‹ Renan, l'égoïsme intellectuelChapitre 23 sur 41 · PROBABILITÉS · texte numérisé non relu

PROBABILITÉS

Après cette singulière apothéose de la nature, l'intronisation de la science, et encore du savant. Au prix de quelque amphigouri ce n'est pas trop cher acheter ces précieuses probabilités.

Sur le fond des choses, qui ne varie guère, nous sommes déjà renseignés. Le monde fahrique de la raison : c'est son but, comme « la sécrétion de la gomme est le dernier but du gommier. » Saluons au passage ces affirmations, leur accordant juste le crédit qu'elles méritent. « Le monde aspire à être de plus en plus; or l'être dans sa plénitude, c'est l'être conscient. » Nous connaissons toutes ces formules. Ce n'est pas elles qui changent, à peine la façon de les coudre ensemble.

Jetons encore un regard d'habitude sur les origines. Il y a une <^ résultante du monde », un « résidu en bien » qui est peu de chose comparé à l'énorme dépense faite en pure perte. Mais ce peu de chose, dû à l'action désintéressée, demeure parce qu'il est fait pour l'idéal. On voit le continuel et gratuit passage de l'observation dans les sciences de la nature à l'imagination dans la science idéale. Ce résidu fait marcher le monde : qui, sans cela, « s'équilibrerait et suserait en un mouvement sans direction » comme une locomotive qui patine. Cette métaphore tirée de la mécanique n'est pas d'une extrême exactitude, la locomotive qui patine manquant moins, serable-t-il, de direction que de frottement. Et pour prouver que l'univers marche, Renan définit le commencement du mouvement dans l'univers : « une rupture d'équilibre qui vint elle-même d'une non-homogénéité. » Mais pourquoi? La cause ? « C'est qu'un aiguillon le poussa. » (53) Il faudrait citer toute cette page sur l'origine du ft^ri universel pour montrer à quel point Renan transforme par l'imagination les analogies déjà lointaines qu'il tire de la science, et combien cette imagination est peu scientifique. Depuis la Lettre à M. Bertheiot, les métaphores se précisent, mais non pas la pensée. Gomme si c'était définir la rupture d'équilibre que décrire : « La vie et le mouvement sont comme un intervalle de bruit entre deux silences, intervalle durant lequel rien ne se produit ni ne se perd! » Ce n'est pas le bruit qui fait l'embarras de la déûnition, puisqu'il tombe sous l'étude expérimentale, mais les deux silences du commencement et de la fin, qui nous échappent, les deux silences inexplo-

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rables. Prouver le mouvement n'est rien ; il suffit de marcher, comme le philosophe antique. Mais ce je ne sais quoi qui l'ail la vie, qui est un aiguillon, et qui dit : « En avant » ; voilà qui ne nous dit rien qui vaille.

Aussi bien est-ce plutôt les probabilités finales qu'il s'agit ici d'altraper au prix de raisonnements presque scientifiques et quasiment métaphysiques, au bout de formules qui, brassant l'idée et la matière, l'âme et l'atome, combinent la virtualité supérieure de l'une avec l'inviolable concrétion de l'autre, tant qu'enfin de dialectique en formule, d'idéal en réalité et de fil en aiguille, le meilleur instrument à penser que nous connaissions et qui est le cerveau humain, apparaisse prédestiné à réaliser le but du monde en produisant de la raison.

De là vient la primauté de l'homme dans la hiérarchie des êtres finis. Il centralise la vie de l'univers. Cette philosophie lui fait largement crédit, parce qu'il a la science entre les mains. Mais il habite la Terre qui a commencé et qui finira. L'humanité finira avec elle. Que devient l'idéal et la fabrication de la raison qu'il faut sauver à tout prix ? — L'imagination de Renan n'est point en peine pour autant. Nous avons vu que les années et les milliards d'années ne lui coûtent guère. Plongeant dans un avenir très lointain et dans les mondes sidéraux, il rêve une communauté de tous les êtres pensants associés en une seule compagnie, quelque chose comme une académie mondiale... — « Mais, observe Euthyphron, vous vous posez là, en dehors non seulement de l'expérimentable, mais du concevable. » Cet Euthyphron parle mal, et raisonne bien. Il

dit judicieusement que les sources de l'humanité peuvent tarir et pourrait ajouter que la science, n'ayant pour objet que ce qui est connaissable à l'homme, on n'en conçoit pas l'intérêt après lui. Mais il se contente de prévoir un abaissement intellectuel de l'humanité, selon la loi vitale de tous les êtres, et le déclin de la raison après le progrès. Le danger s'aggrave de l'accumulation des résultats scientifiques dans le ■ champ limité du cerveau... — Eh bien, non pas même alors, la marche de la raison ne s'arrêterait. Car il faut préserver l'idée quand même; sinon, l'idéal s'écroule et le sacerdoce du savant s'abîme dans cette ruine.

