‹ Renan, l'égoïsme intellectuelChapitre 28 sur 41 · LA MÉTHODE OBJECTIVE · texte numérisé non relu

LA MÉTHODE OBJECTIVE

Cependant Renan poursuivait les Origines du cliris' tianisme, menant de front ses pensées historiques et philosophiques. Il ne compte plus guère conquérir la vérité par les seules ressources de la philologie. Il la croyait, en 1848, à la portée de la main, au lieu qu'elle fuit quasiment impalpable. Il continue, toutefois, à s'assurer sur la science historique, comme sur une terre ferme, où il trouve surtout « des jouissances incomparables. » De plus en plus le spectacle de l'humanité le ravit, dans son cabinet. « J'ai éprouvé diverses manières de vivre, dira plus tard M. l'abbé Jérôme Goignard ; et j'estime que la meilleure est, s' adonnant

à l'étude, d'assister en paix aux vicissitudes des hommes et de prolonger, par le spectacle des siècles et des empires, la brièveté de nos jours. Mais il y faut de la suite et de la continuité. »

Baur, le chef de l'école de Tubingue. autant en ses ouvrages historiques concernant le dogme chrétien que dans ses travaux plus spécialement critiques, avait réglé son compte avec le divin, philosophiquement attaché à la logique et au panthéisme de Hegel. S'il envisage le développement du dogme comme une évolution nécessaire de la pensée, les particularités réelles lui apparaissent conformes à une loi rationnelle. L'idée chrétienne a suivi la loi des idées qui se réalisent : elle a germé, s'est développée, diversifiée. L'historien rationaliste prit à tâche d'en suivre les successives transformations.

Cette méthode, Renan l'avait esquissée dans la Vie de Jésus. A cette heure qu'il n'est plus troublé par la divine personne du Maître et que tristement il lui a dit le dernier adieu dans les Apôtres (55), sa critique plus libre semble prendre la démarche rationnelle avec plus de décision. Même il montre d'abord une intrépidité d'interprétation qu'un peu d'ironie supérieure au regard d'écrits Imaginatifs eût heureusement atténuée. Courants d'air, coups de soleil, orages, hallucinations servent à expliquer les récits mystérieux qui suivent immédiatement la mort de Jésus. Mais il a dessein de rechercher les lois qui présidèrent au développement de l'idée chrétienne et qui sont d'ordre naturel, biologique, physiologique, psychologique, et parfois artistique et même littéraire.

H-ii RENAN

Il paraît que sa critique se précise et s'élargit, plus attentive encore à la réalité et aux conditions multiples de la vie. La pensée de Jésus va donc être observée comme un germe vivant, depuis l'état embryonnaire jusqu'à l'âge adulte. Elle se modifie sous les influences du dehors et du dedans. Pour étudier ces changements, la biologie et la physiologie s'appuient aussi de la sociologie et de la philosophie.

Sa méthode générale s'applique désormais à étudier, parmi les phénomènes de croissance, les forces plastiques de la nature. D'abord, il est curieux de l'embryogénie, autrement dit de la formation spontanée par laquelle l'être encore inconscient s'efforce à la vie, se pousse tel ou tel membre. Puis, le christianisme est un enfant et non plus un embryon. « Le cordon ombilical qui l'attachait à sa mère est coupé définitivement. Il ne recevra plus rien d'elle : il vivra de sa vie propre. » Comme tout vivant, il déploie une habileté instinctive à se défendre et s'étendre. Plus tard, il passe de l'enfance à la jeunesse et de celle-ci à l'âge adulte, traversant des malaises, des accidents et des fièvres qui sont tantôt des eflets de sa complexion et tantôt des suites de son adaptation aux milieux. Ainsi s'expliquent, après l'éclosion au sein du Juda'isme {Les Apôtres), l'extension et les luttes intestines {Les Apôtres., Saint Paul), l'adaptation à l'atmosphère hellénique et à la vie romaine [L'Antéchrist, les Évangiles), puis l'influence du régime intellectuel et religieux de la Grèce {L'Église chrétienne), enfin l'expansion parallèle de la philosophie païenne et de la morale chrétienne, qui aboutit à la constitution définitive de l'Église (Af arc-

LE CONFLIT Z2u

Aurèle). Qu'il s'agisse des phénomènes internes ou externes, la méthode expérimentale et les sciences de la vie règlent l'étude historique.

