POLITIQUE LIBÉRAL ET REFORMATEUR
Politique, Renan a lu Montesquieu ; il possède à fond Joseph de Maistre et sa critique du Contrat social et de la Révolution ; surtout il n'oublie pas le monarchisme de Hegel.
Avec la raison le grand facteur est la liberté. Sur elle se fondent pareillement science, morale, religion, politique, quatre aspects d'un même principe. Mais gardons-nous de malentendu. Le libéralisme de Renan ne tient pas les libertés publiques pour absolument nécessaires. Ce sont libertés formelles, légales, et, partant, qui veulent être réglées. Celle de la presse et du droit de réunion, il n'est pas mauvais de les conserver; mais une au moins n'est pas essentielle ni peut-être l'autre. Ce sont libertés matérielles et qui conduiraient Jésus en police correctionnelle, comme sous Ponce- Pilate.
Renan va droit à la liberté de l'âme. Le reste est secondaire comme les esprits qui pensent en avoir besoin.
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■Une liberté idéaliste, morale et quasiment religieuse fait le fond de sa politique comme de tout son symbole. Limitée dans l'ordre matériel (« le champ de mon voisin m'est interdit ; cela est juste et nécessaire pour que le mien le soit à mon voisin »), elle ne souffre point de borne dans celui de la pensée. Libéralisme supérieur à l'usage des hommes de foi, de génie, ou du moins de grande originalité. Une nation même atteint vainement la prospérité : elle n'a plus dès ce jour aucun rôle dans le monde. On nous a bien dit ailleurs que la nation qui exerce l'hégémonie de la pensée y risque sa nationalité. Mais enfin le principe idéaliste demeure. « Le seul progrès désirable consiste dans l'amélioration des âmes, l'affermissement des caractères, l'élévation des esprits. » Progrès désirable hautement, mais qui fait songer à un mot cruel de J.-J. Rousseau. Car il est certain qu'assis à une bonne table — de travail et de méditation, — les pieds au chaud, la tête libre, le penseur juge la liberté matérielle du haut de son esprit. Liberté, solidarité, il ne les a jamais conçues que sous le point de vue intellectuel." La liberté d'avoir raison lui suffit. Le malheur veut qu'en pratique elle ne suffise point. Car sans les autres, elle peut être opprimée ou étouffée. Pour l'assurer il fallait conquérir des libertés défait et non d'abstraction. La prise de la Bastille symbolisa la date de cette conquête. Le peuple qui applaudissait à ce coup de main saluait en même temps une réalité. Et il légitimait une sorte de fatalisme, qui tient une importante place dans la pensée de Renan, fatalisme historique, du fait accompli.
Appliquer ces hautaines spéculations à la politique,
qui est aux prises avec le réel, c'est s'engager en une insurmontable contrariété. II semble toutefois qu'en cette affaire, l'idéalisme cède d'abord à une conception plus positive. Car llenan considère la société comme un grand fait. Mais il y distingue, en même temps qu'un caractère naturel, une marque providentielle. Il est à craindre que nous n'en ayons pas fini avec le mysticisme. « L'homme isolé n'a jamais existé. La société humaine, mère de tout idéal, est le produit direct de la volonté suprême qui veut que le bien, le vrai, le beau aient dans l'univers des contemplateurs. Cette .fonction transcendante de l'humanité ne s'accomplit pas au moyen de la simple coexistence des individus. La société est une hiérarchie. Tous les individus sont nobles et sacrés, tous les êtres (même les animaux) ont des droits; mais tous les êtres ne sont pas égaux, tous sont des membres d'un vaste corps, des parties d'un immense organisme qui accomplit un travail divin. » Ainsi envisagée, la politique ne se débarrasse pas de la phraséologie métaphysique et cause-ûnalière. Imbu de Herder, penché sur le travail divin de l'humanité, Renan porte en son esprit, depuis sa jeunesse, le goût de la hiérarchie. Le démocrate de 1848 ne supporte point l'égalité, hormis dans le devoir. Cette égalité morale est nécessaire, en eiï'et, surtout dans une démocratie; et sans doute nos politiques libéraux ont-ils trop négligé de la rappeler au peuple. Mais l'égalité des droits est morale aussi. Et il semble que Renan soit moins enclin à la considérer comme telle. La première, à son sentiment, re/èue l'homme de génie, le noble, le paysan par une seule et même chose qui est
la vertu ; et voilà une formule d'égalité ttiéologique qui rappelle, une fois de plus et de trop, le dogme du péché originel. La seconde, il n'est pas éloigné de l'assimiler à l'égalité matérielle ou des conditions. On ne s'étonnera point que son idéalisme n'en fasse pas grand cas. Son éducation y répugne non moins que sa sa complexion.
Quant à la fraternité, elle est comme résorbée par ce travail divin que la nation la plus vertueuse (Montesquieu entendait mieux le sens positif et social de la vertu) réalise davantage et qui est l'effort vers Dieu. L'homme n'est pas un être égoïste et viager; il fait partie d'un tout qui est la société, qui fait elle-même partie d'un tout qui est l'humanité, dont toutes les parties sont solidaires. Notons seulement que cette solidarité telle que Renan l'envisage est surtout historique. L'humanité fait la chaîne dans le temps : solidaire en esprit, pour une œuvre métaphysique, beaucoup plus qu'à l'heure et dans les nécessités présentes. Car cet humanitarisme est idéal toujours et cette solidarité abstraite toujours. Quand notre politique rencontre le socialisme, il lui reproche, comme les libéraux plus réalistes, d'absorber l'individu dans l'État. Mais il se détache d'eux lorsqu'il lui fait un grief d'avoir aussi pour objet le mieux-être.