Renan reprend donc de VAvenir de la science un argument dont il consolait les érudits sans intelligence. II faut qu'un jour la raison aboutisse à la pleine conscience de l'univers, fiît-ce par une probabilité qu'il pense expliquer scientiliquement. Si l'humanité n'y atteint pas, ce sera donc quelque chose d'analogue à l'humanité qui y atteindra. La nature sème à profusion. Des réserves d'esprit amassées par des générations successives sont nécessaires à former l'homme de génie. Pareillement, les expériences del'univers sont infinies. C'est proprement le tirage au sort d'un nombre infini de billets. Nous connaissons ce tour d'imagination pour l'avoir rencontré dans l'ancienne théodicée : vous laissez tomber dans un récipient les caractères qui entrent dans la composition typographique de l'Iliade; vous agitez; la probabilité que ces caractères se trouvent dans l'ordre exact de la composition est infiniment petite, mais non pas nulle. L'infinité des essais rachète l'invraisemblance du cas. Et Renan renouvelle cette

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considération par une hypolhèse singulière. « Supposons une voûte de cristal d'un milliard de lieues, oii il n'y aurait qu'un trou d'une ligne de diamètre, et que battrait éternellement de son aile un insecte aveugle cherchant à passer par la petite ouverture ; cet insecte réussira, s'il a pour lui l'éternité. » Le moindre inconvénient de cette fantaisie est le verbalisme. Les milliards de lieues et d'années ne coûtent rien à imaginer. Dans l'intervalle, ou le trou sera comblé, ou l'insecte mort. C'est une métaphysique pour contes de fées. L'humanité disparue, l'unique chose que nous puissions entendre, c'est que ni la raison ni la science ne continuent d'exister hors de nos cerveaux qui la contiennent. Dans cette hypothèse, qui est la seule probable entre ces probabilités, nous savons uniquement que de l'inconnaissable nous ne savons rien.

Mais ayant le temps pour lui, Renan insiste moins sur l'avenir de la science a;)rès l'humanité et la planète Terre que sur l'admirable ïôlection qui produit le savant, producteur de vérité. El cette considération lui donne l'espérance. L'homme de science est le grandprêtre d'humble condition, mais qui réalise Dieu. L'arislocralisme ecclésiastique reparaît ici, investissant le savoir des privilèges spirituels et bénéficiaires qu'il a rencontrés dans la caste d'Église. Il semble, en vérité, que les hommes se divisent en nègres, — et en nobles seigneurs qui fabriquent vertueusement de la raison. Un abîme règne entre ceux-ci et le reste de l'humanité dont ils sont les fruits de choix. Descartes, Galilée, Newton, Huyghens, qui furent en leur temps les pontifes laïques de l'univers, auraient dû être princes

OU millionnaires. Que sont, au prix des services rendus par un Linné ou un Ampère, ceux que rend un banquier? Néanmoins, <r toute réflexion faite », il admet que les gens du monde aient leur valeur dans l'ensemble des choses : ils consentent à être riches pour les autres, dispensent par leur train et leur équipage le savant de participer à l'existence extérieure, remplissent à sa place les obligations de la politique et les devoirs de société, et défilent, avec les gens de guerre, à la portée de son salut ironique, c'est-à-dire supérieur. « Le contemplateur tranquille vit doucement derrière eux, tandis que le prêtre le gêne avec son dogmatisme, et le peuple avec son superficiel jugement d'école primaire et ses idées de magister du village. » Cette manière de s'isoler superbement et magnifiquement dans l'orgueil des soins spirituels est tout ecclésiastique. Ce contemplateur est à la fois un contempteur. 11 limite l'intelligence au savoir avec un égoïsme achevé. Pendant qu'il se targue d'avancer Dieu, il se complaît en des chimères, pensant acquérir une souveraineté sur le reste des hommes. Le philologue a pris du galon depuis C Avenir de la Science.

