MARO-AURÈLE
A la fin du règne d'Antonin, l'Église est consliluée et l'âge des Origines révolu. Entre les motifs dont Renan appuie son dessein de consacrer néanmoins un volume à la communauté chrétienne sous Marc-Aurèle, un surtout lui lient au cœur. Un philosophe excellent détint le pouvoir absolu et essaya de sauver le monde ancien par la raison. Il importait, ajoute-t-il, que celte expérience fût faite. C'est assez dire que i'étude psychologique de Marc-Aurèle déborde l'histoire du christianisme et que la personnalité de Renan envahit cette
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analyse d'âme. Au surplus, il nous en avertit par une comparaison préalable : « Le souverain vraiment digne de ce nom observe l'humanité de haut et d'une manière très complète. Son point de vue est à peu près celui de l'historien philosophe. »
Le portrait de Marc-Aurèle jeune est un chef-d'œuvre de vivante érudition. La partie physiologique y est touchée d'une main délicate. L'esquisse morale n'en est pas moins heureusement traitée. De bonne heure, Marc renonce à la « manière un peu frivole » du lettré Fronton, son maître, pour le langage plus sévère des philosophes. La philosophie impliquait alors certaines pratiques qui transforment le jeune stoïcien, revêtu du docte manteau dès l'âge de douze ans, en une sorte de religieux. Ce mot, toutefois, appelle une réserve. « Ce qui lui manqua, ce fut, à sa naissance, le baiser d'une fée, une chose très philosophique à sa manière, je veux dire Tart de céder à la nature, la gaieté, qui apprend que Vabstine et sustine n'est pas tout et que la vie doit aussi pouvoir se résumer en sourire el jouir. » Marc-Aurèle adolescent n'avait pas le sourire de Prospero mourant. Ses maîtres furent des « pédagogues respectables, mais un peu poseurs », qui ne mirent pas leur élève en joie. En vérité, il fut bon, d'une bonté un peu naïve, volontairement aveugle, versant sur tous une bienveillance infinie et l'universel pardon, faites vivre avec les dieux parmi les hommes. Renan presse l'analyse : il a rencontré dans l'histoire une grande âme unie à un esprit d'élite. Pourquoi faut-il que ce grand esprit n'ait jamais osé « nier absolument le surnaturel? » C'est qu'au mépris de la litté-
ra-ture et à une forte éducation philosophique il joint une éducation scientifique trop faible. Mais, au total, « sa vertu, comme la nôtre, reposait sur la raison, sur la nature. » Et voilà le modèle de la religion humaine, le type de la piété, non d'un païen, mais uniquement d'un homme achevé II fut pieux sans l'être, ou plutôt, quoiqu'il le fût, on souhaiterait qu'il ne lé fût pas. Il fallait nous attendre à ces souples et délicates inflexions de la veillé. Renan ajuste son idéal.
Il goûte surtout en Marc le moraliste intérieur, si je puis dire, qui na pas de système dogmatique. Il le rêverait, à la vérité, plus curieux, plus muni de positivisme, plus fermement panthéiste, plus décidément enclin à une certaine logique de Hegel. Il écrit ce nom à propos de la gnose : c'est tout juste s'il ne le prononce pas à propos des Pensées. Il ne consent point, ou plutôt il s'eiïorce de voiler que si ces Pensées n'ont nulle attache à une religion officielle, elles présupposent du moins la croyance commune aux dieux. Car ce livre admirableest un Évangile, mais de païen plutôt que.de libre penseur. Au regard de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme, les considérations y prennent souvent une double face. Mais Renan adoucit ou comprend moins celle des deux qu'il ne peut absolument omettre. « Quitter la société des hommes, écrit Marc, n'a rien de bien terrible, s'il y a des dieux ; et, s'il n'y a pas de dieux, ou qu'ils ne s'occupent pas des choses humaines, que m'importe de vivre dans un monde vide de dieux ou vide de providence? Mais, certes, il y a des dieux et ils ont à cœur les choses humaines. »
Force est donc de reconnaître que sa pensée ne futpas
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libre. Mais il lui manque à peine d'avoir lu Kant et la l'ritique de la raison pratique, et, en fin de compte, d'avoir été religieux à la façon de Renan. Car s'il n'a pas pris parti dans les Pensées, n'avait-il pas pris son parti d'idéaliste? Les réflexions morales ne perdent rien de leur beauté à n'être pas précédées de l'exposition d'un dogme. Renan incline (265) à voir dans cette abstention un hommage rendu par avance à la vertu distinguée et désintéressée de ses fantaisies philosophiques. Marc-Aurèle ne s'est pas mis « d'accord avec lui-même sur Dieu et sur l'âme » et ainsi « devança les siècles. » Et il s'est contredit : ce qui est, comme chacun sait, une chance d'atteindre la vérité. Peut-être la réalité est-elle plus unie. Marc-Aurèle n'a inventé ni une morale ni une théologie. Il a été un admirable représentant de l'âme romaine à son époque : superstitieux en pratique, stoïcien par inclination, et quelquefois moraliste presque chrétien par une sourde infiltration des idées. Il y a des dieux, et cela lui suffit. La pensée ne lui vint point de rompre avec le paganisme national pour exprimer la morale de la philosophie contemporaine. Môme certaine réflexion sur la mort, oii Renan (268) distingue une passagère révolte « contre le sort étrange qui s'est plu à laisser seuls face à face l'homme, avec ses éternels besoins de dévoûraent, de sacrifice, d'héroïsme et la nature, avec son immoralité transcendante, son suprême dédain pour la vertu » n'est rien de moins qu'un acte de foi, de foi pleinement résignée et nullement révoltée. Mais cette singulière interprétation s'inspire des rêves des Dialogues philosophiques.. « Ce que nous voulons n'a rien d'égoïste... »
Ce que vous voulez, nous le savons de reste : c'est jouir, jusqu'à la fin des fins, de votre pensée. Et oe que vous ne voulez pas, c'est avoir été pris au piège. Vous n'êtes pas un spéculateur de vertu, mais il vous faut un témoin sympathique qui vous estime et vous goûle, conservateur de votre génie. Or, si votre peusée a touché la vérité, qu'importe au développement de l'univers qu'elle soit vôtre, pourvu qu'elle soit vraie? Et si elle n'est qu'une de ces flèches lancées vers le ciel par millions et qui ne retombent point, qu'importe encore? Conçoit-on l'étincelle électrique prétendant à l'éternité? Marc-Aurèle, par ses habitudes de renoncement, est à contre-pied de cet égoïsme délicat. Certes, la vie résignée n'est pas l'idéal de la vie sociale; et elle peut aboutir à un évangile de couvent. Mais Marc savait, au besoin, se résigner à l'action. Peu curieux d'assurer l'éternité à son Moi pensant, il a sans angoisse attrapé l'immortalité.
