‹ Renan, l'égoïsme intellectuelChapitre 31 sur 41 · PIERRE ET PAUL · texte numérisé non relu

PIERRE ET PAUL

Quand Diderot peint le Père de Famille, c'est Diderot qui parle, ordonne, soupire, pleure. Stendhal écrit Le Rouge et le Noir, et c'est sa vie idéale qu'il met en sensations, actes, énergies. Cette race d'esprits ne s'évade point de soi. Dans les portraits historiques qu'a tracés Renan, il a fait servir les textes de l'histoire à croquer, dit-on, certains confrères de l'Institut, naais surtout à refléter l'égotisme de Renan. Certes, il n'est pas tout en tous, selon le mot de saint Paul, mais tous sont par rapport à lui, dans une condition dépendante de ses idées, de ses goûts ou de ses préférences. Ce qui contrarie ses habitudes de pensée fait ombre dans ces morceaux fameux, au lieu que la lumière se répand à profusion sur les teintes d'âme qu'il préfère. Les Athé-

l'SYCllOLOGIF IITSTOIUOI i: -J./ici

niens poursuivirent Phidias pour avoir mis une figure à sa ressemblance sur un monument. Parmi eux le procès de Renan n'eût pas pris de fin.

Pierre est un bien excellent homme, surtout pour quelques faiblesses que Renan connaît. D'abord, il ne s'attachait pas aux questions de parti... « Les natures profondément bonnes sont toujours indécises; parfois même elles sont entraînées à un peu de dissimulation; elles veulent contenter tout le monde... » Pierre, d'esprit timide et court, n'évitait pas toujours « cette faute bien légère. » Avec Paul, il penche vers les incirconcis; avec les juifs sévères, il tenait pour la Loi. {Saint Paul, 84-85). Il s'agit du premier dissentiment qui divisa

I Église à propos de la circoncision de Titus. Sauf erreur, ni le récit de Paul [Galat. ii, 1-10), ni celui des Actes (xv, 6-11), n'enferment cette interprétation. Pierre prononce simplement des paroles libérales, en faveur des gentils, dans l'assemblée des apôtres. Plus loin {Saint Paul, 297) nous lisons : «... Comme tous les hommes qui cherchent par d'innocents artifices à sortir d'une difficulté, il ne prétendait pas avoir eu raison; il voulait seulement satisfaire les uns et ne pas aliéner les autres. De la sorte on ne réussit d'ordinaire qu'à indisposer tout le monde. » Cette autre touche du portrait se rapporte à la discussion d'Antioche entre Pierre et Paul. Celui-ci relate expressément l'affaire. {Gai. ii,

II et suiv.) Pierre, à Antioche, cesse de manger avec les chrétiens incirconcis après l'arrivée des envoyés de Jacques ; il s'isole, « ayant peur des circoncis », ajoute Paul. Et il dit encore : « Les autres Juifs usèrent comme lai de cette dissimulation ; et Barnabe même s'y laissa

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aussi entraîner avec eux. Mais quand je vis qu'ils ne marchaient pas droit selon la vérité de l'Evangile, je dis à Géphas devant tout le monde : « Si vous qui êtes Juif, vivez comme les gentils et non pas comme les Juifs, pourquoi forcez- vous les gentils à judaïser?... » Il convient de ne pas méconnaître la situation. Pierre, qui prêcha les gentils avant Paul, appartient à l'église de Jérusalem. Paul respire l'indépendance. Pierre est une colonne de cette église dont les émissaires se montrent scandalisés par sa communion avec les païens convertis et son infraction de la Loi juive. Sur leurs représentations, il s'abstient et fait retraite. Par la crainte des circoncis, dit Paul, dont le sentiment est sincère, mais dont la pensée s'est beaucoup plus élargie que celle des Apôtres qui ont vu la vie et la mort de Christ. Et pourquoi pas, en conséquence, par un sentiment de solidarité avec les vrais représentants de l'Église et pour en maintenir l'autorité morale? Pourquoi pas dans le dessein de faire cesser le scandale? Barnabe, qui jadis a soutenu Paul, se retire à l'écart pareillement. Fut-il donc, lui aussi, irrésolu, versatile et ami de toiit le monde? Renan insinue enfin qu'après le départ des envoyés, Pierre se remit sans doute à table avec les gentils comme devant. En vérité, il prend sur le sien. Il faut appuyer celte peinture morale d'un texte plus récent. « Un certain manque apparent de franchise dans le commerce de la vie m'est pardonné par mes amis qui mettent cela sur le compte de mon éducation. cléricale. Je l'avoue, dans la première partie de ma vie, je raen" tais assez souvent, non par intérêt, mais par bonté,

