DÉVERGONDAGE DE QUATRE LOBES IDÉOLOGISTES
Le lobe scientiâque.
Vos excès de fantaisie sont insoutenables. Vous voilà
Ifi4 RENAN
tous trois embarqués à connaître, que dis-je ? à prévoir l'inconnaissable, à esquisser les formes futures de la conscience universelle et divine. On vous dirait possédés par la folie de précomprendre. A la boîte crânienne, où nous cohabitons dans une discorde pacifique, s'applique assez bien le mot de Molière :
Raisonner est remploi de toute ma maison, Et le raisonnement en bannit la l'aison.
Les métaphysiciens, en cas de vertige, se raccrochent à la logique, qui n'est pas une science, mais proprement un garde-fou. Les artistes .même subissent le modèle de la nature qu'ils imitent et la contrainte de la matière qu'ils manient. Il n'est pas jusqu'aux poètes qui, pindarisant et métaphorisant, ne se rattachent à la réalité par la subtile trame de leurs métaphores. Vous ne souffrez ni frein ni contrôle de vos voluptueuses combinaisons. Vous m'avez traîné de force en des probabilités plus que hasardeuses et, pour fonder le règne de la science, à coup sûr vous avez perdu de vue le champ de la raison. Vous obligez maintenant à vous suivre jusque dans vos songeries un lobe d'ordinaire attentif aux conditions de l'expérience, un pauvre lobe désormais éperdu, qui se demande avec angoisse s'il valait bien la peine de condamner la métaphysique et l'a priori pour ouvrir la porte de notre monade aux plus vaines visions. Vous abusez de moi.
DIALUl.LE^ l'IllLOSOl'IlIQUES 10.*)
Le lobe imaginatif.
Les esprits courts s'enferment en « une cave et nient le ciel. »
Le lobe individualiste.
Quelles plaintes nous faites-vous? Des certitudes nous nous sommes élevés aux probabilités avant de prendre l'essor du rêve, marquant avec loyauté qu'à mesure nous nous éloignions de l'expérimentable, qui est votre unique affaire. Eh quoi ! défendez-vous au sage de tracer le pointillé qui joint le fini à l'infini?
Le lobe scientifique.
Eh, c'est tout justement ce qui me met en peine. Il semble que le fil ne soit point rompu, qui rattache à mes observations vos caprices ; au lieu qu'il l'est depuis longtemps. II vous plaît, à tout coup, de rappeler que nous vivons ensemble, par vos références à la physiologie ou aux sciences naturelles. Mais ce ne sont môme plus des analogies, puisque votre imagination se tient en dehors de la vérification, qui doit toujours avoir le dernier mot. Vous vous jouez à concevoir l'inconcevable, et vous réclamez de ma collaboration une connivence. La lumière et la réalité font seules mon atîaire. Vous vivez de l'ombre d'une ombre; encore celle-ci n'est-elle qu'une ombre portée.
I(i6 RENAN
Le lobe imaginatif.
Est-ce donc renoncer à la lumière que de chercher dans l'achèvement de la conscience réfléchie la raison de l'Éternel? L'histoire ne nous y achemine-t-elle pas comme par la main?
Le lobe individualiste.
Et parce que la nature ne fait nul état des individus, convient-il de se résigner à l'absorption de notre efTort dans l'anonyme devenir? Si le but du monde est la perfection de la conscience, le moyen de ne point rêver en pensée une conscience, non pas obscure et sourde comme celle que nous attribuons actuellement à l'univers, mais adéquate à Tomniscience et à l'omnipotence? Car Bacon, identifiant savoir et pouvoir, a prononcé la plus belle parole qui ait effleuré des lèvres humaines.
Le lobe scientifique.
Parole admirable en effet, à la condition qu'elle ne dépasse point la science acquise et vériflable. Par delà l'horizon du réel, elle n'est qu'un leurre, l'éternel leurre de l'infini. L'imagination est maîtresse d'erreur, aussitôt qu'elle s'échappe sans frein. C'est l'aventure et non la science de l'idéal qui vous tente.