Après la Vie de Jésus, ce que Renan a écrit avec plus de joie est sans doute le chapitre ni de Marc- Awèle : « I.e règne des philosophes. » Le digne empereur réalise un miracle historique. Hors de l'Évangile, les miracles n'offensent point l'esprit de Renan. Et donc, les philosophes sont au pouvoir : l'idéal de Platon a rencontré son heure. Heure unique, chapitre charmant, oii l'historien psychologue étudie l'influence de la philosophie sur le prince et celle du prince sur l'empire romain. C'est un modèle de dextérité. Le ridicule de ces philosophes, Renan l'a noté joliment, et non sans ajouter que la religion a eu le sien. Peut-être leur action directe sur le prince paraît-elle exagérée tout
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de raôms pour peu que l'on songe à cette confidence qu'il se faisait un jour dans le secret : «... Quels chétifs politiques que ces petits houimes qui prétendent régler les affaires sur les maximes de la philosophie ! Ce sont des bambins dont on débarbouille le nez avec un mouchoir... N'espère pas qu'il y ait jamais une république de Platon ; qu'il te suffise d'améliorer quelque peu les choses, et ne regarde pas ce résultat comme un succès de médiocre importance... » Au gouvernement, il avait pris un bain de réalisme.
Mais en quelle mesure la philosophie a-t-elle approprié son .caractère à sa fonction? Il recueillit le pouvoir, tout imprégné d'ennui, « blasé sur toutes joies sans les avoir goûtées. » C'est ce que Renan appelle y être « préparé de longue main. » A l'heure oii Antonin se sentit mourir, Marc-Aurèle était vraiment digne du Gohélet; c'était proprement l'Ecclésiaste qui recevait en son appartement la statue de la Fortune. Ces dispositions ont des suites admirables. Ce maître d'une grande nation, visitant Athènes, assiste aux discussions d'école. Ce philosophe qui mène le monde est un optimiste. Ah I que les hommes sont bons 1 Que les femmes sont bonnes ! Il a presque lu les Souvenirs d'enfance tout parfumés de cette vertu dulcifiantel Cet empereur remercie les dieux de lui avoir accordé parents, précepteurs, conseillers absolument supérieurs. Renan convient tout de même que parmi ces parangons se rencontrent de médiocres gens que l'excellent homme appréciait à la mesure de sa propre vertu. Chez un conducteur de peuples, l'aveuglement, môme volontaire, est issez préjudiciable. Une intrépidité d'indul-
gence ou d'illusion, qui donne bien de la tranquillité à un philologue en sa librairie, court plus de hasards chez un prince qui associe un Lucius Verus à l'empire.
A cet égard, le livre Marc-Aurèle offre des rencontres piquantes... Au chapitre m, Le règne des philosophes, succède un chapitre iv, Persécutions contre les chrétiens. Après nous avoir montré dans l'un ce que fut la philosophie de ce temps, il faut bien en venir à nous mettre aux yeux la vérité historique, la vérité de fait, la fidélité de l'empereur à la religion et aux maximes romaines. Il faut bien dire comment un esprit supérieur, mais nullement détaché des croyances, fut un « doux persécuteur » sous lequel « la persécution atteignait un degré de vivacité qu'elle n'avait pas encore eu jusque-là. » Tout ce chapitre dénote un rare tour de main. Ce n'est ni un plaidoyer, ni un panégyrique; il y a bien plus de ragoût. A l'aide de textes savamment réunis, il s'agit d'établir que tout est responsable de ces cruautés : la loi, la philosophie, le peuple, les prétoires de province, les victimes, tout le monde, hors Marc-Aurèle qui connut cette infortune d'avoir établi à la fois l'absolue liberté de penser et un régime de terreur. « C'est là un désolant spectacle; nul n'en souffre plus que le véritable ami de la philosophie. Mais qu'y faire? » On n'oserait soutenir que cette psychologie soit fausse de tout point ; mais il est permis de la trouver infléchie et l'on serait peut-être fondé à soupçonner que Marc-Aurèle pouvait régner ainsi, même sans le miracle historique qui mit la philosophie sur le trône.
Ce miracle consomma la ruine de la littérature