‹ Renan, l'égoïsme intellectuelChapitre 29 sur 41 · SUBJECTIVITÉ ET LITTERATURE · texte numérisé non relu

SUBJECTIVITÉ ET LITTERATURE

N'est-ce donc plus le même homme qui, dans son élude d'Augustin Thierry, revendiquait pour l'imagination une part eiïective dans l'histoire et contre une « prétendue exactitude », qui « n'est au fond qu'un mensonge », soutenait les droits de l'intuition «que les historiens exclusivement érudils proscrivent avec tant d'anathèmes? »

Il sied premièrement de ne pas s'aveugler sur les petits brillants de métaphores scientifiques ou biologiques. Cela ne passe guère dans les Origines l'intérêt d'une illustration hors texte. On nous dit qu'au sortir des langes, l'enfant contracte un mal étouiïant que la médecine dénomme croup. On pouvait nous dire simplement que les mystères d"Eleusis exercèrent sur l'idée chrétienne une influence dont le fruit fut la gnose. Le plus souvent ce ne sont que lointaines analogies, et non pas rapports exacts. Témoin la comparaison même de l'histoire des origines avec l'embryogénie.

En histoire comme en philosophie, la curiosité de Renan aspire régulièrement à prendre ses recherches du point 011 elles échappent en grande partie à la science. J'entends bien que l'embryogénie est « la série des formes par lesquelles passe un organisme animal ou végétal, depuis l'état d'œuf ou de spore jusqu'à l'état

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adulte. » Mais je cherche une description un peu précise de ces formes embryonnaires. Quand l'idée de Christ fut-elle à l'état d'œuf? Dans le sermon sur la montagne? Mais on nous dit qu'à ce propos elle prit sa forme vivante. Est-ce le jour où un inspiré osa proclamer : « Laissez là tous ces sacrifices qui donnentà Dieu la nausée; faites le bien? » Mais si cette parole est la cellule initiale, où faut-il placer la segmentation d(; l'œuf, premier stade de l'évolution individuelle ? Quel fut précisément l'embryon enfermé dans la membrane vitelline? Qu'est-ce qui tient lieu de cette membrane ? Paul fut-il une nourrice qui serra l'enfant sur son sein, ou plutôt une vitelline nutritive et nomade? Et comment peut-on affirmer que l'œuvre de Jésus n'était pas née viable, puisqu'il est, au contraire, raaniteste qu'elle a vécu? Serait-ce qu'à l'évolution individuelle a succédé l'autorité de l'Église, comme si un organisme frappé de mort à l'avance, pouvait modifier sa loi vitale? Miracle ou erreur, mais qui nous éloigne également de l'embryologie. L'enfant qui a tous ses organes et se détache de sa mère finira, dsius Marc- Aurèle, par devenir une source qui coule de la montagne.

Dans l'embryogénie, au surplus, Renan recherche l'obscur excitant de l'imagination. Il n'a que dédain pour la clarté comme pour le xvii'' siècle qui en eut le goût. Il recherche la vie spontanée et enfouie. L'interprétation personnelle qu'on en fait y vaut tout son prix. Où les « qualités de jugement et de solide érudition d'un Tillemont suffisent presque », sa pensée est sans aiguillon. « La recherche des origines suppose un esprit philosophique, une vive intuition de ce qui est certain,

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probable ou plausible, un sentiment profond de la vie et de ses métamorphoses, un art particulier pour tirer des rares textes que l'on possède tout ce qu'ils renferment en fait de révélations sur des situations psyctiologiques fort éloignées de nous. »

Il a l'air de ne pas perdre contact avec la réalité. Mais il préfère l'aventure et le philosophisrae. C'est pourquoi il affirme qu'en histoire la seule idée générale compte, seule pure et seule vraie. Et le penchant hégélien lui fait trop oublier qu'il faut des années d'analyse pour une heure de synthèse. Il n'est embryogénie qui tienne. Sur de rares documents et des faits qui échappent à l'observation ne se fonde point la certitude. Renan se résigne quasiment à l'incertitude de tout, hors «les lignes générales, les grands faits résultants et qui resteraient vrais, quand même tous les détails seraient erronés. >> Cela laisse la part belle à la personnalité, l'auteur écrivît-il pour pour l'étoile Sirius.

