‹ Renan, l'égoïsme intellectuelChapitre 34 sur 41 · SOLUTIONS ET THÉORIE · texte numérisé non relu

SOLUTIONS ET THÉORIE

Il ne sied pas de faire à Renan un grief de ce qui a été découvert après lui. Mais son esprit suit visiblement les mêmes tendances. Mystique, il est attiré par les origines; Imaginatif par l'inconnu; raisonneur et personnel par la synthèse a priori. Les critiques positifs attachés aux faits matériels et dénués d'invention sont d'ailleurs averiis que, pour les satisfaire, le premier volume « devrait être une page blanche ». En réalité, ce roman de l'âge patriarchal, qui s'appellerait chez les Grecs l'âge d'or, leur échappe. Jusqu'à Saûl, vers 1100, tout est plus ou moins mythique ; conjecture et fantaisie personnelle y ont la meilleure part. L'étude de cette préhistoire, comme le disait sagement J. Darmesteter, peut davantage attendre « des

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données du dehors et des progrès de l'archéologie chaldéenne, égyptienne, sémitique, que des seuls documents bibliques. » Mais les Beni-Israël font, à l'état nomade, un curieux tableau ; l'idéal paisible qui nous remet sous la tente, comparé à l'espèce de Dieu maniaque, lahvé, qui lui succéda, forme un contraste émouvant; et il n'est pas, même dans Walter Scott, de plus piaisante-érudition que celle qui essaye de reconstituer 1 Ephod, le Urim et le Tummin, et l'art de tourner la manivelle à rendre les oracles. Les lettrés incurables s'y plaisent malgré tout. Car ils ne rebutent pas les jeux princiers du talent, mais sous réserve de les tenir pour tels.

L'Histoire du peuple d'Israël plonge donc dans la préhistoire et s'étend jusqu'à la venue de Christ. L'intérêt porte sur la formation du milieu oii prit naissance le prophéiisme. Mais d'abord, l'expérience aidant, l'auteur a-t-il modifié sa critique des textes ou sa méthode d'interprétation? Quelles solutions a-l-il adoptées ? Quelle règle dans Texposition des idées? Celte reconstitution synthétique s'établit-elle sur les documents ou sur les théories qui les dépassent et devancent la science? Malgré les peut-être semés dans le texte et qu'il est loisible au Ijecteur de multiplier en marge, et nonobstant le rêve d'une « impression polychrome, oîi chaque région d'une page et même d'une phrase serait imprimée avec des encres diversement teintées, depuis l'encre la plus noire, marquant la certitude, jusqu'aux teintes les plus évanides, marquant les divers degrés de probabilité, de plausibililé, de possibilité. » — cette synthèse est-elle, ou non,

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dogmatique, personnelle et assez éloignée du point de vue objectif? Et recueillerons-nous encore de cet ouvrage scientiGque surtout une joie de l'esprit, un ravissement do l'imagination, et comme l'impression d'une manière despecfacle grandiose que l'écrivain se donne à lui-môme et à ses lecteurs? Gomment entendre cette phrase de la Préface : « Voir le passé tel qu'il fut est la première jouissance de l'homme et la plus noble de ses curiosités? » — La seconde jouissance consistet-elle à le façonner selon son dessein, par la plus ingénieuse des curiosités ?

Critique de documents, Renan manque plus que jamais de la faculté d'igno.rer. Il est toujours un conservateur de textes, parce qu'ayant d'abord accoutumé de croire, il ne parvient guère à s'abstenir. Il a pris au séminaire des habitudes intellectuelles qui, même alors qu'il avance en âge, répugnent à la première opération de la méthode scientifique, qui est la suspension du jugement. Scherer l'a noté avant nous. Depuis son exégèse du quatrième évangile, Renan ne s'est point réformé. Il s'oriente la plupart du temps, en ce qui concerne l'Ancien Testament, parmi les solutions de Gesenius, Ewald, Reuss, Graf, Kuenen, Nœldeke, Wellhausen, Stade. Mais il est d'une complexion à ne point faire de sacrifice jusque dans les questions de critique. Il a horreur du vide. Il aime à conserver, ou plutôt à bâtir sur des fondements fragiles, voire ruineux. L'historicité des monuments qu'il utilise, au moins dans son premier volume, est presque véritablement nulle. Mais l'exégèse rigoureusement mythique * ne le contente point. Il évolue dans l'entre-deux de la

légende et de Thistoire. A la suite des protestants libéraux, qui se sont bornés à corriger ce qu'il était impossible de maintenir, il accomplit doucement ses sauvetages; et, même lorsque le succès ne couronne pas son effort, il fait comme s'il avait réussi. Avec son aversion des lacunes il ne lit pas seulement entre les lignes, mais outre les lignes. On l'a dit et bien dit : c'est une idiosyncrasie, et qui ne va pas s'atténuant.

