‹ Renan, l'égoïsme intellectuelChapitre 27 sur 41 · LE PRETRE DE NEMI · texte numérisé non relu

LE PRETRE DE NEMI

Ceci n'est plus un drame.

On nomme kaléidoscope un appareil formé d'un tube opaque contenant deux miroirs, quelquefois trois ou plus, disposés de façon que... de petites idées colorées et placées dans le tube y produisent des effets agréables et variés. La notice qui enveloppe l'appareil, (je veux dire VAvant-propos) n'est qu'un commentaire de cette définition. Le danger d'opposer ainsi les miroirs ou d'accoupler les antilhèses, c'est qu'il n'y a plus de raison pour s'arrêter et ne pas dire que le blanc est le noir, ou inversement. Toute image est bonne à voir, et toute vérité bonne à savoir, à la condition toutefois que ni les images ne soient si fragmentaires que, les voyant, on n'y puisse fixer sa vue, ni les vérités à ce point incertaines et contraires qu'y croyant, on n'en soit pas bien sûr, ou même apparemment qu'on n'y croie pas. Et si les unes et les autres se doivent concilier après des millions de siècles, encore une fois que nous importe?

C'est toujours Prospero et encore Renan, qui sous le nom d'Antistius, est prêtre de Nemi, prêtre libéral et réformateur de religion. Ses prédécesseurs occupaient la place à la condition d'avoir tué le prêtre en exercice. Il a fait grâce et pris l'emploi sans tuer. Il vit en son sanctuaire, résignant à des subalternes le soin de

croire et de pratiquer les rites. Cependant Âlbe déteste Rome. Et il respire cette atmosphère de haine qui divise les deux villes ou plutôt qui sépare l'Allemagne de la France. « Laissez-moi ma vie idéale ! » disait Julien Sorel. C'est la sienne propre, depuis 1871, que Renan met dans cette suite de tableaux et de dialogues.Tout s'y oppose vivement : Albe et Rome, Antistius, le prêtre, et Carmenta, la sibylle, les politiciens Metius et Liberalis, et tout le reste. Au prêtre et au politique libéraux, Antistius et Liberalis, c'est Renan qui fait la bouche. Pareillement les idées extrêmes s'affrontent; le pour et le contre se heurtent : traditionalisme et réforme, héroïsme et patriotisme, tout enfin, tout vu en double, tout géminé. Le sanctuaire de Nemi convenait moins à cette fiction que le temple de Janus au double visage. On dirait d'une gageure de désorganisation intellectuelle.

Tout s'oppose et se fond et se confond. L'unité de l'ouvrage gît eu l'égoïsrae du dessein.

La politique passe un méchant quart d'heure. Et il est vrai qu'elle y paraît une duperie souvent dégoûtante. Mais on ne distingue plus, comme dans ÏAvenir de la Science, au nom de quel principe rationnel elle est traitée si vertement. Albe se déchire elle-même. Le parti du peuple s'unit aux aristocrates, les radicaux aux conservateurs. En ce temps-là (1885), c'était assez l'usage sur le forum qui regarde Montmartre. Oh est la pierre de touche de ces fourberies, paradoxes, boniments'' Un quidam, nommé Tertius, ennemi des chimères, personnifie le bon sens avec une réjouissante niaiserie. Le bon sens 1 Nous savons l'état qu'il en faut

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faire. Il n'est pas précisément la qualité qui convient pour se plaire aux paradoxes qui papillotent sous nos yeux : « l'ordre et la conservation dans le monde sont l'œuvre d'anarchistes repentants » — le courage est un luxe h taxer comme la vertu — « la division est une marque de vie et de force. » Au reste, le moyen qu'il se reconnaisse parmi tous ces préjugés, maux d'opinion et sophismes démagogiques, bourgeois, militaires, religieux, sans compter les précieux équivalents d'un langage oii les pires méfaits d'une bande de massacreurs deviennent « les actes spontanés de la conscience populaire? »