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par dédain, par la lausse idée qui me porte toujours à présenter les choses à chacun comme il peut les comprendre ». Cette bonté, « qui vient souvent d'un fond d'indilTérence » et l'étude de cette indécision qui n'otîense, mais n'oblige personne et, faute d'une résolution nécessaire, s'engage en des situations difficiles, on les trouve, avec les lignes précédentes, dans les Souvenirs d'enfance et de jeunesse.

Le plus beau des portraits où hù-mème il s'est peint.

Seherer a noté que Renan inventa, à la lettre, la physionomie de Luc pour le courber sous l'ascendant de Paul. Le portraitiste a beau déclarer dans les Feuilles détachées qu'il compte pour son salut sur l'intercession de l'apôtre des gentils. Il ne l'aime guère. Je ne dis pas qu'il cède à l'aversion. Certains traits de cette âme forte ne sont pas pour lui déplaire. Paul résista, lui premier, à l'autorité de lEglise. Paul est un ancêtre du protestantisme. Mais, à cette heure, même les défauts du protestant frappent sa vue. Enfin il ne l'aime pas.

L'idée seule est pur3 ; et Paul fut « un homme d'action, plein de feu, médiocremeiit mystique. » Ce caïd juif, de mine chétive, d'étrange raisonnement, qui dicte un grec à peine intelligible aux lettrés et traite d'idolâtrie la beauté de l'Acropole, n'est pas son fait. Ce dogmatiste n'a pas un tempérament abstrait par-dessus tout, mais tout vibrant de nature, et médiocrement artiste. Soutfrantet de faible complexion, comme aussi d'une résistance à toute épreuve, il consume sa vie en

voyages, propagandes et luîtes au grand jour. Ce genre d'existence ne ressemble pas à celle d'un philologue qui, parmi ses manuscrits et ses livres, jouit beaucoup par la pensée. « Enrôlé comme par une force supérieure dans une secte qui n'était nullement celle de sa première adoption », mais doué d'une « individualité allière », il ne s'épuise pas d'abord en combinaisons intellectuelles. Il poursuit, par vents et marées, son chemin de Damas jusqu'à Rome et peut-être on ne sait oîi. En vain, Renan compare cette « capacité infinie de vouloir et d'embrasser » à l'âme d'Alexandre. Il s'en faut de rien que cette frémissante activité ne le gêne et l'offense. Quoi qu'elle en ait, son individualité intellectuelle ne goûte guère une individualité à ce point spontanée, circulante, sensible et prompte à l'effusion. Mais comme elle était à la fois tenace et virile Renan l'appelle absorbante et encombrante. On ne niera point que « impérieux compagnon » ne soit une désignation peu sympathique. Paul, nous dit-on encore, était dépourvu de tendresse ; il avait seulement reçu du ciel la faculté d'aimer avec force les associations fondées par lui. Il est certain que Renan n'était guère sensible qu'aux idées, possédant « la faculté de suffire à son propre bonheur et d'aimer par conséquent la solitude. » Paul était l'altruisme en action ; Renan ne l'était même pas en pensée.

