PSYCHOLOGIE HISTORIQUE
latine, la décadence des ans, el par une autre conséquence, Taffaiblissement de la puissance militaire. Les barbares remuent. Ceux du Rhin s'unissent d'intelligence avec ceux du Danube. Après avoir suggéré un plan stratégique à Marc qui n'était pas capable de le concevoir, faute d'avoir vécu quinze siècles plus tard, Renan, psychologue et philosophe, abandonne la carte de l'État-major, la géographie et l'ethnographie comparées et observe Tâme du prince pendant la campagne chez les Quades. Et il entonne son couplet :
« La guerre est chose brutale ; elle veut des brutaux; souvent il arrive ainsi que les améliorations morales et sociales entraînent un affaiblissement militaire. ^L'armée est un reste de barbarie, que l'homme de progrès conserve comme un mal nécessaire; or il est rare qu'on fasse avec succès ce qu'on fait comme un pis aller. Antonin avait déjà une forte aversion pour l'emploi des armes ; sous son règne, les mœurs des camps s'amollirent beaucoup. On ne peut nier que l'armée romaine n'eût perdu sous Marc-Aurèle une partie de sa discipline et de sa vigueur. Le recrutement se faisait difficilement... » Cela n'empêche pas Renan de considérer Marc comme un capitaine d'autant plus grand que la guerre lui inspirait plus de dégoût. Songez qne voilà un penseur qui se prête aux cérémonies propitiatoires. Comme le prêtre de Nerai, il prend au temple de Mars un javelot, le plonge dans le sang et le lance dans la direction de l'ennemi. Il prend même le commandement et ses tablettes. Pontife incrédule, général pacifiste, il pousse la mansuétude jusqu'à préférer un plan de campagne plus long, à seule fin de ménager
l'adversaire et sans doute aussi de rédigera loisir ses pensées, le soir, sous la tente, au bord du Gran. Renan goûte fort cette philosophie militaire qui s'exerce au sein d'un immense ennui.
Et puis, les inconséquences du bon empereur le ravissent : vir antiqui moris et rêveur humanitaire, optimiste et dégoiité, mari et panégyriste de Faustine — avec la pointe de doute qui rehausse son cas conjugal {vel nesciit, vel dissimulavit.) Et, dans sa jouissance savoureuse, ébloui par l'homme, il ménage l'homme d'État. iMarc-Aurèle a pu être un idéaliste excellent et un empereur moindre.
A voir l'humanité de trop haut, comme Renan, il atraiblit l'empire. Il ne s'est pas suffisamment méfié des convoitises d'une race débordante que nourrissait mal la Germanie et qui finira por ruiner l'édifice romain. Où l'énergique action d'un Trajan était nécessaire, les barbares ont rencontré plutôt un contemplatif. Il eut à prendre deux décisions politiques qui importaient à l'avenir de Rome. Il n'a pris ni l'une ni l'autre, également incapable d'arrêter les persécuteurs et d'écarter Commode. Toute la psychologie atténuante de Renan ne prévaut point contre les réalités. Mieux que le miracle historique eussent fait l'affaire des Romains la politique sur le trône et la philosophie à l'école. Si la gloire des princes se mesure au bonheur des peuples, malgré l'adoucissement de plusieurs lois, Marc-Aurèle detneure lort au-dessous de l'arlisle Adrien. Un gouvernement ne se fonde pas sur la mortification.
Au surplus, Renan ne fuit pas les contrastes. Il écrit
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comme en un panégyrique funèbre : « Oui, tous tant que nous sommes, nous portons au cœur le deuil de Marc-Aurèle, comme s'il était mort d'hier. Avec lui, la philosophie a régné. Un moment, grâce à lui, le monde a été gouverné par l'homme le meilleur et le plus grand de son siècle... » Mais, à la page suivante, nous lisons : « ... Le jour de la mort de Marc-Aurèle peut être pris comme le moment décisif où la ruine de la vieille civilisation fut décidée. En philosophie, le grand empereur avait placé si haut l'idéal de la vertu, que personne ne devait se soucier de le suivre; en politique, faute d'avoir séparé assez profondément les devoirs du père de ceux du césar, il rouvrit, sans le vouloir, l'ère des tyrans et celle de l'anarchie.. En religion, pour avoir élé trop attaché à une religion d'État, dont il voyait bien la faiblesse, il prépara le triomphe violent du culte non officiel... Vingt ans de bonté avaient relâché l'administration et favorisé les abus. »
Importait-il à ce point que celte expérience fût faite ? Et qu'est-ce à dire, sinon que la personnalité de Renan force les proportions de cette psychologie? Encore que la véritable histoire soit, au sentiment de M. l'abbé Jérôme Coignard, « celle des maximes et des opinions », le gouvernement des peuples y a néanmoins son importance à côté des opinions et des maximes. Et l'on peut prétendre que le devoir d'un prince est moins de les écrire que de les réaliser au profit des hommes. L'idéalisme ni l'ennui sans borne n'y suffisent point. Renan s'en console en faisant réflexion que les temps modernes ont inventé certaines
parties de la science de gouverner que Marc-Aurèle n'a pu connaître, lesquelles consistent sans doute « à tourner » les problèmes sociaux, « à les endormir, à les éluder ou à les résoudre. »