Gelhegus, socialiste révolutionnaire, a pour unique fonction, sur noire tas de boue, de contrecarrer aristocrates et libéraux. Il est positif, ne tient ni à la revanche ni à la civilisation. Civilisation, fondation du droit nouveau lui semblent des billevesées; il ne distingue pas l'intérêt d'instituer une religion plus pure, car tous les prêtres se valent, ni même d'assurer la morale, qui est un reste « de prêtrerie. » — Metius, l'aristocrate délié, méprise le peuple qu'il dupe et s'allie sans honte h un coquin, Prius fœdari quam mori. Cynique, il pousse ce peuple à se battre, sachant la défaite assurée, et avec l'unique dessein de repêcher le pouvoir dans le sang. Capable de discerner que les masses démagogiques méconnaissent les avantages de l'organisation militaire, il a des arguments de gardenational pour expliquer leur goût de la guerre. « On ne fait rien pendant ce temps-là; on est nourri pour un service dérisoire, et on a la satisfaction de se dire qu'on veille au salut de la patrie. Quel bonheur d'être héros

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sans rien risquer, à tant par jour! » Au surplus, tout pétri d'une indulgence sceptique et hautaine : il faut que la foule s'amuse, chante, boive, danse, pour garantir la liberté de ceux qui la mènent. Et il sied aussi qu'elle satisfasse ce besoin de religion qui est une sauvegarde... — Que dit-il, ce descendant des preux? il semble qu'il ait lu les Dialogues philosophiques. Et au fond, tout au fond, Liberalis, chef de la bourgeoisie éclairée, sur certains points pense de même.

Celui-ci est le raisonneur, le cynique mitigé. Pas plus que Renan, il n'a de goût pour la plèbe. Il faut d'ailleurs convenir que, dans ce Prêtre de Nemi, on a fait à Pecus la pleine mesure de sottise. Rome eût-elle conquis le monde, si son peuple en eût porté Un si lourd fardeau? Et quant à celui de France, en 1885. s'il a glissé en des erreurs passagères à la suite des Metius ou des Gethegus, Liberalis est-il sans reproche? Après. qu'il eut voté l'école obligatoire et gratuite, il s'est contenté de faire de belles promesses, mettant à profit sa victoire pour lui et ses petits. Il affecte de prendre les questions de haut, embrasse l'humanité de ses regards, et prophétise volontiers le passé. Médiocre à l'action, il tourne au premier vent pour conserver le pouvoir. Il excelle à prévoir les maux qu'une situation politique a engendrés quelques siècles auparavant et à tirer des conclusions profitables au nôtre, mais dont lui-même ne profite guère. Dans ses passes de parole avec Metius, Gethegus et Tertius, il a des échappées prudentes vers un avenir très ancien. La religion ni le patriotisme ne sont des étaux à rétrécir sa tête. Il s'en sert sans s'y asservir. Mais au contact du peuple,

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il craint d'eiïaroucher Ja fine dentelle de ses idées. Egoïsme de lôte et sécheresse de cœur sont les traits essentiels de cette figure, où l'auteur a mis beaucoup de soi avec un peu de ses rancunes contre un parti conservateur qu'il favorisait de ses vœux. Liberalis est proprement une moitié de lui-môme.

Antislius fait l'autre moitié. On dirait d'un pape qui a pris le parti du schisme avec son église et d'une renaissance religieuse en dehors du culte. Au reste, tout va mal, par la faute de la superstition populaire. — Est-il certain que ce ne soit pas celle d'Antislius? « Un prêtre, dit un personnage, n'a pas à penser. » Et peutêtre, en effet, si, — comme Renan nous l'a vingt fois redit, — la religion ^relève du sentiment, la pensée n'est-elle pas l'essentiel de la fonction sacerdotale. La consolation des affligés ne comporte pas nécessairement une métaphysique de la divinité. Antistius pense beaucoup et n'agit point et ne sent pas davantage. Philosophe naturaliste et prêtre du divin, voilà son cas. Son emblème n'est pas un cœur, mais un cerveau glorieux. Préposé au culte de Diane, il la nie. Posture délicate : il était plus simple de ne pas rechercher la place.

Il se lire d'embarras pour quelques heures en récitant de mémoire une bonne part des Dialogues philosopliiqueii. Il prétend éliminer les erreurs de la religion qu'il enseigne. Ces dieux qu'on apaise ou sollicite par des présents sont « une injure à Dieu. » L'Être suprême n'agit point par des volontés particulières; il ne rend point d'arrêts comme un juge gagné par des épices. Il est l'ordre éternel : « Toujours plus haut I toujours plus haut! Coupe sacrée de Nemi, tu auras éternelle-

ment des adorateurs. Mais maintenant on le souille par le sang; un jour, l'homme ne mêlera à tes flots sombres que ses larmes. Les larmes, voilà le sacrifice éternel, la libation sainte, l'eau du cœur. Joie infinie! Oh 1 qu'il est doux de pleurer ! » (On retrouve dans les Aj.ôtres ce même Renan et la tristesse de ce Dieu et la joie de ces larmes). Sensiblerie mystique, source parfumée d'encens, mais non pas nécessairement « eau du cœur » ; prêtre de la raison et de l'amour, mais d'un amour sensuel et rationnel, oii le cœur ne s'intéresse guère.

