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CHAPITRE XI

MORALItiTE

Aristocrate intellectuel, Renan fut d'abord un moraliste transcendant, encore qu'il pensât s'appuyer uniquement sur les faits. Sans système, ni doctrine, ni méthode, sa morale est positive, s'il est vrai qu'il ne la rattache à aucune métaphysique; individuelle, idéaliste et mystique et sèche, s'il n'est pas moins véritable qu'y cherchant une substitution à la foi, il s'isole en elle. Morale d'intelligence, qui invoque le sentiment et l'ignore. Morale hautaine plutôt qu'humaine, à qui il n'en coûte point de sacrifier d'emblée le bonheur des individus et même l'amélioration d'une notable partie des hommes. Indépendante de toute religion, elle ressemble à une religion d'élus, de consciences

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distinguées, d'esprits idéalistes que toucha la haute culture et qui coopèrent au nisus universel et au progrès historique de l'humanité.

« Arrivé à ce degré de maturité et de bonté que l'étude sait donnery le penseur est en quelque sorte réduit à l'impossibilité de mal faire. La philosophie n'est pour lui que l'épopée de l'univers ; le vrai mot dont il aime à désigner ses spéculations est celui de l'antiquité : placita, ce qui lui a plu, le point de vue que, entre raille autres, il a préféré. La source du bien est pour ■lui, non dans telle doctrine, mais dans sa noblesse, dans le sentiment de sa filiation divine, dans l'habitude qui fait que l'idée du mal n'a plus d'accès près de lui. Mais tel n'est pas l'état du commun de l'humanité... Aux yeux du philosophe, l'humanité se compose de quelques individus exceptionnels, préservés des tentations et des malentendus où tombe la foule... » [Ess. de Mor. 73.) Voilà les premières tendances.

Et voici le fait, devant lequel s'est arrêtée la critique de Kant : la voix de la conscience docilement écoutée, « voix du cœur aussi, où l'homme trouvera jusqu'à la fin des jours le point fixé de ses incertitudes : le bien, c'est le bien; le mal, c'est le mal. » Plusieurs philosophes ont fort reproché à Renan, ennemi déclaré de la mét§physique, cet appui qu'il prend sur une abstraction de fait, si l'on peut ainsi parler. On ne voit pas, en effet, comment l'historien rationaliste peut tenir pour primordiale une révélation qui concorde mal avec les premiers instincts de l'homme. Il sut mieux, plus tard, que si l'homme est un estimable gorille, il a dtî commencer par l'animalité cruelle et folle. Une révéla-

tion de la conscience suppose, nous le répétons, un progrès moral de l'humanité, à telles enseignes que, même dans le temps présent, elle ne va pas sans varier sous l'influence de l'éducation ou l'hérédité. Renan entend cette voix; Victor Hugo voyait cet œil. Ces métaphores mêmes sont le prix d'une culture. Si la conscience de l'individu u naît et se forme », il est malaisé d'envisager la résultante comme un fait audelà duquel on ne remonte point.

Philosophiquement, ilconçoit que l'homme se trouve dans la dépendance de l'univers, que ses gestes retentissent dans l'ensemble, que la vertu consiste à servir avec joie l'œuvre de la vie universelle, à collaborer aux vues providentielles de bonne grâce, à louer Dieu gaîment. C'est l'équivalent d'une paisible théodulie, à la manière de saint François d'Assise. Il n'entre guère en sa pensée qu'une solidarité plus positive puisse servir de fondement à une morale plus humaine. Cette Joie, cette gaîté résignée, ces notes d'amour et de reconnaissance jetées dans le chœur immense, c'est encore l'accent de l'égoïsme, de l'égoïsme quasiment dévot, quoi qu'il en ait, qui dirige vers le ciel sa prière. La vie n'est pas un chant de chapelle. Cette morale, fût-elle idéaliste à plaisir, est fragile et étroite à la base. Elle respire comme un parfum de quiétisme. L'homme vit d'abord entre les hommes. C'est le point de départ de toute morale la'ique.

Renan a l'esprit trop sagace pour méconnaître que le bien et le mal ne se distinguent pas toujours si clairement que le fait primordial qu'il accepte, le laisserait supposer. C'est la nuance, ici surtout, qui souvent serait