Le lobe imaginatif.
Placita philosopliorum.
DIALOt;UES PUILOSOPHIQUES l<)7
Le lobe individualiste.
Plaisir de prince.
Le lobe scientifique.
Oui, mais sous la réserve de ne pas commettre re?prit scientifique en ces hasards. Ce mot de conscience, que vous ne définîtes jamais, que ne le laissiezvous dans le demi-jour propice à vos fugues dans l'espace et le temps? Pour y mettre quelque précision encore imprécise, vous ramenez la conscience infinie à l'humaine modalité de penser. « Sûrement une conscience n'est complète, dites-vous, que lorsqu'elle aboutit à une identité individuelle, à un sensorium unique, constitué par une masse nerveuse, mouvant un organisme déterminé. » Je vous retrouve, ô mon Imaginatif voisin. D'analogie en analogie scientifique, vous étendez la conscience à des ensembles vivants « qui ne sont pas ainsi personnalisés », pour aboutir à la conscience à trois degrés : cellule, homme, nation. Trompé par ces spécieuses analogies, vous tranchez des difficultés que le laboratoire n'est pas près de résoudre. La vie est-elle inséparable de la conscience ? Oii commence celle-ci? Est-on fondé scientifiquement à parler de la conscience des cellules, des cités et des nations? Cette vie animale au premier degré, ce magnétisme animal au troisième, quel rapport ont-ils entre eux? Physiologique, comme il est possible, ou bien de l'ordre idéal où vous les constituez? Ces inductions
sont encore gratuites. La seule expérimentation, et longue et minutieuse, les pourrait asseoir sur un solide fondement, à la condition d'éliminer l'imagination idéaliste qui fait les frais de vos combinaisons. La psychologie des peuples sera peut-être objet de science ; en attendant, elle demeure une vanité, si elle n'est que le fruit de la fantaisie. Mais à généraliser la conscience, vous arrangeant au moins mal avec le sensorium unique, vous pensez vous rapprocher de votre improbable objet, la conscience universelle.
Le lobe individualiste.
Les découvertes de laboratoire encouragent ma pensée.
Le lobe Imaginatif.
Et la portée en est sans limite dans le champ des rêves.
Le lobe scientifique.
Vous êtes tous deux unis par une complicité de convoitises. Atome, cellule, germe, homunculi, tous ces infiniment petits vous servent à esquisser l'individualité de l'inQniment grand. Vous pensez échapper à la fameuse contradiction de Pascal en vous appuyant de la physiologie. Vous, pour préserver votre personnalité, vous, pour contenter vos chimériques curiosités, vous traitez pareillement la science en romanciers ou, pour mieux dire, en romanesques. Cette conscience, qui
DIALOGUES l'IllLOSOPliKjUES IG'J
VOUS paraît être la « loi intime de la vie » à tous les degrés, vous en découvrez la manifestation dans l'amour.
L'amour ne s'explique, dites-vous, que par la conscience des germes. L'homme vertueux porte en soi des homoncules qui veulent être, en dépit de sa vertu. Ah! que cela est plaisamment imaginé! Ces petits individus que vous douez de personnalité et à qui vous serablez ne refuser pas môme l'esprit, à votre sentiment, ils ne sont pas moraux. Travaillés d'un unique désir, qui est d'exister, ils contrarient sans cesse la réflexion et la philosophie abstraite; ils donnent même de la tablature à l'esthétique et à la société, éveillant en nous l'instinct sexuel au regard de personnes envers qui la nature fut avare des grâces formelles et la fortune de ses dons. Ces espiègles brouillent apparemment l'appétit et les convenances. Et les escapades de leur conscience individuelle ne sont pas, en effet, pour assurer l'humaine institution du mariage. — Un physiologiste, un Claude Bernard objecterait peut-être que l'amour est simplement une fonction de la nutrition, que ces bouts d'hommes, vus au microscope, sont constitués par une tête ovoïde, un segment intermédiaire et un cil vibratile; qu'ils se fusionnent avec l'ovule mûr; que tout le reste, ou peu s'en manque, est hypothèse faite pour serrer les contours des phénomènes et qui ne réussit pas à les englober; qu'il n'est pas impossible qu'un jour des biologistes déterministes connaissent la conscience comme une propriété de la matière, mais qu'à le bien prendre, rien de tout cela n'étant actuellement véritiable, la vie, à l'origine.