Si un couple d'adolescents se présente à lui, iljend la liberté aux colombes qu'ils oflrent à l'autel et bénit cet Eliacin et sa compagne, qui s'apportent « l'un à l'autre un duvet que nul contact n'a pollué. » Au demeurant, il ne rencontre pas un mot de vérité sentimentale ou passionnée; avec une certaine emphase tournée contre le mépris ecclésiastique de la chair, il proclame les sacrés enchantements de la nature et la pureté des mystères amoureux. Et il est sûr que l'amour tient une place toujours plus grande dans sa compréhension de l'univers ; mais Lucrèce comme aussi Gœthe en écrivirent autrement. Ils ne célébraient pas avec un minutieux libertinage « l'acte suprême oii l'homme le plus vulgaire et le plus coupable arrive à être jugé digne de continuer l'esprit de l'iiumanilé. » Ce n'est point assez d'avoir beaucoup combiné d'idées pour parler de l'amour comme il faut.

Au reste, Antistius est un égoïste inerte. Aussitôt qu'il voit les difficultés pratiques de sa réformation reli2:leuïe, il s'abandonne. On dirait d'un autre Renan,

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qui esquisse une histoire des religions et remémore celle de sa propre foi. Cependant il ne s'avise point que, retranché dans l'orgueil de sa pensée, il dépasse en ses suhlimes conceptions tout l'amour de soi que la simple humanité épanche en ses superstitions. N'est-ce pas un rêve malsain que celui de l'homme supérieur qui voudrait vivre dans le lit du torrent, nourri par le corheau d'Élie? Les ascètes du désert cultivaient au moins leur jardin, comme Candide. Ne voilà-t-il pas un sentiment d'humanité bienfaisante que cette prétention de se retirer dans la solitude morale à l'écart de la sottise humaine ? Qu'est-ce que se composer « un petit monde divin à soi », et dire : « mon infini » comme les simples disent : « mon Dieu », sinon, par un culte de soi-même, se soustraire aux devoirs essentiels de solidarité? Qu'est-ce que cette Thébaïde d'orgueilleuse fantaisie, de secrètes voluptés? Qu'esl-ce que cette folie individualiste de « s'approprier Dieu? »

Individualiste, égoïste, mystique, Aiitistius l'est jusque dans ce rêve d'amour spirituel qu'il marie à l'exaltation métaphysique. Il est manifeste que Renan, à cette heure, cherche un appui pour sa pensée et un aliment pour son imagination que le raisonnement et le septicisme ont séchées. « Gœlhe, disait-il dansl'/iuenir de la Science, embrasse l'univers dans la vaste affirmation de l'amour : le sceptique n'a pour totite chose que l'étroite négation ». Mais, à peu près dans le même temps, son Patrice, encore que curieux de la douce ivresse et du sublime mystère, mettait entre la femme et lui la supériorité de son analyse. Delà vient qu'Antistius n'éprouve pour Garmenta, sa pythonisse, son porte-

voix de sublimes impostures, qu'un sentiment de dureté hiérarcliique. Naturaliste, quand il s'agit des colombes et des bergers, ce prêtre intellectuel la voue à l'éternelle virginité au nom des dieux, que dis-je? au nom du divin. El il pense triompher par ces mots : « Je suis chaste. »

