‹ Renan, l'égoïsme intellectuelChapitre 36 sur 41 · RÉSULTATS · texte numérisé non relu

RÉSULTATS

A cette heure, presque tout est vain jusque dans l'histoire. On conçoit que, parvenu au terme de son ouvrage, Renan s'attache si fortement à l'esprit si profondément moderne, paraît-il, de l'Ecclésiaste. On ne s'étonne plus guère des jugements qu'il en porte pour peu qu'on fasse réflexion à lui et à sa pensée : « Les races éclairées prennent aux sérieux ce qu'il a prêché, et lui, il en sourit » ; ou encore : « Ce qui nous plaît surtout dans le Cohélet, c'est la personnalité de l'auteur. On ne fut jamais plus naturel ni plus simple. Son égoïsme est si franchement avoué qu'il cesse de nous choquer. Ce fut certainement un homme aimable. »

Ce scepticisme débilité caractérise YHistoire du

LiiSToiRE DU i'Elplk; d'israel 279

peuple d'Israël. Certes, l'œuvre représente un long effort de recherches, de corapoiition et d'ingéniosité. Mais considérons à la lin ce que légoïsme intellectuel fait de cette science qu'on nous donnait pour la science de l'humanité.

Le mysticisme inquiet, qui portait Renan vers l'étude des origines, a poussé la curiosité à poursuivre les probabilités conjecturales, les faisant dépendre de soi, de ses synthèses et desseins préconçus. Oui, l'histoire et la psychologie lui servent premièrement à remplir une page blanche. C'est le triomphe de l'imagination, mais non pas de la critique. Au reste, si le peuple juif regarde en arrière, Renan porte sa vue en avant. 11 s'agit de préparer Christ et de rendre le Messie nécessaire par une suite de préparations habiles. 11 en est de cette œuvre comme d'une tragédie classique : on entrevoit trop souvent le résultat réglé d'avance, et qu'il faut atteindre par la solution la plus élégante. « Un œil sagace » découvrait déjà dans la religion de David et de Salomon « les germes qui devaient se développer plus tard. » Les âmes ardentes des Prophètes, entre lesquels le plus grand fut le rédacteur jehoviste de la Genèse, personnifient ces germes. Aussi Jérémie est-il vraiment « cet homme extraordinaire » sans lequel « il n'y eût pas eu de christianisme. » Mais il faut convenir aussi que le christianisme doit beaucoup à l'âge d'or d'Ezéchias, à moins, toutefois, qu'il ne doive pas moins au second Isaïe ou au premier, sans oublier l'école prophétique d Élie et d'Elisée ni les réformes de Josias, la captivité, le retour, qui « furent le nœud qui lia tout cela en un faisceau

désormais impossible à briser. » Rappelons-nous d'ailleurs que déjà l'élohisme et l'iahvisme étaient des a germes énergiques. » — C'est plaisir d'assister au spectacle de cette graine mise en pot, qui germe et croît devant nous; cependant on songe malgré soi à cette objection que l'auteur ne manque de s'adresser à lui-même : « A raisonner de cette manière, rien ne commence et ne finit nulle part. »

Les lois de l'histoire, qui sont « la justice de Dieu », ont leur fortune liée à celle de la certitude et de la morale historiques. Rien de plus fâcheux ne leur pouvait advenir. Il paraît bien qu'elles sont désormais de trois sortes. D'abord les essentielles, ou du moins les essentielles au propos de Renan, les colonnes qui soutiennent cette synthèse, et qui, si elles venaient à fléchir, entraîneraient dans leur ruine tout le reste. Par exemple, celle-ci : « .Le mouvement du monde est la résultante du parallélogramme de deux forces, le libéralisme, d'une part, le socialisme, de l'autre, — le libéralisme d'origine grecque, le socialisme d'origine hébraïque... » Peut-être n'est-ii pas impossible que des forces intermédiaires, sinon de même origine, y aient coopéré. Mais ces grandes antithèses représentent sous une apparence scientifique les contrastes qui prêtent vie au récit : l'élohisme de Jacob et le iahvisme de Moïse; Moïse et les Prophètes; l'homme de guerre et l'homme de Dieu; la Thora et l'agada... De telles formules vous mettent le monde dans le creux de la main. Lois.