le signe du vrai. Il s'en faut que tous les hommes la puissent immédiatement saisir. Et ainsi, cette morale indépendante, raafs individuelle, serait le privilège de la finesse d'esprit? Sorte de morale de culture, sinon cultuelle, fermée à la foule ignorante de la science et de la philosophie qui poursuivent, sans l'atteindre, le secret du monde. Renan s'en accommode pour l'élite dont il est. Puis, il recourt à l'expérience, je veux dire qu'il consulte l'histoire, qui lui offre une catégorie des nobles cœurs. Des témoignages singuliers de vertu, d'héroïsme, de sacriQce mettent en valeur la révélation de la conscience. Héros, artistes, saints sont les propres témoins de sa morale. Tant qu'il y aura de grandes actions, de fortes pensées, de belles œuvres, le bien sera prouvé. — Mais il en va de ces admirables traits qui font la gloire de l'humanité comme du patriotisme d'Horace dans la tragédie cornélienne : ils sont trop excellents, Les âm'es secondaires qui se sacrifient sans gloire et à cause qu'elles sentent vivement, sont aussi de nobles cœurs et plus proches d'une morale naturelle, sympathique et tendre. Le sentiment n'est pas en elles absorbé par l'esprit. Elles ne craignent point de gâter leur idéalisme. Elles collaborent à des fins plus proches que la réalisation de Dieu. Aussi bien l'intelligence de Renan déléguera- t-elle de plus en plus aux femmes la charge du bien.

On exagérerait à peine en disant que cette morale idéaliste ressemble à une morale de classe. Ni la distinction, ni la naissance, ni la beauté n'en sont exclues : on est toujours un peu d'Église. Plus que dans « les raisonnements du métaphysicien », Renan la connaîtra

dans rélégance de l'homme du monde, la parure de la femme, les yeux de la jeune fille honnête. — Mais les pauvres vertus altruistes, que ne distinguent ni le signe romantique, ni un cachet artistique ou mondain, ni l'on sait quel charme virginal, sont des témoins subalternes qu'il ne trouve jour à relever de leur humilité que par le sentiment de rapports obscurs avec l'infini.

11 avait donc compté sur la science historique let le tableau de la conscience humaine élargie pour fixer et contrôler les chapitres d'une morale réelle remplaçant la morale théorique et le jeu des formules vides. Dans ses essais, études, mélanges, questions contemporaines, on voit trop qu'il va de déception en désillusion. Déjà étudiant Ghanning, il nous avait laissé entendre que la critique émousse les facultés du moraliste. « A force de voir les difi'érents côtés des choses, on devient indécis. Le bien ne passionne plus, car on le voit compensé par une dose presque équivalente de mal. Le mal dégoûte toujours, mais n'irrite plus autant qu'il le devrait; car on s'accoutume à l'envisager comme nécessaire, et parfois même comme la condition du bien. » Qu'attendre de cette indécision appliquée à l'histoire? Le progrès intellectuel de l'humanité se dégage de voiles souvent impénétrables; celui de la moralité semble plus lent, intermittent ou même contestable. Le surplus de bien n'apparaît pas toujours. Ni le vice ni la vertu ne rencontrent guère leur juste sanction. Les Juifs sont dispersés. Louis XV demeure impuni; Louis XVI rachète des fautes qu'il n'a pas commises. Pertinax, Alexandre Sévère, Probus meurent pour avoir été de

bons empereurs. Le mal a pu élever ceux que le bien précipiie. Bientôt Renan abonde dans ce sens. Même les Borgia, et aussi la Terreur, sont à ses yeux relevés d'un certain prestige. Une telle grandeur de perversion lui paraît marquer les fortes races. Corneille ne parlait guère autrement des traîtres de tragédie. Et il n'est pas assuré du tout que cette conception ne naisse pas d'un préjugé littéraire. En tout cas, jamais on n'affirma la vertu avec autant de considération pour le crime. Enfin la difficulté semble insoluble de concilier les observations expérimentales de l'histoire avec la révélation initiale de la conscience.

Il n'est que de regagner la métaphysique et de rejoindre le mysticisme par la porte dorée du rêve. A l'instant que Renan se guindé sur la conscience élargie de l'humanité, il laisse tomber dans le vide une part de la réalité. Gel efl'ort de la raison aboutit à un idéalisme sans consistance, à une religion sans objet. Sa morale s'évanouil dans la foi individuelle. Il trouve son modèle dans la philosophie allemande du xviii* siècle. Mais il le trahit ou le transforme. Assurer la souveraineté de la raison : nous savons que tel est le but. Mais il en veut à l'âme. Ne lui demandez nulle précision. Il vous répondra qu'il ne croit pas à une dualité de substances accolées pour former l'homme, mais « à deux ordres de phénomènes, dont l'un dépasse l'autre de toute la distance de l'infini. » Ainsi renseignés, n'attendons pas un souci du réel, un impératif tiré des devoirs de l'homme dans la vie parmi les hommes. Il vous répondra, écartant toujours le profane et confondant philosophie avec piété, morale avec sainteté, que

« tout ce qui est de l'ânie est sacré. » Il est idéaliste, insensible, et pareillement dédaigneux, au fond, de la réalité et de l'humanité. Une seule chose est nécessaire, plus que bien-être, bonheur, progrès: c'est la perfection de l'âme. Il redit à tous les échos que l'homme ne vit pas seulement de pain, sans assez concevoir qu'il en vit d'abord.