Prêtre de Nemi, maître des choses sacrées, au lieu de condamner celte languissante fille à un devoir douteux et qui lui est plus insupportable à mesure qu'elle vous aime de tout son cœur, au lieu de prononcer canoniquement que « la femme doit aimer l'homme, et l'homme doit aimer Dieu », faites-lui grâce de votre philosophie et de vos maximes claustrales, et comprenez, comprenez-la donc, lorsqu'elle réplique naïvement à cet ineffable pathos : « La femme ne fera jamais le bien que par l'amour d'un homme. » C'est la part de réalité qu'elle réclame de votre intelligence. Goethe, que vous paraphrasez, ne laissait point languir les pauvres filles amoureuses. Égoïste il était, moins que poêle. Sa philosophie n'avait pas été desséchée par le dédain du prêtre. Elle ne respirait pas cette haute estime de soi qui condescend à laisser baiser la frange de sa robe par une transparente allusion à la vie de Jésus en qui vous vous mirâtes au temps de la jeunesse. Ces sermons, ces sophismes, ce baiser au front sont impayables. Carmenta, qui, n'ayant pas comme vous une complexion abstraite, s'intéresse ardemment au problème de l'amour, infortunée convive d'un banquet éternellement décommandé, vous la réservez au cul-de-sac de couvent et à la prise de voile. Inlassable discoureur, qui n'a pas plus tôt prononcé les mots de

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nature, d'humanité, de raison suprême qu'il se croit quitte envers les hommes et aussi les femmes, et qui confond l'amour avec la curiosité.

Il en est de la pensée d'Antistius comme de son temple : très fréquenté, mais toujours mêmes visages et pareils propos. Le peuple roidit son bras et déclare la guerre à Rome; Antistius remâche son triple postulat: Dieu, justice, immortalité! — Prêtre, il faut agir. — Si nous parlions du génie du Latium... — Prêtre, tu tiens les oracles et la victoire ; inspire à nos gens l'énergie qu'il faut pour mourir. — En vérité, je vous le dis, pour mourir il n'est nullement nécessaire de se mettre en campcgne... — Voilà un dangereux assembleur de paroles, dont l'attaque de Rome ni la ruine prochaine d'Albe ne modifieront la sagesse verbale. Manifestement il substitue le peuple français àl'albain, et sa doctrine demeure. Que dis-je? Il ne s'astreint pas à une doctrine. Engagé dans le conflit de la raison et de la foi, il rencontre l'unique solution de ses apophtegmes dans la mort.

Elle apporte au lecteur la délivrance de ces insoutenables subtilités, de ces raisonnements quintessenciés, de ces distinctions sophistiquées, qui finissent par montrer la corde. Le plus ordinaire procédé consiste à dire toujours oui et non, mais surtout à choisir une affirmation morale juste au point où elle cesse d'être évidente. Un conflit de devoirs est fort congruent à cette petite drôlerie. Par exemple, l'homme doit éviter la mort; mais la vie d'une nation est plus précieuse que celle d'un individu. Vous poussez à bout le premier devoir, en disant oui avec une logique utilitaire et sous-

entendant le devoir supérieur : c'est la théorie de Ganeo qui, relevée d'ironie et assaisonnée d'aptiorismes, ne manque point son effet. Mais le fin du fin, c'est de revenir au devoir supérieur et de détruire discrètement cette contrepartie en disant non avec la même logique et tout en ayant l'air de dire oui... D'ailleurs une nation vit mieux après avoir été vaincue. Une nation fait des progrès après la défaite; elle est plus heureuse, ayant élé préservée de la victoire... On oublie volontairement que la victoire y peut aussi maintenir l'énergie et l'activité, lui assurant la suprématie économique el commerciale et surtout une confiance collective scellée par un commun effort. L'histoire de Rome en fournit un notable exemple. Mais faites mijoter ces oui et non, oui ou non, à feu doux, liez la sauce, saupoudrez d'esprit : c'est le délice des gourmets et le régal de la canaille. Plusieurs politiciens ont retenu le tour de main. Tandis qu'ils équivoquent sur le patriotisme par oui et non, Leporinusy trouve son compte, persuadé qu'avant la conclusion, il aura passé l'âge du héros récalcitrant et attrapé celui du spectateur impartial. A cuisiner ainsi les vérités de sentiment, on risque seulement d'empoisonner un peuple ou ceux qui l'empoisonnent. De même, s'il est vrai que le prêtre n'est pas nécessaire au penseur ou au savant, encore est-il que ni penseur ni savant ne touchent la créature sensible. La religion ne se réformera ni par la science ni par le raisonnement. Si la société ne trouve pas jour à canaliser au profit de la solidarité ces réserves de tendresse et de sympathie qui sont aussi le propre de notre nature, un génie aimant, humain — prophète ou poëte

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— qui ne sera pas un orgueilleux raisonneur comme Anlistius, apparaîtra en son temps. Jésus était probablement tout le contraire d'un prêtre et d'un dilettante. Il portait un cœur d'homme ; et l'énergie qu'il put déployer dans l'action se mesura, serable-t-il, à son amour des hommes. Son nom au moins demeure l'admirable symbole de la fraternité. Pour elle il meurt sans phrases, au lieu qu'An tistius se laisse frapper plutôt que trahir un raisonnement. Et la pauvre Carmenta, la folle sacerdotale, l'amoureuse éternellement voilée, l'unique créature douée de sentiment parmi ces cerveaux secs, venge Antistiuset disparaît secrètement de la vie.

