‹ Renan, l'égoïsme intellectuelChapitre 25 sur 41 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

A mesure que les difficultés s'augmentent, que les rêves s'espacent, et que les formules se vident de leur contenu, laissant filtrer goutte à goutte, comme des vaisseaux mal cerclés, le peu de réalité qui s'y logeait, à mesure aussi l'imagination cherche à fixer l'insaisissable dans un cadre de vie. Mais c'est se faire une singulière idée de l'action dramatique que de la croire plus propre à « mettre en saillie ces doutes, ces demijours, ces audaces suivies de reculs, ces allées et venues de la pensée. » Shakespeare invoqué ici a l'expérience et l'intuition de l'humanité ; Renan n'en possède qu'un vague concept. Son cerveau est à la fois la pièce et le décor. Et le jeu des lobes cérébraux y est devenu si capricieux et inconsistant qu'après avoir allégué le Livre de Job, le dramatiste prophétise ainsi : « La philosophie moderne aura de même sa dernière expression dans un drame, ou plutôt dans un opéra;

car la musique et les illusions de la scène lyrique serviraient admirablement h continuer la pensée, au moment où la parole ne suffit plus à l'exprimer. » Ce romantisme idéologique incline, plus exactement, vers le spectacle enjolivé de trilles, où les ombres vaines des idées empruntent un air de réalité aux costumes et maillots.

Un élève de Gondillac ou de Destutt de Tracy, un Stendhal, qui aurait eu moins de foi dans l'énergie et une main plus légère était presque en état de mener à b\en ces divertissements. Et déjà la préface de Gronx' ■well, application au théâtre de l'identité des contraires, mettait en théorie cette sorte de diplopie dont Renan, à son tour, proclame la haute portée en ces exhibitions idéalistes. Caliban et Prospero, Briinissendeet le pape, l'ironie et les larnies, révolutions qui aboutissent au lieu de conspirations qui avortent : c'est la formule de Hernani poussée jusqu'à son extrême conséquence, l'opérette de la Grande-Duchesse. Sous l'œil du protagoniste, qui n'est autre que l'intelligent auteur, voici le chœur des formules déjà vues, la friperie des dialogues philosophiques étalée sur « le plateau «.C'est un pathétique d'opinions marié à une inquiétante moquerie d'à peu près tout, un drame de passions vides, un duel d'émotions de tête, une comédie symbolique qui s'accroche sourdement à l'actualité, une revue de paradoxes défraîchis, l'image d'une vie cérébrale dont l'évolution tend à la sensualité. Quelque quadrille de haut goût complète agréablement cette impression des choses humaines, et prolonge les petits frissons que font passer en nous les audaces d'une pensée qui

DRAMES l'IlILOSOClIlOUES 1H9

se fatigue et cherche son réconfort aux jouissances d'amour — mais trop tard.

Sur le [> ml D'Avignon...

Page 1