De l'utile il se désintéresse. Mais il retrouve son style de séminariste rêveur pour dire le charme du sentier et la banalité des routes, son dédain de lévite à l'endroit des professions qui ne sont pas libérales. Il ne va pas, nouvel ascète de la Thébaïde, jusqu'à voir dans le progrès matériel un abaissement des âmes. Tout au moins, il n'en fait état que dans la mesure on le pouvoir agrandi de l'homme sur la terre sert sa mission idéale. Les sociétés de tempérance le font sourire et se moquer. Il aime, comme on a vu, les héros et les forcenés, mais les ingénieurs n'ont nulle place au royaume du ciel. Ces grands elforts de l'humanité pour améliorer sa vie, qu'est-ce au prix de l'âme qui crée Dieu? 11 importe que quelques-uns vivent de la vie complète, les autres ne servant qu'à la leur procurer. Mieux valent les jours d'un iogui, d'un mouni de rinde, d'un Siméon stylite dévoré des vers que « ces pâles existences que n'a jamais traversées le rayon de l'idéal, qui, depuis leur premier jusqu'à leur dernier moment, se sont déroulées comme les feuillets d'un livre de comptoir. » La même morale quasiment ecclésiastique, qui retranche presque le matériel au profit du spirituel, regarde les hommes comme du terreau.

Oui, cette idéaliste raison respire une religiosité

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d'étrange sorte. Au fond, la morale pour laquelle témoignent les héros et les saints, n'est pas assez intelligente ; et celle qui est purement intellectuelle, n'est pas suffisamment religieuse. Toutefois, ceci finit par absorber cela, encore que la critique et la science soient à l'origine de cette adoration en esprit qui couronne le tout. On peut excuser Jésus d'avoir ignoré l'histoire et les lois de la nature. Les leçons de physique ne furent pas son fait. Mais il a mis la révélation véritable au fond du cœur de l'homme. Celle-là, l'esprit scientifique loin de la contrarier, la constate, paraît-il, et en écarte seulement le faux alliage. « Il fait partie de la religion même, et sans lui on ne saurait être un véritable adorateur. » La science, la philosophie, l'art marquent les efforts de l'homme pour renouer avec l'infini. Ces croyances ou aspirations transcendantes de la vie sont nécessaires et nous font participer aux droits de fils de Dieu. Encore ne faut-il pas confondre cette religion avec le déisme, sorte de mythologie abstraite, ni avec la religion naturelle de Voltaire. Herder, Fichte, Schleierraacher paraissent à Renan la mieux représenter, bien que le protestantisme n'ait jamais renié le surnaturel. Mais avec eux il faut être très intelligent pour être très religieux.

Il faut être aussi très désintéressé et ne pas demandera l'infini le pain quotidien. Cette adoration n'est pas calculatrice, et les actes vertueux excluent les bons placements au delà de la tombe. L'homme religieux trouve une récompense et une certitude à se concevoir au sein de l'éternité, en rapport avec l'ordre universel; et, une fois établi dans ce sein et cet ordre déterminés

par la pleine fonction de son intelligence, sans être égoïste, il se révolte contre l'absurdité de la mort... Jusque-là qu'après avoir absorbé tant de formules abstraites, on se demande combien dhorames sont capables d'entendre une morale et de s'élever jusqu'à une religion à la fois impuissante et subtile, et si ces élans ne. mènent pas àl'exaspéralion de la raison qui, après avoir rejeté le miracle, s'attache désespérément au mystère.

Mais quel abus n'est-il pas fait en tout ceci de l'esprit scientifique ! Dans VAvenir religieux des sociétés modernes, Renan entrevoit une solution qui l'enchante. Après avoir prononcé que la religion est un produit de rhomme normal, et toutefois écarté toute confiance absolue aux images par lesquelles nous exprimons notre destinée infinie, il ajoute : « Peut-être quelque chose d'analogue à ce qui s'est passé dans les sciences physiques se passera-t-il ici. Au premier moment, on put croire que les sciences modernes, en détruisant le système primitif oii les phénomènes de la nature étaient l'œuvre d'agents libres, allaient détruire la beauté de l'univers et tout réduire à un plat réalisme. Bien des âmes tendres pleurèrent ce monde enchanté où vécut l'humanité ignorante, ce monde où tout était moral, passionné, plein de vie et de sentiment. On crul que la science allait diminuer le monde. En réalité, elle l'a agrandi... Croyons hardiment que le système du monde moral est de même supérieur à nos symboles. Ne pleurons pas les chimères enfantines des époques na'ives. Le rêve pâlit devant la réalité. »

Quelle réalité? Celle de l'âme qui crée Dieu ou de la raison qui l'organise n'est-elle pas une réalité de rêve,

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une construction au pays d'Utopie, une religion cérébrale, nullement exempte de formes, formules et symboles qui ne lient l'adorateur à rien, hors à l'infini dont le commerce n'exige pas une grande dépense d'action ni de cœur? L'Evangile, tout dénué d'esprit scientifique, était tout de même inspiré d'un idéal plus accessible, bienfaisant et humain.

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