On apprend enfin que Rome est fondée par le meurtre de Rémus. Elle ne modifiera pas de longtemps la sanglante religion deNemi. Elle courbera les peuples sous son bras guerrier et sa main avide, jusqu'à ce qu'ellemême déchire ses entrailles pour assurer le pouvoir à Claude, Néron, Héliogabale... On cherche « la résultante en bien » de ce final tableau. En revanche, on distingue clairement le dangereux égoïsme d'un esprit désemparé qui pense se jouer avec malice de vérités primordiales qui lui échappent, parce qu'elles viennent du cœur.

l'abbesse de jouarre

Il était immanquable, à voir la place que prenait l'amour dans l'imagination vieillissante de Renan et la

part qu'il lui faisait dans l'assemblage de ses raisons favorables à un plan transcendant visé par la nature, — il était immanquable qu'il en vînt à le mettre en drame, après tant d'autres, mais non pas de la même manière. Il continue les romantiques à sa façon. Il a même aversion pour la logique ; il professe pareil dédain du sens commun; son imagination, non plus que la leur, ne souffre de frein. Sous le couvert de Platon, il prononce : « J'ai voulu que mon œuvre fût l'image de l'univers ; j'ai dû y faire une place à l'amour. » Il fait songer à l'ambitieuse préface û'Angelo. Pour reconstituer en noblesse l'acte de la génération et combattre les dégoûts hautains de l'Église il confie à une abbesse — quasiment laïque, — le soin de réhabiliter les causes finales dans une nuit voluptueuse. Tendres à la sensation, enclins au discours, cette orgueilleuse abbesse et son noble amant ont une sensibilité métaphysique, c'est-à-dire presque nulle. Ici Renan voue à la beauté une idolâtrie raisonnante, et invente une sorte de botanique mystique à la gloire de la fleur. Le parfum amoureux du calice, sa grâce pleine de vénusté passent en agrément l'effort de la vertu et l'instinct du sacrifice, qui ne brillent plus aux yeux du dissertateur sur son déclin, que d'un éclat modeste et démocratique. Il affirme que « n'ayant jamais profané l'amour, » il a « plus de droits que personne à en parler. » Peut-être valait-il mieux l'avoir éprouvé. Car jamais on ne fit l'amour sur ce ton ni avec un tel renfort d'hymnes philosophiques, de cantiques pieux — je vous quitte des aphrodisiaques.

L'auteur du Théâtre de Clara Gazul eût ainsi résumé

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le scénario. Pan, pan. Le rideau se lève. Le préau de la prison du Plessis. Propos de condamnés. Demain la guillotine. Une abbesse est introduite. Autrefois distinguée par l'un d'eux, elle est reconnue, elle reconnaît. Une religieuse n'est pas un diable. Elle regagne sa cellule : Enfer! DWrcy qui doit mourir à l'aurore imagine de préluder ce soir par une petite mort agréable. Rideau. — Pan, pan. L'abbesse est en prière, comme Adèle, mais en prière philosophique. D'Arcy la surprend, comme Antony, mais sans briser les vitres. Approches philosophiques. « Ah! D'Arcy! D'Arcy! Que me faites-vous faire ? — On ne se trompe pas au moment de mourir. » Trémolo; musique de Gounod. Rideau. — Pan, pan. Le départ de la charrette. D'Arcy est sur la liste; l'abbesse n'y est pas. Il meurt! Je suis déshonorée ! Un jeune officier, qui l'a vue comparaître, la veille, devant le tribunal révolutionnaire, s'est subitement épris d'elle, et l'a fait rayer du nombre des victimes : Malédiction! Pendaison; la concierge sauve l'étranglée ; un prêtre la condamne à vivre. Rideau. — Pan, pan. L'amant est mort; l'abbesse est mère. Elle expie faisant, au Luxembourg, les courses des marchandes de gâteaux et biscuits de Savoie. L'officier l'aperçoit. Il lui parle ; elle lui répond, et s'éloigne : Ciel! Rideau. — Pan, pan. A Saint-Gloud, sept ans plus tard, sur la terrasse du parc fraternel. La fille du premier amant joue au cerceau; l'officier a pris du grade,, noble ami! Les cloches des églises sonnent le concordat. L'abbesse est relevée de ses vœux par le pape, de son péché par le général, en attendant qu'elle relève encore de couches. C'est fini. La vie