Revenons donc à ce jeu pseudo-scientifique et métaphysico-philosophique. Dieu est et n'est pas, mais il sera. « L'idéal existe; il est éternel; mais il n'est pas encore matériellement réalisé ; il le sera un jour. Il sera réalisé par une conscience analogue à celle de l'humanité, mais infiniment supérieure... » C'est rejoindre Hegel sur le chemin de l'Église. Car on a noté avec raison que l'Église enseigne sous une forme populaire la doctrine à laquelle, selon Hegel, la philosophie prête

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la forme scientifique ; à savoir, que le devenir du monde est l'incarnation continue de Dieu et que l'esprit humain, une fois développé, cesse de regarder Dieu comme un être extérieur. C'est la raison scientifique qui, après avoir organisé l'humanité, organise Dieu. N'en voit-on pas le progrès depuis un siècle? Le temps, facteur capital, lui ouvre un immense crédit. .Mais qu'est-ce encore que cette autre conscience « analogue à celle de l'humanité, mais supérieure infiniment? » Que sera l'humanité dans dix mille ou cent mille ans? Sondages d'imagination qui seraient assez vains, s'ils n'avaient pour but immédiat d'assurer à la science un chimérique empire. Certes, elle rencontrera deux obstacles, l'épuisement du charbon de terre et la diffusion des idées égo'istes d'une démocratie mesquine. iMais au premier elle suppléera en emmagasinant l'énergie du soleil. Pour le reste, Renan lui conseille de régner à la manière forte. Le progrès de l'art militaire constituera une puissance organisée aux mains des savants. On ne peut imaginer quelque chose de solide qu'à la condition que, pour combattre la foule désarmée et indisciplinée, envieuse et cupide, un nombre restreint de sages aient une armée ou peutêtre seulement des explosifs ou simplement sans doute une force secrète dont l'inviolabilité serait assurée par une dose massive de science abstraite et impénétrable à la foule. Après le Dieu-gendarme de Voltaire, la chimiepolicière de Renan. « La science est ainsi le grand agent de la conscience divine. » La production de la conscience divine protégée par un agent secret aux ordres des Dix : admirable tableau pour un drame philosophique !

Cette science est double. Théorique, elle est l'univers qui se connaît; appliquée, elle gagne, comme on voit, à la force divine des moyens dont la puissance est incalculable et bien édifiante. Et comme toutes les puissances armées, elle supplante ou supprime ce qui régnait avant elle : instinct et spontanéité, art et peut-être morale. On nous affirme derechef que le progrès de l'humanité n'est point esthétique. « Il viendra peut-être un temps (nous voyons poindre ce jour) où. un grand artiste, un homme vertueux seront choses vieillies, presque inutiles ; le savant, au contraire, vaudra de plus en plus. » La ferveur scientifique de Renan l'égaré. Il adore la science une et souveraine, comme il servit l'Église une et catholique. Mais se développâlelle indéfiniment, elle n'arriverait point à tarir la spontanéité. Le savant même est instinctif, moins que l'artiste, par l'imagination qui l'illumine et qu'il contrôle ensuite. Étouffer dans un temps futur l'instinct créateur sous la « réflexion savante », c'est nier la puissance d'invention dont le progrès scientifique même est dépendant. Le jour funeste où la science serait totale, l'équilibre se fixerait dans l'absolu repos; et la spontanéité redeviendrait sans doute nécessaire à le rompre et remettre en mouvement la machine. Les âges non réfléchis n'ont pas rendu impossible la grande création, quoiqu'en ait déjà dit Renan dans V Avenir de la Science. Quelle banalité, et peu philosophique, que cette affirmation à propos des Grecs : « Notre art est à ces vieux chefs-d'œuvre ce qu'un bâtiment en moellons est à un édifice de marbre ! » Quelle illusion purement spéculative que de prendre l'œuvre d'un Phidias ou d'un

Homère pour autre chose qu'un mélange de réflexion et d'inspiration! Et quel parti pris d'éliminer l'inspiration des nôtres pour les borner à la réflexion ou au pastiche ! Prétendre que chacun des arts soit suspendu à un point de maturité ou fixé à un état des moeurs dans le passé, c'est donner dans la philosophie d'un La Bruyère ou d'un La Harpe. La science a son domaine ; l'art a le sien qui ne s'excluent point. Ni la science ne supprimera la beauté ni l'art ne disparaîtra par le savoir. Cette critique spéculative méconnaît les réalités.

Et c'est sans doute une autre illusion de croire qu'au sein d'une humanité scientifique le mal serait fort atténué. De même la science n'organise pas Dieu ; elle le restreint. Si l'on en pouvait concevoir l'achèvement, il est possible que Dieu fût éliminé de notre cerveau. Mais que l'homme vive de la chair des animaux ou de pilules chimiques, il ne faut pas compter là-dessus pour contenter ensemble l'esprit et le cœur. Le musicien, le poète et l'homme de bien, ceux que Renan appelle les consolateurs et les infirmiers, auront toujours leur place à côté du savant, parce que l'humanité n'est pas une abstraction ni un produit de la raison pure. Mais un impénitent rêveur, obstinément renfermé en luimême, la peut entrevoir encore plus improbable.

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