Cette réserve même n'est qu'une médiocre garantie. Il importe premièrement de ne pas interposer sa propre pensée entre le document et l'usage qu'on en tire. Volontiers l'esprit philosophique ou, si l'on veut, l'intelligence qui flotte entre des documents enveloppés de brumes, met sa fin en elle-même. Ces grands faits résultants résultent surtout d'elle. et du plaisir qu'elle a de les appliquer à l'apparence douteuse de réalités qu'elle ne touche guère qu'en imagination. Est-ce ainsi que procède l'embryogénisle? Prend-il aussi aisément son parti des détails erronés? Le microscope n'est-il sous son regard qu'un appareil grossissant de la fantaisie? Est-ce sur des apparences que lut instituée la

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théorie des bipartitions successives de l'œuf ou celle de l'embryogénie dilatée ou condensée ? Et l'hypothèse caduque de la préformalion et de l'eraboîteraent des germes n'oiïre-t-elle pas un proQtable exemple de ce que la manière philosophique et l'ambition synthétique peuvent répandre d'erreur? Promptes à l'affirmation, l'une el l'autre se plaisent à découvrir des lois dans le mirage de leurs illusions. Le nombre en est considérable — c'est des lois autant que des illusions que je parle — dans les Origines du Christianisme. A mesure que la certitude historique lui échappe, Renan affirme davantage, sous forme générale, ses propres opinions. Il prononce que le socialisme sectaire de 1848 a disparu en vingt ans {Marc-Aurèle, 345). Ou encore : « La philosophie moderne sait la loi des entraînements passagers de l'opinion » (488); » ou même : « La croyance grecque à l'immortalité de l'âme conduisait à l'incinéralion; la croyance orientale en la résurrection amena l'enterrement (535) ». M. Anatole France a rappelé dans son roman Sur la pierre blanche (18), que les Grecs et les Romains pratiquaient concurremment l'ensevelissement et la crémation.

La vive intuition du certain, du probable ou du plausible ne va pas sans quelques transpositions. Refaisant en Asie les voyages de Paul, homme d'action, Renan, rêveur et mystique, nous peint « ces longs voyages pleins de doux ennuis et de rêveuse mysticité » qui « sont un mélange singulier de tristesse el de charme. » La vallée du Lycus otfre aussi ce caractère troublant. Gagne-t-il Amphipolis par la voie Égnalienne, il déclare que ce fut « une des plus belles journées

de voyage de Paul. » Le lin, les plantes des climats les plus tempérés, les grands villages assis aux plis de la montagne, tout y riait à Tapôtre, qui d'ailleurs ne s'y arrêta point. On oublie qu'il n'avait pas lu Rousseau. Mais le morceau intitulé Paul à Athènes est un remarquable exemple de ces évocations romantiques. Renan commente les Actes (XYII, 15-34). Encore faut-il considérer que l'auteur anonyme et conciliant des Actes fait un récit tendancieux, et probablement à propos des conférences de Paul à Athènes, et peut-être surtout de la harangue prononcée devant l'Aréopage. Il se peut que, cette assemblée jouissant d'un antique renom dans le monde hellénique, le compilateur ait été séduit par la tentation de mettre une auréole au front du missionnaire et cédé au désir d'opposer le christianisme comme religion naturelle du vrai Dieu, au polythéisme tatigué des Grecs, (^ette harangue eût semblé, au total, assez insignifiante à des Athéniens cultivés. Renan, qui ne s'abuse pas sur l'invérifiable authenticité de cette partie du texte, a été ébloui de la vision d'une première rencontre entre le miracle grec et le miracle juir. Ni Chateaubriand, ni Waller Scott ni Victor Hugo n'étaient capables d'exécuter un tel morceau. Il retrace un tableau d'Athènes à l'époque de Paul et aussi un peu auparavant, et, certes, beaucoup plus lard, jusqu'au règne d'Adrien, voire de Marc-Aurèle. L'érudition en est minutieuse; la fantaisie incomparable. Paul y ayant pu considérer des idoles, aucun monument, aucune statue n'est oubliée, qui pouvait figurer dans cet unique musée durant trois siècles. Le catalogue en est soigneusement établi ; on a recherché jusqu'aux