demeure un mystère que ni religion, ni métaphysique, ni science n'ont éclairci et qui, à cause de son obscurité même, sollicite impérieusement la curiosité du lobe Imaginatif, mon frère.
L'hérédité forme un problème d'une difficulté pareillement angoissante. Darwin, Weismann s'y sont usés. « Gemmule, » « déterminant », tous ces essais d'explication s'abîment tour à tour sous l'effort de nouvelles recherches. L'esprit scientifique réussit seulement à classer les faits, à noter les lois qui semblent les expliquer. Mais pour ce qui est de l'inconnue initiale, il en va de l'hérédité comme de la vie, comme de l'histoire du monde. C'est simplifier la science et la livrer à la fantaisie que de s'exprimer ainsi : « Le développement premier de l'embryon, la façon dont chaque individu s'épanouit dans la vie, est le résultat d'habitudes et d'expériences acquises par des êtres antérieurs. Chaque être a vécu en ses aïeux, a subi leur attitude, a obéi à leurs désirs et à leurs sentiments dominants. » Actuellement, la conscience de la cellule est aussi inconnaissable que la personnalité de l'homoncule. Ce sont épaisses incertitudes, en deçà desquelles l'esprit scientifique s'arrête encore. Je ne sache point aussi d'observation biologique qui mène à la conception d'une conscience universelle au quatrième degré, supérieure à celle de la cellule, de l'homme, de Thumanité. Il est dangereux de projeter sur l'écran de l'infini les expériences de laboratoire. Le rêve ne constitue pas une méthode. L'esprit scientifique procède de Bacon, et peut-être davantage de Berkeley.
niALOlii i;s l'iiii.dMM'iiHjL!!':
Le lobe individualiste.
Il en est de ces rêves, vous l'avez bien dit, comme de l'histoire des origines, que nous devinons à travers une épaisse buée. La conjecture y commet des erreurs de détail. Il n'importe, pourvu que le linéament tracé par elle fasse une esquisse plausible. J'ai idée que la conscience universelle se réalisera par-dessus même l'humanité, et je relève des exemples d'harmonies conscientes qui dépassent de plus en plus l'obscure conscience initiale. Progressivement je conçois la réalisation des desseins de l'univers, qui est en même celle de la conscience divine.
Le lobe scientifique.
Et ainsi vous prolongez la science et rêvez la conscience à votre guise. L'ambition de votre rêve n'en est pas moins inquiétante. Qui sera celte conscience? Y aura-t-il identité entre le divin et... le reste? Cette humanité même, celte humanité' élargie, encore une fois, qu'est-elle? Vos idéçs flottent parmi vos molles visions. Cette humanité supérieure à l'humanité actuelle, comment réalisera-t-elle cette conscience ? Vous entrevoyez de votre côté, lobe Imaginatif, le temps 011 « l'humanilé serait comme un arbre immense dont les individus seraient les bourgeons, où toutes les consciences arriveraient à former une seule conscience, comme il est dit de la primitive Église : Multitudo crcdenlium erat cor unum et atiinia una. » Votre atta-
chement aux plus douteuses hypothèses biologiques n'allait donc qu'à nous ramener à la primitive Église? Vous nous mettez aussi aux yeux un exenaple de l'État qui fait de l'idéal avec l'argent des contribuables pour la plupart matérialistes. Est-ce sérieux? L'État ne fait ni art, ni science, ni bien. Il fait fonction d'un trésorierpayeur. Son ingérence est souvent lamentable; et son idéal, à lui, ne passe guère la conscience des bureaux. Môme, dans l'harmonie vitale, c'est par une fiction que nous disons que la raison domine. Le cerveau, dont nous sommes les lobes, se compose de cellules, de plastides consonnant en parfait accord, lorsqu'il est à l'état normal. Sera-ce un cerveau de ce genre où vous centraliserez votre conscience de l'univers sans la situer, si je puis dire? Vous abusez pareillement de Hegel et de la biologie. Votre rêve fait mal à la tête. Et il semble par- dessus le marché qu'on y respire des vapeurs d'encens.