Renan y joint les ressources du savoir ethnique, géographique, politique. Et cela fait déjà comme une plénitude d'impressions scientifiques. Ainsi l'ébionisme cénobitique de Jérusalem est l'œuf de la pensée de Christ. Mais cet œuf étouiïe l'être qu'il contient, précieusement conservé à l'abri de l'air et de la lumière. L'esprit de propagande qui anime Philippe et Barnabe va briser la coque. Il s'agit, à présent, de retracer la marche générale des missions chrétiennes vers l'Ouest, c'est-àdire vers la Méditerranée et l'empire romain, et sur la base d'une forte érudition d'établir les raisons matérielles et positives qui leur imposaient cet itinéraire. Renan l'a préparé à son tour; il a suivi les routes d'Asie ; il a refait les étapes, connu les climats, les régions et les cités ; il distingue les peuples par les traits essentiels; il sait d'avance les terrains propres à recevoir la semence ; il a noté l'état des esprits et des mœurs en chaque pays. « La condition fondamentale de la critique est de savoir comprendre les états divers de l'esprit humain. » II. possède à fond la géographie physique et humaine. Il en déduit scientifiquement l'avenir de l'entreprise. Pour plus de sûreté, il a fait dresser la carte par Henri Kiepert à Berlin.

Ce n'est pas tout. L'être vivant croît de corps et d'esprit. Et il rencontre d'autres corps vivants, sociaux, adultes ou adolescents. C'est la résistance, la défense, les crises aiguës ou convulsions dangereuses qui secouent les Églises chrétiennes d'Orient et laisseront

leurs traces dans l'organisme : docétisme, montanisrae, gnosticisme comme aussi les infiltrations philosophiques, véhicules des germes nocifs. Parfois, le retour à la santé comporte un heureux accident : le montanisme oriental a inoculé au christianisme le sentiment artistique. Un organisme qui se développe et se défend, des races qui l'accueillent ou le rejettent, et qui, pensant l'absorber, sont finalement absorbées par lui : voilà décidément l'idée positive de cette histoire. D'oii il suit qu'une étude de psychologie raciale comparative en est l'âme même et pénètre dans la vie profonde des trois premiers siècles de notre ère.

Mais le sein du judaïsme enfermait une dualité pernicieuse que Baur avait mise en lumière. La Loi, essentiellement restrictive et isolante, s'inspire d'un tout autre esprit que les Prophètes rêvant la conversion du monde. C'est l'opposition de la halaka, casuistique savante, à Vagada, prédication populaire. L'agada de Jésus, Paul s'en va la répandre chez les gentils. Or, l'œuvre de Jésus n'était pas née viable, à cause de cette inspiration individuelle qui détruit tout aussitôt ce qu'elle a créé. Elle ne put être sauvée que le jour oii l'Église eut un pouvoir direct, représentant celui du Maître, pour dominer l'individu et, au besoin, le repousser de son sein. Les noms de Pierre et de Paul, réconciliés dans la mort, font illusion à distance. Cette dualité faisait le vice constitutionnel de l'organisme.

En revanche, cet organisme était naturellement adaptable. La loi juive est sociale, et non politique. Pour en avoir usé ibrement avec elle, Jésus n'en a pas répudié

LE CÛM'LIT '227

le caractère essentiel. Et c'est le secret de l'extraordinaire fortune que fit le christianisme. Parce que Jésus a réservé, se tenant hors de la politique, la plus large place aux pauvres et aux humbles et qu'il a donné libre cours à leurs aspirations religieuses, il fit entrer lejour en un nombre incalculable d'existences obscures. Les esclaves seront toujou rs en majorité ; et le flot finit immanquablement par renverser les digues élevées par les politiques. Ni les forces de l'empire romain, ni son administration religieuse, ni sa philosophie pratique et libérale n'ont prévalu contre les idées communistes d'une horde en haillons amenée de Palestine pour orner le triomphe de Pompée. Les Romains fondèrent le monde ancien ; mais les Juifs, secouant sur les villes la poussière de leurs souliers, ont fondé Dieu.

Ainsi l'idée de Christ se développe selon des lois générales qui régissent la croissance de tout germe vivant, et suivant des lois particulières et inhérentes à l'organisme qu'elle fut et à la race d'où elle naquit. D'autres races l'adoptent, composées, elles aussi, de corps et dïimes, et la modifient en s'assimilant. Phénomènes de résistance, d'absorption et de digestion, rien n'échappe à cette enquête expérimentale qui semble menée hors de tout esprit systématique, uniquement attentive à la complexité des éléments qui concourent à la vie intégrale. Et il paraît bien que le goût des nuances se confond enfin avec l'irapersonnalité clairvoyante et scientifique de l'observateur... Par delà les découvertes du microscope s'ouvrent les larges vues d'horizon.

Page 1