D'autres étendent simplement l'interprétation d'un fait. Dans le code lévitique, le système des fêtes est

UISTOIRE DU PEUPLE d'iSHAEL 281

plus compliqué que dans le Deuléronome et môme que dans Ézéchiel : « On ne vit jamais par un plus frappant exemple que la loi du développement religieux est bien plutôt la matérialisation que le progrès. » En quoi les pratiques du Lévitique sont-elles plus matérielles que celles de l'éphod ou de l'arche ? Et si l'on entend que le sentiment religieux se règle davanlage sur les rites extérieurs, celte généralité ressemble assez à un truisme : qui dit culte et progrès du culte, dit manifestations rituelles de l'instinct religieux. En voici une encore plus unie : « La destruction de Samarie fut, selon une loi ordinaire de l'histoire, l'exaltation de Jérusalem, sa rivale. » On s'en doutait. Loi.

Plusieurs, pour bien dire, se réduisent à des remarques ou maximes de l'auteur, au détour d'une page ou d'un paragraphe. Celles-ci ne sont que des embryons de loiï-', empruntées par l'érudition à toutes les époques de l'histoire. Et il se peut aussi qu'étant des aperçus personnels, elles ne soient pas fort des lois. « Dans le judaïsme, comme dans le protestantisme, le fanatisme vient des laïques *, simple trait qui se généralise ainsi : « Rien de plus dangereux, en un sens, que le prêtre mécréant ou épicurien. Pour sauver son repos, il laisse passer tous les fanatismes. » Ou encore, à propos des Chroniques : « Israël vieiili justifiait la loi commune que toute littérature finit par le roman. » Est-ce que le sens de l'histoire était plus exact dans la Genèse? Au surplus, il y a beau temps que Renan a pris soin de nous avertir que les lois de l'histoire ne sont vraies qu'à peu près. A mesure qu'il vieillit rivec Israël, cet à peu près de vérité s'évanouit et c'est par

habitude qu'on en poursuit l'ombre légère parmi les monuments.

La certitude historique n'est plus guère le fait ni la foi de l'auteur. La vérité intime des hommes et même deschoses, si l'on peut dire, échappent également à sa petite science conjecturale, qui tire au mieux parti des indices qu'elle possède et dont la méthode se complaît souvent à deviner. La science de l'humanité, régénératrice de la pensée, lui glisse d'entre les doigts. A ses espérances on pouvait prévoir ses mécompte?. Et comme il avait aussi confondu la recherche de la vérité avec la jouissance de sa propre personnalité, la désorganisation de tout était au terme de son effort, de tout, même de son Moi intellectuel et insatisfait. Pour n'avoir pu lire à même la pensée de Moïse, ni sonder avec quelque exactitude le fond des légendes, le résultat de l'histoire lui apparaît comme une certitude spécieuse et superficielle. On peut, certes, incliner à cette opinion, même et surtout quand on possède le sens du relatil. Tout dans la vie n'est que probabilité. « L'histoire ne voit que les surfaces ; mais, en réalité, les surfaces seules existent dans l'humanité; elles sont les apparences ; or, en dehors de l'ordre scientifique pur, les choses humaines ne sont qu'apparences. La bataille gagnée est celle qu'on croit gagnée. » (m, 27.) — Ce qui revient à définir la différence entre les sciences de l'humanité et les sciences naturelles. Seulement, il eût fallu s'en persuader d'abord.

Quand l'homme est la matière de la science positive, la certitude s'éloigne à l'horizon. Que dire, lorsqu'il est à la fois l'objet de l'expérienceincomplète et le sujet

HISTOIRE DU PEUPLE d'iSRAEL '283

qui la dispose ou la dérange comme dans l'histoire? Surtout les terrains que l'histoire des origines explore sont évenlrés de vastes déchirures que les temps et les peuples et les individus y ont faites. Etc'est l'esprit d'un homme tard venu qui, à distance, les prétend conjecluralementcomhler. Il fallait prévoir d'abord que l'histoire ne sera pas de longtemps une science positive, peut-ôtre jamais. Le relatif y a trop de jeu. Il importait aussi de ne pas confondre la conception du devenir historique avec les résultats de l'histoire. C'était une condition nécessaire à prendre en douceur les contresens voulus ou inconscients des générations et, attendant moins de cette science lointaine, s'épargner la déception de n'y découvrir que des lueurs de vérité. C'était aussi s'éviter la peine de la torturer comme le demi- dieu des fables antiques, pour en obtenir le mot de l'énigme que peut-être n*a-t-elle point. Et du même coup c'était sentir que, si elle est un art autant qu'une science, et sans doute beaucoup plus l'un que l'autre, elle ne tient pas lieu d'une foi.