Le lobe mystique.
Eh quoi! cette science idéale brûlerait des parfums à ma gloire?
Le lobe scientitique.
Je le crains.
Le lobe mystique.
Ingrat que vous êtes! Tout ici, scientifique lobe, vous est soumis et chante vos louanges en des hymmes
DIALOGUES PHTLOSOPmOUES 173
quotidiens. Si vous ne régnez, vous vous plaignez toujours. Vous ne soulfrez point que nous suspendions les guirlandes de la rêverie aux colonnes spirituelles du temple.
Le lobe scientifique.
Je souffre plutôt de ce que vous rendiez un culte à la science, l'adorant comme une divinité dépendante de votre sentiment individuel.
Le lobe individualiste.
Parlez-en mieux : nos rêves ne sont pas des credos.
Le lobe Imaginatif.
Ce sont choses moins écrites que devinées, et qu'il ne sied pas de prendre au piel de la lettre.
Le lobe scientifique.
Ce sont façons de penser dont je ne m'arrange point. S'il m'est réservé de réaliser la conscience divine, dont je doute, ayant ajsez. affaire d'éclairer l'intelligence humaine, je ne consens pas, surtout, à dépendre de trois types gouvernementaux : le démocratique, l'oligarchique ou le monarchique. Vous me compromettez en des aventures oii je suis de trop.
Le lobe Imaginatif.
Sous la réserve de Tinfini du temps, le grand coefficient, vous pouvez être rassuré.
Le lobe scientifique.
Qu'importe? La science ne s'assujettit point à la politique. Vous avez beau dire que vous en êtes «à mille lieues », et que les mots « ont ici entre nous le sens de nos définitions » ; comme vous ne les définissez guère, j'estime quïls ont surtout le sens de vos sentiments personnels. Vous êtes un trio d'aristocrates, mes chers frères. Vous fûtes nourris au giron de l'Église. Il vous plaît de conduire le peuple, et vous goûtez la hiérarchie. La science démocratique vous paraît une impossibilité. Je n'en ai nul souci. Mais vous ne faites pas, sembie-t-i!, assez réflexion tjue ce dédain contrarie singulièrement votre système de la conscience universelle. « Universelle « ne s'étend donc pas à tous. Vous admettez une échelle des races et même l'inégalité intellectuelle des sexes. Vous mettez les nègres et les femmes hors de la vérité scientifique, à laquelle vous les croyez réfractaires. 0 individualistes el imaginalifs lobes que vous êtes, vous aimez à vous ranger sous la dépendance de notre frère mystique. Vous décidez en théologiens, impuissants à dépouiller votre aristocratisme sacerdotal.
Au vrai, science et conscience sont deux ; et à l'extrême limite de vos échappées apparaît l'illusion du départ. Science, c'est puissance, mais ce n'estpas bonté. Vous rejetez l'utopie de vouloir « la raison directement par le peuple et pour le peuple ». Mais, outre qu'on ne voit pas clairement qui fournira bientôt les cerveaux aptes à la science, si ce n'est lui, il n'apparaît nulle-
DIALOGUES l'IllLOSOl'UlOL'ES i75
ment nécessaire, certes, que tous soient des savants. II importe seulement que tout puissent le devenir et que leur savoir profite à tous. Et encore une question demeure-t-elle indécise : en quelle mesure les découvertes de la science améliorent-elles moralement la conscience de l'individu?
Le lobe Imaginatif.
