‹ Renan, l'égoïsme intellectuelChapitre 30 sur 41 · LE COM'MT 'Z-S-J · texte numérisé non relu

LE COM'MT 'Z-S-J

les temps avec lui-même. A suivre cette déformation de l'idée de Jésus, il goûte l'existence complète, la pleine douceur d'être dans la fonction qu'il a voulue. Sur la trame de ses analyses il inscrit ses penchants, ses pensées, son rationalisme mystique, son philosophisme hégélien, tout Renan souple, complexe et ondoyant. Il consacre un volume à Marc-Aurèle pour asseoir un philosophe sur le trône des Césars avec un peu du scepticisme ironique et de la rêverie des Dialogues, et se réservant de faire pins tard son propre Examen de conscience à l'exemple du testament philosophique de ce prince de la pensée. Et, pour le trancher net, son sentiment de la vie en histoire se ramène à quelques dispositions intellectuelles qui lui paraissent des manières supérieures de prendre et comprendre sa propre vie et son propre temps.

De là ces anachronismes redoutables qui ne s'atténuent pas à mesure qu'il avance. La couleur générale répandue sur Paris le 25 mai 1871 illumine la .vision de l'Apocalypse. Pareillement, la Révolution française jette un jour é-clatanl sur les folies de Néron. Au millénarisme il oppose la théorie scientiflque du refroidissement de la terre. Et il y joint à son ordinaire quelques considérations empruntées de Hegel : « Avant cet épuisement du capital planétaire, l'humanité aura-t-elle atteint la science parfaite... etc?... » Nous connaissons l'antienne et le sempiternel alléluia. Ainsi Jacques Obliam, trère du Seigneur, lui semble déjà une manière de pape étroit, entêté et bigot, qui repousserait les avances des éloquents laïques qui de nos jours ont tenté d'élargir le catholicisme. Même à l'instant qu'il

étudie un fait avec une méthode minutieuse, il lui arrive d'adresser à la bonié infinie une oraison jaculatoire. Au reste, ces extases mystiques ne vont pas jusqu'à lui rendre supportable l'absorption de l'individu par le collectivisme Quand il rencontre les tendances communistes de Jésus, il sourit; le couvent et le moine lui paraissent représenter le vrai christianisme, et il soupire. De communauté il n'admet que la scientifique, celle des frères philologues ou chimistes, destinée à diminuer l'importance de la famille {Les Apôtres, 132). Et tandis que l'Église va fondant son autorité, rhumeur de Renan va se chagrinant et la façon dont il envisage les métamorphoses de l'idée chrétienne manque enfin de sérénité. Il devient partial, ironique, amer, avec de visibles complaisances pour le? incrédules et mal croyants, Simon de Gitton, Apollos, Montanus. Ses pointes s'aiguisent contre le clergé, « ver rongeur de l'Église. » Même ceux qui n'en furent pas ne manquent point de remarquer cette tendance d'une pensée qui se tient pour libérale, sinon pour objective.

A vrai dire, l'unité de l'ouvrage réside en l'opiniâtreté avec laquelle Renan considère les traverses du catholicisme. Il rend plus complète justice à l'esprit de Voltaire, àprésent qu'il rencontre un satirique, Luciene qui en est comme la première incarnation et perce la chimère chrétienne de ses railleries. Ses jugements se ressentent de son plaisir. Car il se plaît aux démolisseurs du bercail, à la mordante gaîté du même Lucien, à l'aigre critique de Gelse, à Pontœnus dont 1' « heureux génie » réduit le christianisme au culte du beau. Dès

les Apôtres, il ne voyait pas beaucoup de martyrs très doués d'intelligence. Il est vrai que Spinoza, dans son Traité tkéologico- politique, l'avait dit avant lui des Prophètes. Relevant le reproche que fait Arrius Antoninus aux témoins de Christ d'étaler des morts théâtrales, il n'a garde d'alléguer pour leur défense qu'ils n'avaient le choix ni du genre de mort ni du théâtre, et que si, à son sentiment, « les républiques de l'antiquité, où chacun était obligé de s'occuper des querelles de partis, étaient fort incommodes », la posture de Silas assis sur la chaise rougie au feu l'était davantage. Mystique, il conte les épreuves des martyrs avec zèle; philosophe, il ne résiste pas à la tentation de sourire avec les rieurs,