Dans les difficultés que Paul eut nécessairement avec les hommes, Renan le juge parfois sans indulgence. Barnabe voulut lui faire accepter la compagnie de Jean- Marc, qui les avait une première fois abandonnés à Perge, au début d'une mission délicate. Que l'un sou-

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tînt son cousin, c'était un sentiment naturel ; que l'autre se défiât, sa défiance ne l'était pas moins. Au surplus, le texte ne prouve pas qu'elle fût injuste. « U se forma donc entre eux quelque contestation, disent les Actes, (xv, 37-30) de sorte qu'ils se séparèrent l'un de l'autre ». Mais il semble que Renan monte le ton de la querelle en même temps qu'il supplée à l'indigence du texte. La sympathie qu'il porte à Barnabe et sa tendance à l'envisager comme victime d'une « énorme » injustice historique ne laissent pas que d'accabler un peu Paul. « A vrai dire, ajoute-t-il, il est permis de supposer que la rupture eut des raisons plus profondes. C'est un miracle que les prétentions toujours croissantes de Paul, son orgueil, son besoin d'être chef absolu n'eussent pas déjà vingt fois rendu impossibles les rapports de deux hommes dont la situation était toute changée, Barnabe n'avait pas le génie de Paul; mais qui peut dire si, dans la vraie hiérarchie des âmes, laquelle se règle par ordre de bonté, il n'occupe pas un rang plus élevé? » Et rappelant ce que Barnabe avait été au début pour le futur apôtre, le môme écrivain, qui justifie volontiers les excès par le succès, n'hésite pas à accuser Paul d'ingratitude. « Quel est l'homme d'action qui, une fois en sa vie, n'a pas commis un grand crime de cœur? » Mais il se peut, en eiïet, que le dissentiment fût plus profond et que Barnabe, qui avait suivi Pierre dans l'affaire d'Antiophe, demeurât attaché à l'autorité officielle de Jacques, frère du Seigneur. Et n'est-ii bien vrai que les exigences de son œuvre s'imposaient à Paul, et que tel psychologue moralisant pouvait, avant de tracer les

lignes précitées, se souvenir du Liban et d'une insuffisance de cœur et d'un attachement à son œuvre autrement singuliers? Il sera mieux inspiré, à l'instant que Paul entreprend son troisième voyage : « La première règle de l'homme voué aux grandes choses, dira-t-il, est de refuser aux hommes médiocres le pouvoir de le détourner de son chemin. »

Pendant toute la lutte de Paul contre les vieux entêtés de Jérusalem et les faux frères, Renan n'a pas trop de tout son talent d'écrivain pour voiler le parti-pris qui incline son exégèse. Cet amour même, dont Paul anime et réchauiïe ses églises, lui apparaît comme un révulsif trop violent. Il préférerait le novateur avec « une personnalité fnoins énergique. » La première partie de VEpltre aux Galates dans laquelle ce rude jouteur défend son œuvre au nom d'une révélation qu'il affirme devoir à Jésus et non à Jérusalem, indispose le même Renan qui, lui refusant le titre d'apôtre de droit divin, le déboute historiquement de cette prétention. Bref, le missionnaire manqua au chapitre de la politesse et de la modestie sulpicienne. Il était ferme dans l'action ; c'est tout dire. On en vient à se demander si, dans ce qu'il appelle cassant et exagéré, Renan n'est pas surtout choqué de rencontrer un caractère sans doute impressionnable à l'excès, mais un caractère.

« Cassant et exagérê^» ne manquent pas d'agrément lorsqu'on voit toutes les difficultés semées sur le chemin de Paul et si l'on considère qu'à son retour d'Athènes, il faillit être victime d'un complot tramé par les Juifs pour le tuer pendant le voyage. Non que Renan soit

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ébloui par Jacques Obliara, mendiant solennel et bigot avec ses calus aux genoux. Il ne méconnaît pas que Paul, à travers mille dangers, porte le progrès moral qui sauve l'idée christienne de l'élouffement et affranchit la religion de la Loi. Encore un coup, il le trouve grand, sous réserve d'en rabattre à l'examen.

Le contemplateur procède par insinuations, contrastes, comparaisons et réticences; l'écrivain analyse un héros de la vie pratique; le psychologue arrange sa phrase, sinon les textes. On dirait, non pas Gélimène, mais Arsinoé appliquée au commentaire des documents. Paul n'était pas bel homme; mais sa laideur avait bien du charme. Avec des manières distinguées et même de l'onction, combien il était roide ! Sans manquer d'esprit, il croit lourdement. Dieu nous garde de diminuer son mérite ni de tourner contre lui telle épître qui fait un grand honneur à son talent; mais il est possible qu'il ait exagéré les torts qu'on eut envers lui et prêté « la basse pensée de courir sur ses brisées » à des ennemis dont on nous dit ailleurs qu'attachés à perdre son œuvre par l'injure et la calomnie, « ils le suivaient pas à pas. » (32G, 370.) Jamais admiration n'enveloppa plus de pointes acérées.