Il faut que les récits relatifs à l'état patriarchal aient quelque portée historique : sinon nous serions en face de la feuille blanche. D'autre part, l'historicité de la Genèse n'est même pas soutenable. Quelques parcelles d'histoire sont-elles enfouies sous cette couche épaisse de fables? Pour démêler celte inextricable confusion, Renan recourt intelligemment au système d'Astruc, admet un récit élohiste et un autre jéhoviste (on penche aujourd'hui à en reconnaître un troisième) postérieurement fondus ensemble ; et il en concluty selon sa propre expression, des généralités qu'il estime historiques et qui ne le sont ni ne peuvent l'être. Joignez que le Pentateuque, amalgame de centaines d'années, fut publié à une époque tardive et qu'on a pu soutenir que la Genèse aurait été rédigée dans son unité, au temps de Salomon. — Qu'à cela ne tienne, dit Renan, « les poèmes homériques ne sont pas des livres d'histoire ; et pourtant, est-il une page plus éclatante de lumière que le tableau de la vie grecque mille ans avant Jésus-Christ qui nous est oifert par ces poèmes ? » Peut-être les poèmes homériques nous renseignent-ils moins sur les moeurs des Grecs mille ans avant Jésus- Christ que sur les idées qu'ils se faisaient des temps

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légendaires de la guerre de Troie. Mais ce n'est pas Renan qui restreint la part de la critique imaginative. Il est véritable qu'il ne croit pas avec excès en Abraham, Isaac et Jacob, sans les tenir pour mythiques. M lis il se fondd sur la couleur dtis écrits; «la couleur des écrits est la vérité môme. » Des couleurs on peut toujours disputer. Et plus les origines sont obscures, plus les documents lui semblent colorés. Car il fallait que les chefs de clans nomades eussent été vraiment « les pères de la Foi. »

« Ce n'est pas » non plus « sa faute si Moïse, à la distance oii il est, fait l'effet d'un cippe informe, comme les statues de sel de la femme de Loth. » Il se garde sagement de préciser la mesure de vérité qu'il reconnait à ces contes de l'exode. Il ne lui échappe point que la légende mosaïque est postérieure à Moïse de quatre ou cinq cents ans au moins et qu'elle l'a entièrement enveloppé. Il sème les points d'interrogation, les « on prétendit », les « il est probable »; il accepte les solutions de l'exégèse allemande et hollandaise sur la composition des Livres de Moïse; et puis, il raconte Moïse et lahvé comme s'il les touchait presque. Car il a besoin d'attribuer à cette époque mosaïque (qui se distingue encore mal de celle qui la suit) la chute du sentiment religieux. Il lui fallait opposer le lahvé national, matérialiste, et conséquemraent féroce, unser Gott, le Dieu de la force et de Mommsen en 1871, qui n'est pas seulement un Dieu de délivrance, au Dieu patriarchaletidéaliste des nomades. C'est, au total, qu'il apportait dans la critique des textes une idée préconçue dont dépendait l'Histoire du peuple d'Israël,

On ne vit pas sans élonnement reparaître, au début de cette entreprise, le monothéisme de la vie pastorale qui devait servir d'idéal aux Prophètes. Mais Renan, qui a de la peine à prendre un parti, en a davantage à quitter une théorie. Celle-ci paraissait ruinée par les travaux publiés depuis 1845. Les découvertes de l'épigraphie avaient établi que le monothéisme fut une exception chez les Sémites ; que les Hébreux y vinrent tard et par un effort de réflexion ; qu'il fut importé chez les Arabes et les Syriaques par les Juifs et les chrétiens. Renan lui-même qui était à la tête de la publication du Corpus inscriptionum Semiticarum, n'ignorait point les documents contraires à cette théorie. Il s'y tient cependant comme à celle des races, aux caractères distinclfs de l'aryenne et de la sémitique, à l'opposition qu'il poursuit, avec l'aide de la mythologie et de la grammaire comparées, entre leurs aptitudes et incapacités innées (les Sémites n'ont nul goût pour l'art et la mythologie), encore que l'histoire mieux connue et les témoignages retrouvés en Assyrie et- en Ghaldéeen eussent démontré l'illusion.