recommence. La petite fille au cerceau a un autre papa ; l'abbesse trouve un autre amant dans un premier mari. Cette femme est un vase d'élection. Rideau.

Qu'est devenu l'homme fatal en cette aventure? Un talon* rouge de 1793, imbu du libéralisme de 1848. Antony blasphémait, Hernani chantait, Didier donnait le ton à tous les deux. Le marquis d'Arcy pérore. Il raisonne de la Révolution qui l'envoie à l'échafaud. Il endoctrine son camarade de prison, l'enveloppe de considérations qui ont un endroit et un envers. La Révolution est odieuse ou admirable ; odieuse, si elle échoue, admirable, si elle réussit. Joignez la vision des coupoles sacrées du temple de la pacification dominant Paris et fumant d'un même encens pour les victimes de tous les partis, le tout accompagné de quelques trémolos, cela fait à l'idéalisme un bon prélude. « Làbas ce petit prêtre se console avec son christ. Moi, j'ai la certitude que mon existence entrera comme un élément dans une œuvre éternelle. » A la bonne heure. Cet idéalisme est tolérant, mais il lui importe surtout de n'être point viager. Même dans le vestibule de la mort, il appelle le rêve qui lui rende ensemble toutes ses jouissances. « Te dirai-je la folie qui me traverse l'esprit? Je voudrais revivre en une heure toute ma vie... Chères images du passé... venez toutes me procurerjun dernier songe. . . » — par une aptitude au dilettantisme qu'on ne saurait trop distinguer, s'il est vrai que toutes les images qui furent chères n'ont traversé cette existence que pour procurer des songes à oe cher esprit!

Et voici l'abbesse de Jouarre qu'il a donc aimée en

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esprit. « 0 mon ami, quel jeu du sort!... — Cette rencontre est l'indice d'une haute volonté pleine d'amour... » Vous souvient-il encore de ce docteur védique dont nous parlions plus haut (179) et dont le nom, en français, brave l'honnêteté? D'Arcy est son disciple. 11 rencontre d'abord des arguments imprévus, et devient pressant au nom dç Christ qui, après avoir refusé le calice, ne repoussa pas, toutefois, l'ange consolateur'. Cette première attaque met l'abbesse en émoi. Elle y découvre une grande âme et un grand cœur, les plus grands « que Dieu ait faits en ces tristes jours » et, pour garder enfin l'incognito, se réfugie en sa cellule où elle retournera en sa pensée les troublantes paroles de cet exégète.

Car dès l'âge de seize ans, Mlle de Saint-Florent était philosophe. Elle a dirigé le couvent que prédisait Antistius, s'en remettant, elle aussi, aux subalternes et novices du soin de prier Dieu. Voltaire et Rousseau ont modelé son intelligence. Femme supérieure, c'est-àdire capable d'entendre les subtilités de Renan en matière de religion; chaste, comme Renan le fut; juste assez philosophe pour n'être pas pieuse et pas trop religieuse pour être en état de philosopher. On la voit, clairement, assise dans le cabinet de l'administrateur du Collège de France, « discuter du ton le moins alarmé tous les problèmes du temps. » Certes, Diderot ne connut point cette abbesse-là ; et il n'était pas d'église pour l'imaginer. Libérale, couvenline, noble, orgueilleuse et démocrate, elle n'est point banale.

Au fait, pourquoi d'Arcy ne l'a-t-il pas épousée ? Parce qu'il est, lui, un de ces libéraux qui mettent un tel

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prix à leur propre liberté et à celle des autres qu'enfin ils n'épousent point. C'eût été, dit-il, la perfection du mariage; mais « c'eût été détruire de mes mains ma propre idole. « Amoureux de lui seul, malgré ses phrases onctueuses. A cette heure, l'abbesse de Saint- Florent a vingt-quatre ans, majeure comme lui, destinée comme lui à l'échafaud. Sa beauté plus accomplie est encore relevée par les sacrés attraits de la robe noire et du bandeau et l'approche de la mort. Cet Antony raffiné, qui n'appartient pas à la race conjugale, se rapproche de l'espèce sadique.