C'est de peu de conséquence. Dans la nature, l'individu est sacrifié.
Le lobe mystique.
Si la science n'a d'autre effet que de favoriser l'immoralité de la nature, elle est affaire de mandarins et ne vaut pas la peine qu'on s'y ensevelisse. Mais notre élite intellectuelle semble plutôt une confrérie. Le Dieu qu'elle adore est si intelligent qu'il en est moral, si rationnel qu'il ne s'ajuste guère à la multitude qui d'ailleurs ne se soucie point de contempler dans l'éternité les théorèmes d'Abel ou de Gauchy.
Le lobe Imaginatif.
Pour moi, l'image que je me suis formée de la pleine conscience ne cadre pas avec la basse démocratie.
Le lobe scientifique.
11 n'y a pas de basse démocratie au regard du savant. Encore un coup, la seule difficulté, et j'accorde qu'elle
a du poids, est de connaître si la conscience s'amélior à mesure que la science se développe. Peut-on espérer qu'un prochain avenir en décide? C'est une maxime familière à notre frère Imaginatif qu'une intelligence de savant représente l'économie intellectuelle de plusieurs générations. Que la science en vaille moralement la peine, c'est la même économie de tout le peuple qu'elle représenterait plus tard. Mais vous craignez que la démocratie n'abatte les sommets ? Si la science n'arrive point à élever la foule, surtout si elle se retranche en d'orgueilleux mépris, j'en augure mal. Qu'est-ce qu'une vérité destinée seulement à fortifier le pouvoir de quelques-uns? En ce cas, je ne puis moi-même convenir que ce ne soit pas trop du reste des hommes pour former le terreau sur lequel croît un corps de savants. A choisir, je suis peuple, ou plutôt je suis ce qui est, la réalité, et non pas le rêve.
Le lobe mystique.
Dites que vous ne souffrez pas de maîtres.
Le lobe individualiste.
Démocrate à science primaire.
Le lobe scientifique.
Que vous êtes donc enclin aux contradictions! Voici que vous avez oublié vos consciences à plusieurs degrés. Le savoir primaire est à la fois un rudiment et un
DIALOGUES PUILOSOPUigUES 177
germe. Môme il n'est pas impossible que, sans pousser jusqu'à la lointaine et idéale conscience que vous rêvezla science humaine aboutisse à une leJle simplification des connaissances que la vérité devienne finalement primaire et rudimentaire. Dans cette hypothèse, s'il existait un Dieu omniscient, son savoir se réduirait à fort peu de chose. Et conséquemment, la solution démocratique serait à la fois la plus scientifique et la plus naturelle...
Le lobe individualiste.
Il n'entre pas en mon esprit que tant d'efi"orts aient leur terme dans la suppression presque totale de l'individualité pensante.
Le lobe Imaginatif.
Le moyen de concevoir que la vérité soit assez mince pour se réduire à presque rien ?
Le lobe mystique.
Un Dieu si pauvrement omniscient n'aurait qu'une existence chétive et précaire.
Le lobe scientifique.
C'est voire individualité inlellecluelle ou religieuse que vous ne vous résignez ni l'un ni l'autre à placer sur la science, à fonds perdus. Bien-être, joies maté-
rielles, chansons joyeuses, rendez-vous des simples, compagnie de la femme, — égoïstes de l'esprit, vous en faites volontiers abandon aux humbles. Et vous avez du goût pour le pouvoir oligarchique, oii vous avez marqué votre place, et qui traverse vos songes d'une étrange chimère. Vos savants despotes seraient les pires d'entre les tyrans. Celte élite toute puissante ferait de la science un terrible engin à dominer, mater, et au besoin réduire en poussière l'ignorante foule humaine dont le crime consiste à contrarier, par ses besoins de mieux-être, votre distant idéalisme. Cette oligarchie passerait en tyrannie l'Inquisition. Pour assurer le savoir, vous empruntez ses moyens d'assurer la foi. Aux mots près, c'est la même géhenne et pareille horreur : Gengiskhan ou Torquemada à cent têtes, conquérants ou tortionnaires de laboratoires ou de bibliothèques, telle est la vision d'avenir que vous m'offrez à moi, lobe scientifique, instrument de vérité rationnelle, impersonnelle et paisible.
