‹ Renan, l'égoïsme intellectuelChapitre 35 sur 41 · PSYCHOLOGIE RACIALE · texte numérisé non relu

PSYCHOLOGIE RACIALE

VHisloire du peuple d'Israël trace aussi la psychologie d'une race. Ce monothéisme primitif, l'auteur s'obstine à l'appuyer d'une comparaison avec la vie du désert. Il semble que le génie d'Israël, mis en fût vers l'an 2 000, n'ait guère été remué sur sa lie. Herder avait esquissé une philosophie historique de l'humanité. Le comte de Gobineau publiait en 1854 un Essai sur l'inégalité des racës^ dont Renan retint la thèse. Surtout lorsqu'il écrit VHistoire du peuj^le d'Israël, il a mieux connu le transformisme de Darwin (ce qu'il dit de l'influence chaldéenne au début de la Genèse est un avis au lecteur)). Mais dès VHistoire générale des langues sémitiques, comme on a vu, il avait une opinion sur les races et la psychologie raciale. Il l'a encore, mais désespérément accrochée aux origines. Il ne consent plus, dans sa Nouvelle lettre à M. Strauss, que la division de l'humanité en races soit trop accusée. Pour l'historien,

la race se fait et se défait. Elle est un fait capital au début, et qui va diminuant d'importance dans l'histoire de l'humanité. Il semble qu'il entrevoit la ruine d'une science douteuse sur laquelle il se sent moins assuré. On en trouvera des indices dans sa conférence : Qu'est-ce qu'une nation? et surtout dans cette autre : Le judaïsme comme race et comme religion. « L'ethnographie est une science fort obscure ; car on ne peut pas y faire d'expérience, et il n'y a de certain que ce qu'on peut expérimenter. » Mais enfin, ayant adopté, en sa jeunesse, la classification de la race aryenne et de la sémite, il persiste à fonder l'histoire du peuple d'Israël sur ce principe chancelant. 11 y reviendra au tome III, et aussi au tome IV, toujours s'attachant au génie des grandes races, comparant le Sémite et l'Aryen (encore que le terme de Sémite enferme bien des éléments divers et que le génie sémitique soit conséquemmeni condamné à flotter dans le vague), et faisant paraître la survivance sémitique chez le musulman incapable de distinguer entre la société civile et religieuse. Et donc, l'hérédité de la tente a agi sans interruption dans un milieu à peu près constant et incapable d'adaptation.

Le procès de la psychologie raciale est à présent jugé. L'unité de la langue n'entraîne pas l'unité ethnique. L'hypothèse même de Darwin a dû être complétée par d'autres principes joints à la sélection pour expliquer l'évolution organique. M. Anatole France résumait naguère la question dans son livre Sur la pierre blanche. « ... Le plus souvent il est aussi difficile de distinguer dans un peuple les races qui le composent que de suivre au cours d'un fleuve les rivières qui s'y sont jetées. Et

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qu'est-ce qu'une race ? Y a-l-il vraiment des races humaines? Je vois qu'il y a des hommes blancs, des hommes rouges et des hommes noirs. Mais ce ne sont pas là des races, ce sont des variétés d'une même race, d'une môme espèce, qui forment entre elles des unions fécondes et se mêlent sans cesse. » Cette ossature de l'œuvre de Renan ne tient plus. Mais, encore une fois, il s'agit moins de lui faire reproche de ce que les savants ont établi après lui, que de définir son caractère et son intelligence. Or il tient ferme que « la vie de la tente paraît avoir été le facteur principal de la sélection de cette aristocratie religieuse qui a détruit le paganisme et converti le monde au monothéisme. » Jusqu'au bout, il restera sur cette position minée. Il s'accrochera à sa division raciale, à ses analogies entre l'Arabe nomade et le Bédouin. Il fera la sélection, dont il parle, sans prendre garde que c'est lui qui la fait, qui n'atteint qu'une psychologie abstraite, contraire à la méthode scientifique, et encore par un abus de conjecture. Et malaisément il se mettra en la pensée que ces patriarches primordiaux, personnages éponymes, n'ont peut-être pas bien existé, que du moins la légende recouvre entièrement la possibilité de leur existence, que d'autres Sémites existaient concurremment, avec lesquels la fusion se fit peu à peu, que c'est une méthode fort personnelle que de reporter la psychologie fondamentale d'une race en des temps inconnus, et que, établissant l'histoire religieuse sur cette analyse psychologique, quelques tempéraments qu'il y apporte, il s'expose au danger de téléologie. Bossuet ne procédait guère autrement.