J'ai lu beaucoup d'actes dramatiques aboutissant à la même aventure. Le deuxième de l'Abbesse de Jouarre n'a pas son pareil. Le philosophe du Monde où l'on s'ennuie n'est, avec son processus, qu'un apprenti au prix de cet étonnant docteur qui a nom d'Arcy. Oncques ne vit-on galant pousser sa pointe de telle façon. Julie, en sa cellule, assise en face d'une couchette, près d'une petite table, fait son examen de conscience à la manière de Renan, dont toutes les formules nous sont plus que familières. La table nous pouvait faire craindre qu'elle l'écrivît. Le lit nous pouvait faire espérer que d'abord elle l'oubliât... Tout à l'heure, comme dit Doha Sol. Rêoes du troisième dialogue philosophique, Souvenirs de jeunesse, Examen des Feuilles détachées, elle les possède bien. Après une méditation sur le couteau, sur les têtes qui s'embrasseront dans le panier, d'Arcy peut paraître : cette femme est en état de grâce, je veux dire prête à écouter ses sophismes émollients. Nos faiseurs d'opérette, qui ont mis de si singuliers propos sur les lèvres d'Héloïse et d'Abélard, n'ont pas égalé

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ce dialogue. Avec un petit air de flûte qui continuât la penïîée, ce serait irrésistible. Au reste, elle ne s'aveugle point sur ce qui l'attend; tandis qu'il semble moins résolu. Ce qu'il veut, c'est le « frémissement tendre ». Il s'insinue par une dialectique transcendantale. Oh 1 qu'il ne casse pas les vitres I Mais il traite de la mort, de la morale, du problème de l'amour, de l'avenir de l'humanité. Et la contradiction n'est pas pour réduire au silence ce fade discoureur. Il ne s'avise pas un seul instant qu'il rappelle Tartufe, à prêcher également

De l'amour sans scandale et du plaisir sans peur.

Le langage toutefois dififère : « Honte assurément à qui ne voit dans l'amour que le plaisir passager, sans -onger à ses conséquences sacrées I » Or, les conséquences sacrées, l'avenir de l'humanité, c'est tout justement de quoi le tendre frémissement est dégagé en la circonstance par le voisinage de l'échafaud : « Le fruit de notre amour mourra avec nous, avorton de quelques heures, perdu dans le sein de la nuit infinie... » Ce patelinage magnifique a beau saisir à la fois les pôles opposés des choses ; la grande intelligence de l'abbesse devrait se méfier. Mais il lui faut encore entendre, avant de céder, un sermon sur la nature qui règle l'amour, une homélie sur l'amour sacré, sur la récompense due à la femme innocente et pure, sur le but supérieur de la vie, l'erreur des ascètes et les palinodies des libertins. Et ne suis-je pas un prêtre pour vous? Et qui donc nous empêche « de mourir de la joie de nos baisers ? » En vain, elle oppose à ces paroles douces comme la sainte onction, sa conscience, sa

réputation, sa race ; la voilà maintenant aux prises avec l'autorité du confessionnal : la femme a besoin d'être humiliée'; Abélard dompta Héloïse pour éclairer son esprit. Humiliez-vous pour le don suprême. Ce parleur étrange oublie qu'elle ne peut, au demeurant, ni s'humilier ni se dompter elle-même. Il faut être à deux de jeu, chevalier Grandisson.

Gondorcet, en sa cachette de la rue Servandoni, écrivait son Esquisse d'un tableau historique des progrès de Vesprit humain. L'abbesse a passé différemment sa nuit à la prison du Plessis. Elle nous confie au matin ses impressions. « Le sort n'accorde pas deux voluptés comme celle dont j'ai joui cette nuit. » Il faut la croire, puisqu'elle l'affirme et n'est plus novice. En attendant, elle minaude avec d'Arcy et s'estime plus chrétienne après avoir subi l'acte du maître. Il ne faut pas la contrarier. « Une heure avant de mourir, dit-elle, tu m'as révélé la vie ». Elle connaît désormais la leçon qui nous enseigne le divin ; elle a participé de l'infini. On pouvait espérer, après l'affaire, un langage moins mystique. Au mysticisme se mêle, toujours plus savoureux, le condiment de la mort proche. On dirait ce marquis tout imprégné des contes de Rétif ou de Nercial. Par un dévergondage d'intellectualité, cette nuit s'achève dans le sensualisme raffiné. La passion vraie en est absente ; un mouvement du cœur, on l'y chercherait en vain, D'Arcy passe de la couchette à la charrette : les suites de l'acte magistral ne lui pèseront point. Caressant l'abbesse, il a satisfait son esprit avant son désir.