« Paul fut un admirable missionnaire, mais ce fut surtout un admirable directeur de consciences. Jamais on ne s'envisagea mieux comme ayant charge d'âmes ; jamais on ne prit le problème de l'éducation de l'homme d'une façon plus vive, plus intime. Ne croyez pas que cet ascendant fût conquis par la flatterie, la mollesse. Non, Paul était rude, laidy quelquefois colère. Il ne ressemblait nullement à Jésus [qui, au demeu-

rant, fut peut-être laid, et nous fut montré violent à son heure;] il n avait pas son adorable indulgence, sa façon de tout excuser, sa divine incapacité de voir le mal. Souvent il était impérieux et faisait sentir son autorité avec un ascendant qui nous choque. Il commande, il blâme durement ; il parle de lui-même avec assurance et se propose pour modèle sans hésiter. Mais quelle hauteur ! quelle pureté ! Quel désintéressement! Sur ce dernier point, il va jusqu'à la minutie. Dix fois il revient avec fierté sur ce détail, en apparence puéril, qu'il n'a rien cotité à personne, qu'il n'a mangé gratis le pain de personne, qu'il travaille nuit et jour comme un ouvrier, quoiqu'il eût bien pu faire comme les autres apôtres et vivre de Vautel. » (236)

La psychologie expérimentale de Renan, qui se joue parmi les nuances, épouse mal les reliefs de celte rare figure. « On ne rabaisse pas Paul au-dessous du commun des grands hommes » quand on fait paraître qu'il fut parfois emporté, dans la défense qu'il opposa à ses ennemis judéo-chrétiens. iMais on ne marque pas un extrême soin de la grandir lorsqu'à tout propos on l'accable sous la comparaison avec le doux Jésus qu'on a rêvé. Et on le maltraite, oubliant à l'occasion que ces faux frères étaient secrets et acharnés et que la réalisation de l'idéalisme est traversée de plus de difficultés et plus graves que la conception. « Les soucis d'une étroite orthodoxie ne sont pas les nôtres, remarque Renan ; à d'autres il appartient d'expliquer comment on peut être un sainJ, tout en malmenant le vieux Céphas. » Paul n'est pas de ceux qui biaisent; il parle publiquement et ne mâche point ce qu'il a sur le cœur.

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Cet apôtre ardent a cédé toutes les fois qu'il s'est agi de sa personne, mais jamais quand sa soumission eut ruiné son œuvre. II a cédé aux dévols officiels de Jérusalem, qui ne savaient qu'user leurs genoux en prières et tendre la main pour l'aumône. Môme il les a nourris. Allons-nous, à notre tour, après lui avoir contesté ce litre d'apôtre qu'il prit de haute lutte, examiner onclueusement s'il fut plus ou moins près de Dieu, destiné à l'une des toutes premières places au royaume des cieux, s'il fut un saint ? Il lut une énergie et un tempérament, un cœur et une volonté, pèlerin passionné, organisateur avisé d'un idéalisme qui s'étiolait sans lui ; il fut un homme.

Il était immanquable que cet homme devînt un théologien. Le dogmatisme était pour lui comme un prolongement nécessaire de l'action. Cette théologie de l'auteur de ÏÉpitre aux Romains, Renan l'a soumise à une critique experte. L'historien en a démêlé les conséquences, dont la plus immédiate renverse la conception rationnelle de la liberté et du mérite personnel, et la plus lointaine rejoint les innovations de protestants et des jansénistes. Une main habile a débrouillé le chaos de l'histoire ecclésiastique. Mais le psychologue ne supporte pas l'absence de qualités dont il fait le plus d'état. Paul crut, moins sans nuance que sans critique. Sa foi vient d'une hallucination ; la raison en est trop exclue, trop voisine la folie. Et il désavoua la nature, comme aussi l'attrait sexuel. De complexion peu voluptueuse, il (ut d'abord frappé des difficultés qu'apportait dans les églises la réunion des deux sexes...