L'Église a méprisé le corps. La science le considère davantage. Mais pensez-vous que Renan, esprit scientifique, va se prendre aux erreurs concernant l'hygiène, le bien-être physique et social? Non; il défend la cause de la beauté féminine. Et comme la vertu a été un principe poussé si loin dans le catholicisme que, par une erreur d'idéalisme qu'on ne saurait trop condamner, l'état de virginité a pu paraître préférabte à celui de mariage, le même Renan, par l'erreur d'un idéalisme contraire, met la beauté sur le même pied que la vertu. Philosophie charmante, mais à distance et dans une famille qui ne nous touche pas de trop près. Les plus délicieux disciples du maître subtil, n'hésiteront pas ensuite à prononcer que la femme ne doit point être vertueuse. Mais il faut lire la page 554 de Marc Aurèle. Oii l'on attendait une réhabilitation des volontés de la nature contre le faux ascétisme, on

sent les frissons des petits abbés installés à la toilette des marquises et contemplant les soins d'un air charmant. Ailleurs, Renan compare la religieuse et la diaconesse, soustraites « au devoir de reproduire Tespèce humaine», à l'hétaïre ou à la cortigiana. Une jeunesse trop mystique et un certain tour d'imagination propre aux lévites l'attirent à des contemplations où l'on souhaiterait non pas moins de talent, mais moins de curiosité. Avec les païens jaloux des privilèges du prêtre, il épie d'un regardin discret, au travers de l'huis disjoint, l'immersion baptismale. Le souvenir du saint baiser lui donne de l'émoi. Les piacula de l'an 64, supplices infâmes renouvelés de Dircé et des Danaïdes, excitent ses facultés de recherche et d'analyse. Erudition inquiétante qui découvre en de sanglants spectacles l'exquise équivoque de la chasteté, et qui fait moins d'honneur à sa curiosité qu'à son tour de main. Néron, tout gâté par la littérature, n'avait peut-être pas trouvé sans son aide ce ragoût de pudeur et de volupté.

Caria littérature, dont Renan est l'ennemi déclaré, entre pour sa part en celte méthode élargie. Est-il besoin de noter que les Origines renferment des modèles de critique littéraire, de la meilleure, qui s'appuie sur les textes minutieusement étudiés et n'exclut ni le goût, ni le sens artistique, ni même le bon sens? Témoin les chapitres xvi et xvn de l'Antéchrist où se poursuit l'étude critique de l'Apocalypse. Le chapitre xi des Évangiles enferme une excellente analyse des beautés populaires de Matthieu. Le rapprochement avec le Gorrège ou Raphaël harmonise discrètement l'impression esthétique. Ce que l'historien écrit de Luc n'est

pas moins achevé. Il semble que jamais les ressources de la conscience littéraire n'aient mieux exprimé, ni plus simplement, le secret de» œuvres.

Ailleurs on cherche en vain la vérité historique; mais on voit à plein l'auteur. Il se délecte du passé ; il est dilettante; il est aussi un moraliste rare, spirituel et ondoyant. Alors il lui arrive de faire paraître une agilité qui l'égale aux plus déliés d'entre les casuistes. Sa main gauche ignore les dons de sa main droite à qui elle les reprend d'un art merveilleux. Il s'amuse de l'idée qu'il se fait de Marc-Aurèle d'après luimême, lui-même fort désabusé de l'Avenir de la Science. « La plus solide bonté est celle qui se fonde sur le parfait ennui, sur la vue claire de ce fait que tout en ce monde est frivole et sans fond réel. » Il faut éclairer cela par les Souvenirs d'enfance et la philosophie de l'Écclésiaste déjà nommé. Mais pour embrasser vraiment cette bonté parfaite, le plus sûr est de réunir en une même phrase Jésus, Çakya-Mouni, Socrale, François d'Assise et « trois ou quatre autres sages. » Même il semble que ces comparaisons imprévues relèvent moins de la littérature que d'une certaine complaisance pour le paradojte et d'un penchant à étonner le bourgeois, que Flaubert n'eût pas désavoués.