Le lobe mystique.
Distinguons. Je consens que la domination d'une portion de l'humanité vous répugne, à la manière d'une injustice, s'il faut satisfaire un égoïsme personnel ou un égoïsme de classe ; mais l'aristocratie que nous rêvons « serait l'incarnation de la raison ; ce serait une papauté vraiment infaillible. »
Le lobe scientifique.
A la façon de lahvé. Quelle discorde entre nous ! Je
DIALOGUES l'UILOSOPUIgUES 1/'.'
reconnais en ces inventions volr<3 pari, lobô mystique, séminariste évadé. Vous fondez la pieuse tyrannie de la science sur la force brutale. Quiconque ne reconnaîtrait pas son rogne, « l'expierait sur le champ. » Un Torquemada furieux de raison, un brahmane véritablement armé du pouvoir que la superstition lui attribue, voilà les Laffemas et les Laubarderaont chargés de préserver la suprématie de nos ampoules et sur qui vous vous reposez du soin d'asseoir l'omnipotence de votre docte coterie. Sous l'œil de ces gardiens, le savoir s'accroît, le cerveau humain va éclater; vous fabriquez des têtes plus vastes et résistantes, des dévas à tenir sous cloche. Aidé de votre voisin imaginatif, vous reconstituez au milieu de l'Asie « une fabrique d'usés, un Asgaard, » rappelant à propos ce docteur védique, dont Burnouf traduisait en grec le long nom : ou xh cTiçiJ.(x d; Tr,v x£'yc<Xr,v à^éor^. Bref, l'égoïsme intellectuel, dont vous pariid;;ez tous les trois, traverse une crise aiguë. Vous refaites une noblesse, monstrueuse, cérébrale et incontestée. Une frénésie mystique vous emporte... « Dieux, paradis, enfer, pouvoir spirituel, monarchie, noblesse, légitimité, supériorité de la race, pouvoirs surnaturels peuvent renaître par le fait de l'homme et de la raison. » Quoi encore? Si la planète Terre doit voir cette renaissance, l'Allemagne en sera l'auteur. Gaudeamus igUur.'Bu. moment qu'il s'agit d'unir à la force en armes l'idée de la science, l'Allemagne devait en être. Celle tyrannie scientilique de droit divin, cette Inquisition de chimistes : cauchemars d'un moine espagnol qui aurait traversé les universités allemandes.
Le lobe mystique.
Oui, oui, «j'ai besoin d'un Père céleste pour me délivrer de cet enfer. «
Le lobe individualiste.
L'avenir monarchique de l'univers et de la science, s'il n'exige pas un moindre effort de notre frère imaginatif, ne s'ajuste-t-il pas mieux aux analogies que notre frère scientifique nous fournit malgré lui? L'histoire, la biologie, la botanique nous offrent ici un utile soutien. Qui nous défend de concevoir un être omniscient et omnipotent, pensant et jouissant par tous à moins que tous ne pensent et ne jouissent par lui, comme on voit que la vie de l'animal résulte de milliards de cellules, et comme il est notoire aussi qu'au temps de Louis XIV et de Louis XV, la gloire et les plaisirs du roi étaient la cause et le but de toutes les fonctions sociales : ?va ^ 6
Oeoç TTtxvTalv Tîâfftv?
Le lobe scientifique.
Nous n'avons aucune possibilité de connaître un être semblable.
Le lobe Imaginatif. $
Mais qui nous empêche de l'imaginer et avec lui l'état du monde dont il serait le terme et la raison? « Un
jour, une bouche colossale savourerait l'infini ; un océan d'ivresse y coulerait... Pour coaguler cette masse divine, la Terre nura peut-être été prise et gâchée comme une motte que Ton pétrit sans souci delà fourmi ou du ver qui s'y cache... »
Le lobe mystique.