Le second credo de Renan lui échappe. Pour lui, il est toujours joyeux, toujours optimiste comme en 1848, au temps il se réfugiait, échappé de l'Église, dans l'histoire religieuse. Il répète au moins qu'il est optimiste et joyeux. Mais il faut bien que le philosophe naturaliste convienne que l'histoire n'est pas encourageante et qu'il y aurait autant de témérité que d'illusion à compter sur elle, non plus que sur la vie, pour l'édification de l'humanité. « Al voir vu, dit-il, que les choses humaines sont un à peu près sans sérieux et sans précision, c'est un grand résultat pour la philosophie;

mais c'est une abdication de tout rôle actif. L'avenir est à ceux qui ne sont pas désabusés. » Ainsi cette déception a un aulremolif encore. A jouir de sa pensée, on devient incapable d'agir. On noie dans le dilettantisme les déboires de l'intelligence et de l'égoïsme. Pour avoir trop espéré du théâtre, on en arrive à considérer sans déplaisir qu'heureusement la pièce n'est pas bien vraie. Après avoir beaucoup cherché, travaillé, conjecturé, combiné, on s'aperçoit enfin avec un sourire de lassitude que ce spectacle historique n'est qu'un spectacle humain, où. le mysticisme ne trouve point sa voie, 011 le regard n'atteint point la réalité, oii la fantaisie et l'individualité de la pensée, si elles décuplent le plaisir, multiplient en même temps les chances d'erreurs. Alors, pareillement incapable d'agir ou de réagir, on chante la gloire de TÉcclésiaste ! Son scepticisme, tout parfumé d'ironie, fleure, à défaut de l'encens, les essences délicates. Les plus douces joies sont réservées aux paralytiques volontaires. On avait assuré son existence sur la certitude d'une science où chaque détail, pour peu qu'on le précise, est « presque toujours un mensonge. » Ayant enfin connu qu'elle est une plaisante et incongrue association d'idées, le moyen d'env'isager sérieusement le train des choses? Gloire au Gohélet, qui a le mot de la fini

C'est la « sotte espèce humaine » qui fait encore les frais de ce dilettantisme las ; et parmi elle, le peuple, « presque toujours hostile à la science » et dont la moralité coûte d'énormes sacrifices à la raison. Il paraît que les progrès de celle-ci nuisent à la moralité des masses vouées à l'instinct. Réminiscence lointaine du

niSTOiRE DU PEUPLE d'israel 285

péché originel. La foule est, une fois de plus, le pelé, le galeux qui gâte tout au cours des temps. Dans l'histoire le bien s'achète par le mal. L'important est de réussir. Le succès seul justifie et légitime les révolutions. L'histoire du monde ressemble à celle de Troppmann. S'il eût échappé à la justice des hommes, il devenait conservateur en Amérique et faisait des richesses, que d'autres avaient acquises, un brillant usage. On ne s'écrie pas : « Vivent les assassins! » Mais il s'en manque de peu, et l'on écrit du moins : « Vivent les excès ! Vivent surtout les martyrs ! Ce sont eux qui tirent l'humanité de ses impasses ! » Enfin l'immoralité de l'histoire en égale l'incertitude.

Il importe peu, après cela, que le grand sommeil d'Israël fasse une conjecture discutable, que les Prophètes aient été des « Félix Pyat échauffés », Antoine « un véritable idiot », Hyrcan II un « vieux grand prêtre dégommé » et Salomé « une personne d'une grande capacité. » Histoire, morale, vérité, goût sont entraînés dans la déroute. Hartmann, Hegel rejoignent le Darwin chaldéen qui inspira le jéhoviste. Tout est en tout, et tout n'est, sous les apparences de lois fixes et d'un ferme dessein, que matière à scepticisme. L'histoire religieuse? Une imposture nécessaire, un continuel contre-sens, une perpétuelle mystification, une divine comédie. Teste David cum Sibylla! La curiosité positive n'a plus d'assiette; et nous sourions désenchantés à notre tour lorsque nous rencontrons sous la plume de l'historien cette maxime: « Rien ne dure que la vérité.. »

Page 1