modèles h qui furent consacrées ces images, et non pas seulement les artistes. Rien nest échappé à l'historien, non pas même que « ce laid petit Juif » fut peu touché de ces merveilles. Mais cela est de peu de conséquence. Renan examine, palpe ces dieux de l'Acropole et ces hermès de marbre, portraits de cosmètes du second siècle; il se baisse pour déchiiïrer les signatures. Le voilà établi dans la ville et l'âme d'un peuple religieux et philosophe. Il en épouse l'idéalisme, sans renoncer pourtant au mysticisme chrétien. « Honte à celui, s'écrie-t-il, qui devant le Parthénon songe à remarquer un ridicule !» 11 a une page pour la gaîté du climat, la pureté de l'air, le petit bois de pins au milieu des rochers et une autre sur la pastorale à la façon de Théocrile, les enterrements du soir et une autre encore, je pense, qu'il consacre à l'insouciance de la race. Il est Athénien d'Athènes ; il a le sourire qui eût accueilli Jésus, s'il avait paru dans' cette ville unique. — Et saint Paul? Eh bien, saint Paul qui vint à Athènes ne nous dit mot ni de conférences avec les stoïciens et les Épicuriens ni du fameux discours devant l'Aréopage ni de rien qui appuie celte magique érudition.

Renan préfère, toutefois, « le chaos riche de vie » pour l'organisera sa manière. Il n'invente pas ses solutions ; il les choisit. Et il arrive que son choix se règle moins sur le document que sur son propre tour d'esprit. Son exégèse comme sa pensée est d'après d'autres, mais presque toujours personnelle. Aux solutions qu'il adopte, il laisse un peu de jeu, tout comme il a du goût pour les textes d'une douteuse clarté où l'exgèse a de la marge. Il lui plairait assez de ne pas

trop choisir, ou de choisir sans trancher. Sur ce point encore, il se sépare de l'école de Tubingue. C'est à peu près ce qu'il appelle « l'emploi de la méthode intermédiaire, » Il n'accepte ni ne rejette la tradition qui s'attache à Simon le Magicien, sans tenter sa réhabilitation et sous réserve de ne pas trop charger sa mémoire, obéissant à une intime défiance des fraudes pieuses. Il accorde une existence considérable à Clément Romain, dont nous ne savons presque rien ; au contraire Flavius Clemens existe trop chez les historiens, ou du moins il entrevoit en lui un chrétien fort indécis. Parfois il s'avise qu'une impression détermine sa critique, comme lorsqu'il soupçonne invinciblement que la ruine de Paul fut consommée à Jérusalem par les judéochrétiens, malgré le chapitre xxi des Actes qui porte l'émeute au compte des Juifs d'Asie. D'autres fois, il ne s'en avise ni ne nous en avertit.

Quant au sens profond de la vie et de ses métamorphoses, c'est encore une autre alfaire. Par un effort d'intelligence élargie, Renan essaye de rompre le corset des systèmes pareils à celui de Baur ou de Taine. Il en veut donc à la vie même. Mais malgré tous les raffinements de la science la plus attentive, la vie même se compose de rapports trop obscurs et hypothétiques, trop complexes aussi pour être reconstitués qu'en imagination. Surtout il y a une façon de sentir, qui n'est nullement universelle, mais propre aux temps et aux individus, résultante intime des mille influences qu'ils reçoivent ou repoussent, et que la seule intelligence n'atteint point à travers les textes morts.

Renan n'a que son Moi pour y suppléer. Il traverse

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