Un scepticisme élégant, le scepticisme littéraire serait-il donc le dernier mot de la science embryogénique? Ainsi les lois et les faits résultants de l'histoire, dont on nous disait toute l'importance, poseraient sur la vanité des vanités? Cet appareil scientifique aboutirait à la spéculation souriante ? Je n'oublie pas, certes, que le don de sourire de son œuvre est « la qualité

essentielle d'une personne distinguée. » J'entends aussi que les âmes des martyrs crient : « Jusques à quand, Seigneur, ne redemanderas-tu pas notre sang à ceux qui habitent la terre? » Et que Renan ajoute : « Il leur sera donné une robe blanche, pour qu'ils attendent encore un peu. » Et cela est un délice. Que s'il m'arrive de me demander comment s'accordent ensemble l'ironique volupté de contemplation qui se résume en ces mots : « sourire et jouir » et la recherche de la vérité, la méthode du Cohélet et celle de Baur, c'est sans doute que la démarche scientifique de Renan m'échappe encore, et qu'il faut porter au compte de la vie et de ses métamorphoses ces difficultés.

Ou plutôt, à force de mettre tout dans tout et Renan au cœur de tout, il érige ses contradictions en théorie et s'en fait une méthode. Comme elles sont les inévitables effets de son caractère indécis et du flottement de ses idées, il finit par y découvrir des signes de la vérité : opinari humanum est. Il note déjà dans Les Apôtres qu'en une société et un siècle comme les nôtres, nous croyons plusieurs choses à la fois, et que le changement prouve la sincérité. Même on peut supposer qu'à force d'intelligence il fait dépendre le vrai du point de vue sous lequel son esprit se place.

Tantôt les natures comme celles de Paul ne changent qu'une fois [Saint Paul, 373) et tantôt leur passion n'exclut pas la mobilité [L'Antéchrist, 76.) A propos des Évangiles, il prend en main des opinions contraires ; en sorte que Jésus existe par ses traits essentiels dans ces textes qui matériellement ne sont point vrais. Il n'est pas jusqu'à cette sorte de candeur flottante qui

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fit leur fortune, qui n'ait « quelque chose d'arrêté dane les contours », selon qu'il est nécessaire au propos du moment. Le Maître môme est tour à tour plus grand homme ou plus grand Juif. Et l'embarras augmente, lorsque nous entreprenons de discerner la part qu'il eut dans les Évangiles.

Voici, jusque dans les termes, les fuites de raisonnement. La vie de Jésus et l'histoire de la rédaction des Évangiles se pénètrent... 11 faut laisser la limite indécise, « au risque de paraître se contredire. » Il a tout fait, même ce que d'autres lui ont prêté... Il y eut en lui ce que les théologiens appellent «communication des idiomes. » (Les Eoang. , 204.) Mais s'agit-il de mettre en lumière r'mportance de ces premières traditions chrétiennes qui façonnèrent la légende et le cerveau des foules, c'est autre chose. (447) Sur ces questions de premier plan Renan balance son esprit amusé. Plus mystique et délié que Strauss, il se garde de prendre trop nettement position. Il combine, concilie, amalgame, équilibre les opinions comme les textes. Tel Apollos, il est ». susceptible de chercher toujours », plus curieux que passionné de vérité.

Cette mobilité d'esprit est apparemment le dernier terme de l'intelligence élargie. Elie atteint à une souplesse admirable qui fait peut-être le principaprix de cette histoire. Mais nous parlerons de vérité positive à une occasion meilleure.

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