, d'autre part, il faut qu'il existe
pour que le savant soit prêtre de l'univers. Sous la catégorie du devenir, Dieu se fait; sous celle de l'absolu, il est absolument. Il est sans être et tout en étant. Science et conscience le font, sans l'exprimer et le concevoir que d'une façon imparfaite. Personnel, qui sait? Intellectuel, certes.
Car, si Dieu n'était pas, l'égoïsme de Renan serait comme décentré. C'est lui qui balaie ces contrariétés, conflits et antinomies. Il en appelle à la raison pratique de Kant : « ... Mais dans la conscience s'élève une voix sainte qui parle à l'homme d'un tout autre monde, le monde de l'idéal, le monde de la vérité, de la bonlé, de la justice. S'il n'y avait que la nature, on pourrait se demander si Dieu est nécessaire. Mais depuis qu'il a existé un honnête homme, Dieu a été prouvé (250). » Et il semble que ce soit la morale, « cette Gircé des métaphysiciens », selon le mol de Nietzsche, qui le tire d'embarras. L'esprit fait Dieu; l'honnêteté le prouve. La conscience scientifique l'avance ; la morale le fonde. — Est-il nécessaire de discuter ce fait moral constaté sur l'humanité d'à présent, qui est la résultante de causes diverses, où les religions ont leur part et l'ignorance aussi : fait actuel, mais nullement primordial? Ce besoin d'autre chose, qui est à cette heure un ferment de vertu, il semble bien que les hommes l'aient éprouvé, parce qu'ils vivaient au sein d'une nature régie par des lois fatales et aussi à cause que leur ignorance leur a coûté larmes et sang dans la lutte qu'ils soutenaient contre elle. Plus tard, les inégalités et cruautés delà vie en société les a pu assurer dans ce sentiment. L'instinct qui pousse l'homme
au sacrifice n'est peut-être pas plus originel. Ici, non plus qu'on Ihéodicée, l'argument du consentement universel (est-il universel?) n'a une assez longue portée. Le chien aussi se dévoue d'instinct pour l'amour de l'humanité : et l'on sait quelle récompense il en reçoit. 11 fait largement crédit à son dieu, qui est l'homme, d'une dévotion poussée jusqu'à l'idolâtrie. Et quand il pourrait connaître que l'idole qu'il lèche et caresse, sert et subit elle-même un maître, il n'en continuerait pas moins à se dévouer, par une inaltérable habitude, une hérédité ancestrale toute pareille à celle qui le fait tourner sur lui-même, par crainte de l'ennemi secret, avant de s'accroupir. Ainsi est-il possible que l'homme se dévoue pour l'amour de Dieu.
Et ainsi Renan, soumis à l'obscure conscience de ses ancêtres et surtout gardant le premier pli de son esprit, après qu'il a établi Dieu sur la foi morale, conçoit le savant comme un prêtre et la conscience de l'honnête homme comme une châsse ou un ostensoire qui renferme Dieu. Nous y voici enfin définitivement.
Le Dieu scientifique et idéaliste contente sa raison, si sa raison ne parvient point à l'exprimer. Mais avec l'aristocratique amour de sa pensée, il en veut un autre, au sein duquel il puisse s'épancher, un Dieu jumeau de celui que l'âme cherche aux voûtes des cathédrales, et dont un historien érudit et qui a reçu une éducation pieu.-e, soit !e vicaire désigné. Son mysticisme en emprunte une poitée incalculable et un tour très distingué. Le droit divin, dont se réclamait Louis XIV, premier gentilhomme de France, se reporte sur les savants : droit imprescriptible dans l'infini de la durée.