11 s'y tient, ou plutôt il en retient tout ce qu'en peut garder un esprit opiniâtre et adroit. Voici donc la thèse contenue dans VHisloire du peuple d'Israël. Vers l'an 2 000 avant notre ère vivaient en Arabie et en Syrie des familles nomades, qui tranchaient sur l'homme primitif, (lequel fut longtemps un animal et longtemps ensuite un fou), par un vif sentiment religieux. « Ce que la Grèce, en eiiet, a été pour la culture intellectuelle, ce que Rome a été pour la politique, les Sémites nomades l'ont été pour la religion. » Cette existence pas-

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torale ou patriarchale constitue un idéal contre lequel prévaudra le lahvé national de Moïse et auquel s'efforceront de ramener la conscience juive ces sublimes entêtés qui furent les Prophètes. A supposer que les sources permissent de fonder quelque certitude sur ces origines, on voit que la philosophie de cette histoire ne contient pas moins d'à priori que le livre de Daniel ou le Discours sur l'Histoire unioerselle. Mais la finesse de Renan entre en jeu.

Cet idéal serait donc le monothéisme primitif des Sémites, sans être toutefois monothéisme absolu. Gela revient à une manière de monothéisme diiïus, sans individualisation, une sorte d'animisme aspirant à l'unité.

On a pu, après avoir In la philosophie de Renan, élever des doutes sur le Dieu qu'il adore en esprit, et qui tour à tour est ou n'est pas ou fait semblant d'être. On n'échappe point ici h une difficulté analogue : l'éloh ou plutôt éloah des nomades est-il éloh ou élohim, dieu ou dieux, singulier ou pluriel, ou l'un et l'autre ensemble? Malgré l'intérêt qu'on prend à voir l'historien se tourner et retourner sur une couche incommode, on peut même craindre que ce monothéisme douteux qui aboutit au fétichisme ou qui en lire vaguement naissance, ne soit qu'un expédient moyenne à l'imagination par une mémoire fidèle. M. Maurice Vernes croit reconnaître chez Herder {Histoire de la poésie des Hébreux, trad. Garlowitz, p. 41) lu germe de celle théorie. En tout cas, c'est sur une théorie ébranlée du monothéisme, que Renan, comme s'il avait en main des faits plus positifs, pense constituer

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la plus délicate étude des sentiments religieux. A. la vérité, il y met du sien.

A rélohisme primitif, libéral et doux (car toutes ces qualités sont nécessaires au contraste) succède le iahvisme mosaïque, particulariste qu'il rattache à l'époque du retour d'Egypte, vers l'an 1500. La théorie pèse sur le récit et le commentaire. Et elle exagère le procédé qui consiste à faire d'abord maintes réserves pour raconter ensuite et expliquer dans le détail les apparitions du Sinaï et comparer Moïse à Abd-el-Kader, en attendant David, brigand d'Adullam et négus de Mascara.

Et nous en touchons le troisième point qui n'est pas moins hasardeux. Les Prophètes auraient eu pour objet de recréer «parla réflexion l'ancien élohisme » et de retourner vers l'idéal nomade les regards d'Israël. Or, ils acceptèrent l'alliance du lahvé particulariste avec son peuple, le contrat passé entre lui et la nation juive, qui fait la religion de Moïse, ou du moins à lui attribuée. Ils semblent ignorer les contes de la Genèse, et mettent au service de lahvé, du monothéisme intransigeant, contre l'idolâtrie et même contre les rois, l'enseignement supposé de Moïse, enseignement moral qui se perpétuait dans les écoles avant la publication d'Esdras. Décidément, cette conception a priori domine cette Histoire du peuple d'Israël. Et cela fait toujours trop de légende débordant l'histoire et trop d'histoire imprégnée de légende, avec beaucoup d'industrieuse imagination partout, et une insuffisance de critique objective au fond. Cédant à la fantaisie historique, il arrive à Renan de généraliser tel détail de la Bible, de muer l'improbable en possible au cours d'un même

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paragraphe et d'abuser des commodes hypothèses. Il faut s'en remettre aux hébraïsants du soin d'une discussion plus approfondie et compétente. Parmi tant d'incertitudes et de diflicultés qu'offre l'exégèse du Pentateuque, de Reuss à Gunkel, ils sont souvent divisés d'opinion. Mais est-il possible de convenir avec J. Darmesteter que la personnalité de Renan porte sur la manière, non sur la matière?

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