. Le reste la regarde. Et c'est pour lui de moindre con-

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séquence. Qui m'aime me suive! disait-il dans un admirable élan d'égoïsme. Julie de Saint-Florent ne l'a pas suivi, invita invitum. Un officier, La Fresnais, l'a tirée des bras de la mort. Il a de hautes pensées : ils en ont tous : « Monsieur, lui dit-elle tristement, il me serait doux de m'épancher dans une âme comme la vôtre. » Mais elle veut mourir et imite le geste de Monime. Elle manque son coup, et la voilà derechef à confesse. Un prêtre réduit son orgueil et lui inflige la pénitence de la vie avec ses devoirs et disgrâces. Il la sermonne avec les mêmes arguments que d'Arcy : humiliez-vous; n'accumulez pas les sophismes pour vous dissimuler la vérité. Eh quoi ! ce n'était que sophisme, cet idéalisme mystique et superbe, renouvelé des Dialogues philosophiques ? Et cet amour, qui élève deux êtres jusqu'à la conscience de l'univers, se peut-il qu'il fût le simple moyen de faire les enfants ? — Non, non, pas cela. — Serait-ce aussi que l'existence vaillamment supportée fera d'une nonne à moitié consacrée une noble femme en qui la détresse n'ellacera point le souvenir d'une nuit sans seconde et d'un homme à qui elle s'est donnée dans un transport amoureux? — Non, non, pas cela. — Eh mais, quoi donc?

Tout le jeu du poncif et du mélodrame, le colonel de Scribe, promu général après les guerres de la Révolution ; et d'abord l'acte IV, la pauvre femme du Luxembourg qui a l'air d'une grande dame (voiria Tour de Nesle) et sa petite qui grandira ; et sa rencontre de La Fresnais, et le mystère qui couvre sa destinée, et ce benêt de héros qui lui rappelle bienfait et tentative de suicide, sous prétexte que le ciel l'a mise sur son

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chemin. « N'est-il pas naturel que je sois jaloux de la pureté immaculée d'une vie que j'ai sauvée? » M. Perrichon, promenant son individualité bourgeoise sous les ombrages de l'allée des Veuves ou des Soupirs, n'eût pas trouvé mieux. Et comme elle lui dit adieu, serrant convulsivement sa fille dans ses bras et murmurant : « Ah 1 chère petite, faut-il que je t'aime ! » le guerrier, après feu le talon-rouge, en conclut que son orgueil la perd, et non pas sa complexion trop sensible à certains tours de phrases.

Le cinquième acte est une idylle, ou plutôt une liquidation — sept ans après. Retirée avec sa fille chez le marquis, son frère, qui a la confiance de Napoléon, l'ex-abbesse met à profit le concordat et épouse le brave général, ou plutôt elle accueille sa requête, ou mieux adopte sa jeune gloire, et lui accorde son pardon de l'avoir autrefois rendue à la vie. Elle revivra avec la France, avec lui, et le portrait de l'autre, voilé de crêpe. Elle revivra, aussitôt après que son frère, le marquis, et son mari, le général, se seront encore une fois appliqués à débrider la plaie du souvenir avec force considérations philosophiques. Jamais le ridicule ne fut plus étrangement bravé.

Le désarroi des idées est complet. Leur comptabilité en partie double se réduit à un mémento. Si l'attrait sexuel est le plus profond et actif secret de l'univers, pourquoi l'envisager d'une imagination perverse et en face de la guillotine? Les amants passionnés selon la nature ne sont pas si fins. Ils ne recherchent pas les femmes dont la beauté fut confite au couvent. Ils ne brouillent pas de mystiques équivoques le plai-

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sir et la vertu, et chitTonnent autre chose que la sainte mousseline de leurs phrases. El, en eiïet, ils sont des hommes instinctifs et sensibles, qui font l'amour.

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