Il y aurait quelque exagération à prétendre que ce Dieu appartienne en propre aux membres de l'Institut. Non pas à tous, du moins. Les poètes, qui sont des artistes, seraient peut-être admis à le contempler. Mais nous n'oublions point que l'art, dans l'avenir de la science, est destiné à disparaîlr.^ C'est proprement le Dieu des laboratoires et des bibliothèques. Pour le bien entendre, il faut toutefois avoir cru à la religion catholique, sans obligation de la pratiquer encore. En tout cas, il en faut conserver intérieurement la trace profonde. Car sous le couvert du positivisme, de l'idéalisme et du scienlifisme, l'espérance catholique revit en ce Dieu, comme aussi celle du petit nombre des élus dans la confrérie du savoir. Conçu au gré de chacun, il respecte l'originalité de la pensée. Et il fait dépendre la foi « des dispositions intérieures. » Sa mission dans l'éternité est de faire la preuve, la vérification suprême des recherches scientifiques, et peut-être encore de maintenir une conscience qui les puisse comprendre et perpétuer, après que l'humanité et tout le reste aura disparu. 0 Père céleste, tu as enfin ta raison d'être dans la nécessité d'une récompense finale pour l'ascèse des assembleurs de fiches 1 Comme les solitaires du désert, Renan reporte dans les siècles des siècles le prix de sa vie érémitique. Après des milliards d'années, lui et eux comptent ressusciter pareillement : eux par le seul élan de leur âme exaltée, lui par la force de la vérité qui demeure, eux loin de ce monde qu'ils avaient fui, lui. dans le monde de l'esprit dont il aura contribué à préparer le triomphe. La Thébaïde de ce savant mystique est le Collège de France.
Ce monde de la résurrection n'est pas précisément le ;ruit d'une aspiration naïve et pareille à celle des Juifs. L'exaltation se tempère ici de positivisme. Toutefois, c'est le royaume des âmes ? — Assurément. — Qui ressusciteront ? — Pourquoi non? G:ir le moyen d'expliquer l'espérance qui déborde de toutes parts notre conscience finie et destinée à disparaître avec l'organisme dont elle est la résultante? — Admettrons-nous donc avec les théologiens deux principes distincts : le corps et l'âme? — Cette imagination est insondable et celte chimère superflue... Le mysticisme scientifique de Renan est plus délié et ambitieux. Sous le nom d'âme, et en disant que « Dieu est le lieu des âmes », il réserve en réalité à la personnalité intellectuelle et morale sa part dans la conscience générale, souveraine et finale. Il fixe d'éternels droits d'auteurs pour les savants et les saints oubliés qui « « vivent pour Dieu, » Côjfft Tw Osw. Sage précaution contre le temps lui-même; céleste salaire de la vie désintéressée. Au fait, l'âme ne serait que l'idée, la conscience plus raffinée, l'individualité pensante, dont il veut assurer le salut à tout prix, c'est-à-dire au prix de la résurrection et de l'immortalité. En sorte que' Dieu sert d'un réservoir inaltérable, précieux calice, aux personnalités humaines. « Les caté^^ories du temps et de l'espace étant effacées dans l'absolu... en Dieu vivent de la sorte toutes les âmes qui ont vécu. » Mais elles ne revivront sans doute que d'une vie mesurée et proportionnée à leur conscience et personnalité. Renan ne le dit pas expressément, mais il ajoute : « La manière dont ces choses s'accompliront ne peut que nous échapper.». » A bien
dire, ces choses mêmes nous échappent comme des mystères très lointains et même des miracles au prix desquels ceux de Jésus semblent de timides jongleries. Le petit paradis des chrétiens paraît un enfantillage auprès de ce Panthéon.
Ce mysticisme philosophique renverse les termes du mysticisme dévot. Renan, sur le haut lieu, visitant lahvé, ne dit point :
Seigneur, vous m'avez fait puissant et solitaire] Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.
11 veut vivre en un Dieu à son image, et qu'il dote de l'esprit de finesse. Il n'adorerait pas un Dieu géométrique, dont la vérité aurait les caractères de l'évidence. Il lui faut une adoration plus subtile. Le mystère n'est pas seulement un charme de plus pour la curiosité ; l'individualité de l'adorateur s'y meut à l'aise. Est-ce la foi, bienfaisante illusion, ou le scepticisme à l'endroit d'une vérité triste qu'on embrasse? Cela fait une spirituelle angoisse. En tout cas, Dieu, se cachant, a été assez fin pour ménager notre liberté. Ce Dieu, auquel nous nous attachons en pensée, est un Dieu choisi d'un libre mouvement et vraiment adorable, puisque étant le Dieu des personnalités intelligentes, il est à la fois celui des âmes nobles. Cette élite lui assure, en retour, l'existence, individuellement, en toute liberté et offre la garantie de sa signature. Et si vous estimez que cette condition est un peu précaire, même pour qui possède plus que l'existence totale, il sied de considérer que Renan s'est retiré de l'Eglise pour réserver sa personnalité et que tout son effort
tend désormais à façonner le Dieu de sa pensée intégrale, avec qui elle puisse prendre ses arrangements sans rien sacrifier d'elle-même. Curieuse convoitise d'une intelligence qui s'impose plutôt qu'elle ne se résigne à l'Inconnu.