Même il n'est pas inconcevable que le monde se soutenant par une suite de sacrifices humains, pour la jouissance et la pensée de cet être supérieur, les individualités inférieures soient légitimement sacrifiées et que le martyrologe s'enrichisse à nouveau...
Le lobe imaginatif.
Martyrologe positiviste, théorie de victimes couronnées de fleurs et venant s'offrir, dans l'extase, à la sainte vivisection ! Car « c'est chose monstrueuse que le sacrifice d'un être vivant à Tégoïsme d'un autre; mais le sacrifice d'un être vivant à une fin voulue par la nature est légitime. »
Le lobe scientifique.
Ce qui est monstrueux, c'est d'abuser à ce point de la science pour repaître l'avide orgueil de votre esprit ; ce qui est hors de la nature et de la raison, c'est la sarabande d'arguments, ou plutôt de sophismes et de paradoxes qui feraient de la science une diablerie abominable. Pour excuser votre fureur d'intellectualité,
VOUS invoquez le xvi'^ siècle, le xvii% Si le laboratoire de chimie n'a d'autre but que de perpétuer la tyrannie étroite de l'abbaye, allumons l'incendie de l'un et de l'autre, et qu'il n'en reste nul vestige parmi les générations à venir. Assez de variations sur le sacrifice à l'idéal : brillants mensonges d'égoïsme transcendant, onctueuses déclamations de clerc sans humanité. Au terme de vos rêves, vous touchez à une sorte de socialisme mécanique et césarien, oii les savants, et par surcroît, (mais non pas aux premiers rangs,) les justes et les artistes ont leurs places assignées. « Le devoir de Gœthe, dites-vous, fut d'être égoïste pour son œuvre. » — Allons donc, votre tare intellectuelle s'aperçoit. N'allez point chercher d'arguments captieux dans les siècles passés : vous êtes les brillants exemplaires du xix^ à son déclin, âge d'égoïsme qui s'acheva sur le dilettantisme. Le voici enfin, cet aveu, dont vous vous défendiez tout à l'heure : « Pour moi, je goûte tout l'univers par cette sorte de sentiment général qui fait que nous sommes tristes en une ville triste, gais en une ville gaie. Je jouis ainsi des voluptés du voluptueux, dés débauches du débauché, de la mondanité du mondain, de la sainteté de l'homme vertueux, des méditations du savant, de l'austérité de l'ascète... Je défie avec cela le malheur de m'atteindre ; je porte avec moi le parterre charmant de la variété de mes pensées. » Spectateur ubiquiste, vous jouissez des autres et pour les autres. La formidable sécheresse de ces rêves aboutit à cette extravagance. Ne nous étonnons donc pas que le savant finisse par l'emporter sur les hommes vertueux et les artistes : il est en bonne
DTALOC.UES PII li.nxjlil luUhS 183
posture pour présider la fête de l'univers et de sa propre pensée.
Le lobe individualiste.
Ou pour être déçu : car il se peut que finalement la vérité soit triste.
Le lobe scientifique.
Elle le serait, si votre dilettantisme était le dernier terme de la conscience. Pour moi, je ne donnerais pas un rouge liard d'une science acculée à une impasse aussi médiocre. Vous faites à la fois trop et trop peu d'étal de l'humanité dans vos chimères. Encore un coup, la hautaine théologie vous égare. « Le grand nombre, répétez-vous, doit penser et jouir par procuration. » Et vous-mêmes par destination. Vous assimilez la science aux saints mystères et réservez finalement au front qui nous abrite la lame d'or que portait Jacques, frère du Seigneur.