Qu'est-ce donc, au cours de ces cinq volumes, que cette psychologie d'une grande race ? Une suite de traits qui, au mépris de la loi historique du devenir, se cristallisent autour d'un caractère fixé vers l'an 2.000 et d'une pensée qui, nous dit-on, obstinément tournée en arrière, prépare les lendemains de l'espérance humaine. L'Egypte ne l'a guère modifiée, non plus que la captivité de Babylone. Un peuple demeure suspendu avec frénésie à son passé, dans son rêve d'avenir. Mais s'il est constant qu'à Babylone les exilés, étroitement serrés les uns contre les autres, s'enfermèrent en pensée dans leur ville sainte, il n'en est pas moins vrai que les descendants des tribus autres que Judaet Benjamin se mêlèrent définitivement à la population, et qu'au point de vue religieux l'exil marqua une rupture entre le passé et le présent. L'unité n'est ni la psychologie, ni la vie, mais l'abstraction. Qu'est-ce encore que cette psychologie? Une suite de notations généralisées d'après un modèle abstrait. Aussitôt que Renan rencontre un fait de quelque conséquence, il en tire une conclusion psychologique qu'il rapporte à cet exemplaire assis en son cerveau. Les mots de conscience, de conscience sémitique, de conscience Israélite, élastiques et imprécis, font merveille. lahvé a épousé les contours de cette conscience. Un détail prend parfois une importance singulière. Selon le récit canonique, Esdras se serait présenté à Jérusalem avec une lettre d'Artaxerxès qui lui conférait des pouvoirs exorbitants. Renan, qui ne le croit pas ainsi, en déduit un travers commun aux Juifs, qui est « de se présenter toujours comme ayant une mission officielle d'un gouvernement. » Il y

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reconnaît aussi l'insolente servilité des fanatiques; et il ajoute que l'Église catholique n'évite pas la même faute et que lahvé obtient pour ses fidèles de bonnes protections. On voit la manière. A étendre la portée des faits isolés, le moindre risque est de donner dans les variations un peu contraires.

Tour à tour, dans la suite des temps et des livres, l'esprit des Juifs est rationnel et étranger à la raison, religieux et sceptique... etc.. S'il se battent courageusement, c'est qu'ils sont mélangés ; ailleurs, on nous affirme qu'ils sont enclins à toutes les vanités, hors la vanité militaire ; ailleurs encore, qu'ils se battent très bien, d'un furieux élan, sans vanité ni mélange. C'était à prévoir. Les Juifs ne sont devenus riches qu'après que les chrétiens les y ont obligés; et il est vrai qu'ailleurs ils sont notés d'avidité et d'avarice et, munis de biens, quittent Dieu de son paradis. Leur religion exalte les pauvres, et leur piété pratique l'opulence. Leurs idées sur le prêt à intérêt les rendaient « impropres aux affaires d'argent » ; et il est avéré que, selon le Deuléronome qui, sur ce point, reproduit le Livre de l'Alliance, « l'usure est interdite absolument entre Israélites » mais qu'elle est « permise, encouragée même envers l'étranger. » Ce qui revient à établir qu'il y eut chez eux, comme ailleurs, des riches et des pauvres, les uns pressurant, les autres maudissant. Tant il y a que dans ÏEcclésiaste, Renan dislingue déjà le Juif moderne, entré « avec aisance dans les plis de la civilisation moderne », positif, incrédule, aristocrate et bourgeois, rebelle au travail fatigant, dédaigneux de la bravoure guerrière, mettant sa récompense

et sa foi dans la fortune et le luxe, artiste et jouissant de la vie et de l'art « pour finir d'une maladie de la moelle épinière au fond d'un hôtel bien capitonné des Champs-Elysées. » Plénitude d'intelligence de ces vieux textes, singulier aboutissement de cette psychologie raciale sur laquelle Renan fondait, à l'époque de V Avenir de la Science, une large part de ses espérances et qui nourrit de considérations philosophiques YHistoire du peuple d'Israël. L'Ecclésiaste est l'ancêtre des milliardaires malades de la moelle; du Gohélet à Schopenhauer, à Henri Heine, à Thôtel capitonné, c'est l'affaire d'entrouvrir quelques portes... Vanité des vanités I

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