En réalité, il a pensé comme un administrateur

d'âmes qui a la pratique des hommes et des femmes. Même au milieu de ses exagérations et exaltations, il a connu la dignité du corps et, sans proscrire le mariage où il ne pouvait pourtant pas voir une discipline de sainteté ni un rempart contre les désirs de la chair, i\ en a parlé avec quelque pénétration psychologique. Il faut convenir qu'il est au rebours de la science et que sur sa théologie l'Église fondera des erreurs dommageables à l'humanité. Autre, il n'eût pas fait ce qu'il a fait. Il formait des saints. L'hellénisme n'en a pas, ni même la science ; l'un et l'autre ont eu aussi bien, c'est-à-dire des hommes positivement utiles aux hommes. Ne cherchons pas en son esprit ce qu'il ne pouvait contenir et relisons l'admirable page sur l'amour humain.

« Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas l'amour, je suis un airain sonnant, une cymbale retentissante. Quand j'aurais le don de prophétie, quand je connaîtrais tous les mystères, quand je posséderais toute science, quand j'aurais une foi suffisante pour transporter les montagnes, si je n'ai pas l'amour, je ne suis rien. Je transformerais tous nos biens en pain pour les pauvres, je livrerais mon corps aux flammes, si je n'ai pas l'amour, cela ne me sert de rien. L'amour... n'est pas égoïste... Il sympathise au contraire avec la vérité... L'amour n'a pas de décadence, tandis que la prophétie pourra disparaître, le don des langues cesser, le don de science devenir sans objet. La science et la prophétie sont des dons partiels; or, quand le parfait viendra, le partiel disparaîtra... »

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Gela ne laisse pas que de plaire à Renan, qui ne s'avise pas assez que cet amour n'est pas uniquement un amour de lêle et n'enibrnsse pas l'humanilé commeune entité. ïl regrette que Paul n'ait point été instruit dans la psychologie expérimentale. Combien celle de l'apôlre n'accuse-t-elle pas une plus exacte connaissance des hommes que celle de son historien t Nulle part, sauf peut-être aux livres des casuistes, la pâte humaine ne fut plus finement maniée. Paul ne fondait pas des instituts scientifiques, mais des églises. 11 agissait sur des esprits simples et le plus souvent ignorants. Il a été l'admirable colporteur de la vérité sentimentale qui couronne l'autre. Non, l'homme n'est pas tout raison; ou, si l'on préfère, l'exercice de la raison ne fait pas le prix réel de l'homme. A le bien prendre, le monastère scientifique de Renan est aussi étroit que le dogmatisme ecclésiastique de Paul.

Et c'est pourquoi Renan, ami des voluptés savantes, jouit de l'univers et penche au scepticisme. De là vient aussi que l'élan de l'esprit de Paul, qui, excité par une première vision, finit par épurer Jésus au point d'en faire « une archée métaphysique » offense et égare son critique appliqué aux sondages intelligents. Il voit fort bien la part de l'imagination dans l'avancement de cette pensée. Mais il comprend moins clairement l'imagination au service de la passion. Renan cherche toujours, moins par conviction que par accoutumance ; et ses méditations de cabinet l'inclinent à la belle humeur. Paul, vieux lutteur qui sent vivement, devient morose en sa prison. Hélas ! C'est le commun salaire de ceux qui ont trop aimé leurs sem-

blables. Après avoir cru lourdement, puis durement, l'apôtre sur son déclin aurait cru tristement, au point d'appeler la mort. Peut-être le texte (V. Antéchr. 101 et la note.) n'est-il pas aussi explicite. A coup sûr, un tel homme ne finit point dans le dilettantisme ni dans une joyeuse communion avec l'Ecclésiasle. On connaît le morceau où l'historien esquisse le portrait d'un Paul plus moderne et qui, mêlant une pointe de scepticisme à son dogmatisme actif et ardent, dirait de temps en temps : « Vertu, tu n'es qu'un nom. » Paul achevant sa journée sur le cas conscience du prêtre de Nemi, après avoir ressemblé à Luther : c'est le terme où aboutit cette élude de psychologie historique. Mais il fut une force ; et l'intellectualité de Renan ne tient pas la force pour une chose aimable.

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