Môme la jouissance de notre lobe individualiste ne serait pas complète, si, après avoir soumis les hommes vertueux et les artistes à sa suzeraineté, il ne nous dupait, nous les lobes, ses voisins et jumeaux, pour ses vues supérieures. Le lobe mystique lui moyenne complaisamment ressources et subtilités théologales pour qu'il ressuscite en Dieu. Car il ne résigne pas son individualité, même au sein de la conscience finale et parfaite. Quand Dieu sera pleinement réalisé, tout puissant et sachant tout, il sera juste. Cette conséquence qu'il estime nécessaire et qui ne l'est point,
n'a d'autre objet que d'obliger son Dieu à faire revivre ie passé pour réparer les injustices, et parmi celles-ci la plus criante, qui tut la résorption du prt^cieux lobe individualiste dans le grand tout. Alors, il joue du bon lobe Imaginatif qui reprend ses exercices de souplesse dans l'infini du tençips... « Un sommeil d'un milliard de siècles ou un sommeil d'une beure, c'est la même chose, et si la récompense que je rêve nous est accordée, elle nous fera l'effet de succéder instantanément à l'heure de la mort. » Et l'instant d'après il gagne à ses espérances le cher lobe mystique, qui s'engoue de la vie* nouvelle « par influence, ou, selon l'expression des mystiques, de la vie en Dieu ». De l'éternité de l'idée nous passons dogmatiquement à la possibilité de faire exister de nouveau ce qui a eu de la réalité. Et cela fait un aimable amphigouri.
La résurrection des individus semble le biais suprême de l'égoïsme idéaliste. Cet invincible attachement à soi est, décidément, une variété du pharisaïsme. Après tout, on a renoncé à certains agréments de la vie ; et l'on aurait quelque confusion d'avoir fait des avances au néant. La matière périt ; la sensation passe; les lobes se décomposent; la conscience s'évanouit. Mais l'idée détie l'espace et le temps : voilà l'espoir des belles intelligences, et qui ne meurt pas tout entier. On se voit avec angoisse suspendu, comme Manfred, au-dessus d'un mystérieux abîme de science, de métaphysique, de théologie dont l'imagination ne perce pas le fond. On voudrait se muer en une âme égarée ou un ange. Mais les objections sont trop fortes. Pour ne disparaître point dans le vide, on sauverait Dieu et la science
DIALOGUES rniLOSOPUIUUES ISu
avec lui, qui menace de s'y engloutir à son tour. On leui' tresse des liens de salut de tous les arguments métaphysiques qui nous sont familiers : nisus, ressort intime, i'impulsion instinctive, et la conscience envisagée pour la première fois comme une sorte d'exsudation générale produite par la masse, et nommée conscience « faute de mieux », par une sorte d'anthropomorphisme inévitable, et le lieu des idées de Malebranche, immotum quid, au centre de l'univers, et le Dieu simulines^-eet in fieri... et beaucoup de galimatias, quand le lobe imaginalif est hors d'état de poursuivre et alors que le lobe mystique, désespérant d'exprimer son rêve par le langage de la raison, le voudrait atteindre par ses métaphores. Vaine tentative pour éterniser une individualité passagère en un Dieu qui n'a plus guère d'autre fonction que d'en préserver l'immortalité.
Le lobe mystique.
Un esprit réfléchi n'échappe point « à l'obsession de ces problèmes. »
Le lobe imaginatif.
Le rêve est une illusion propice à la vertu.
Le lobe individualiste.
« En fait de vertu, chacun trouve la certitude en consultant son propre cœur. »
ISO REXAN
Le lobe scientifique.
Vous parlez à peu près comme des prêtres; .mais avec un double vocabulaire, scientifique et religieux, et des nuances difficiles.
Le lobe mystique.
Certes.
Le lobe scientifique.
De cette demeure crânienne où nous vivons de compagnie, vous avez fait une cathédrale désaffectée. Mais vos fêtes conceptuelles y ressemblent parfois à des sabbats. Pour avancer la science, la paix du laboratoire serait plus utile.
Le lobe Imaginatif.
Place au théâtre !
Le lobe mystique.
Il est vrai que le théâtre, en France, agrandi sous le porche de l'Eglise.
Le lobe scientifique.
Voilà bien du temps perdu.