De là ses variations à propos de la Révolution. Il estima d'abord que les hommes de 1789 avaient rencontré la formule définitive de l'esprit moderne. Il l'exprimait en son langage philosophique. « Ce qui fut proclamé cette année-là, ce fut l'avènement de l'humanité à la conscience.. » Il oublie, à ce moment, l'Angle-
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terre du xviir siècle. Mais il ajoute avec force : « Souveraineté (le la raison, organisation rationnelle de la société par la réflexion, voilà tout l'esprit moderne. » Et cela est excellent, à la condition d'en accepter la première conséquence, qui est l'égalité civile et humaine, et de n'en pas éliminer (sauf variantes) ce que tout justement nos pères appelaient fraternité. Les raisons du cœur sont les adjuvants nécessaires de la raison.
Mais, comme Renan se contente, à l'ordinaire, de raisonner, voyant les résultats inachevés, il conclut, au nom de son libéralisme idéal et métaphysique, que la Révolution nous pèse comme une erreur. Elle n'a tenu 'irapte que de l'individu dégagé de liens moraux. Il la juge fondée sur une abstraction. Elle procéda philosophiquement, nonhistoriquement. Les critiques qu'il lui adresse, il ne considère pas que la méthode historique les écarte. Il envisage surtout les conséquences immédiates. On ne dirait plus que le temps soit un collaborateur indispensable. Ne fallait-il pas d'abord affrannchir l'individu, qui n'est une abstraction que pour le philosophe ? Et si l'individu est égo'ïsle, l'égoïsme qui ne suffit point, ne laisse pas que d'être un levier fort utile à la société. Que si, par la faute des hommes, l'État et l'individu ont de part et d'autre tiré à soi, c'est sans doute que les idées a priori de J.-J. Rousseau ont trop agi sur les conducteurs de la Révolution; et c'est peut-être aussi que le délicat de l'entreprise était de réaliser un équilibre entre deux pouvoirs rivaux qui succédaient au pouvoir absolu. Mais Renan ne saurait prendre les choses simplement. L'historien politique
OU plutôt le politique historien, qui connaît les effets et les causes, voit ici le conflit de l'administration romaine et de l'individualisme germanique. Or, ces grandes classifications historiques, nous savons désormais qu'elles servent magnifiquement les goûts de l'homme même : il est germain. Au fond, individualiste intellectuel, il ne supporte ni l'individualisme légal qu'est l'égalité dans le droit ni l'élatisme qui pèse sur les individualités, sans nul soin du caractère sacré et religieux de la société. Le résultat n'offre à ses yeux qu'une commune dépression centralisée par l'État. Et il condamne cette « expérience manquée. »
On dirait, à lire la Préface des Questions contemporai7ies, qu'il a renoncé à sa conception historique du bien et du mal étroitement unis dans l'histoire. A la vérité, comprenant l'égalité dans le sens le plus idéaliste et la fraternité avec une signification métaphysique, il souffre mal la démocratie montante. La Révolution, aux yeux d'un libéral qui n'a cure de transcendance, n'est pas une expérience manquée, mais inachevée. Ce qui veut désormais être concilié, c'est le droit de l'individu et celui de la communauté, de l'individu associé et de la communauté qui englobe les associations, de l'individu qui est un corps et une conscience, de la communauté qui est pareillement corps et pensée — en rapport de solidarité mutuelle et en dehors des abstractions qui s'appellent âme ou travail divin. Mais il fallait que 1789 commençât par le commencement, et fondât la liberté en déclarant les droits de l'homme. Ni une constitution ni un code ne sont intangibles. Ni l'individualisme ne doit devenir anar-
chique ni l'État tyrannique. C'est l'œuvre d'aujourd'hui et du lendemain que de fondre les droits de l'un et de l'autre dans une liberté effective et aussi dans un sentiment démocratique de justice et de bonté, en dehors d'un vague humanitarisme.
Les politiciens qui pensent tirer la pensée de Renan vers la république auront fort à faire. Ce qui le choque dans la Révolution, c'est qu'elle fut un fait gaulois, une conséquence de cette inaptitude gauloise à supporter l'inégalité des conditions sociales. Mais surtout elle a rompu la tradition historique et abrogé des droits consacrés. Entendez ceux de la monarchie dont le principe remonte (il faut toujours remonter au principe pour appuyer une théorie) à l'établissement par les Germains du droit de propriété et du respect de l'individu assuré par la fidélité et la force. La tradition historique reposait donc sur la propriété établie par la force brutale? Voilà donc devant quoi la raison devait s'incliner ? Ou du moins voilà en faveur de quoi elle était tenue de trouver un compromis entre le droit humain, sinon divin, de la monarchie française, et le rationalisme absolu de Gondorcet? Louis XVI conservé, l'État et l'administration étaient réduits à la portion congrue et l'on évitait Napoléon dont j'aime pourtant à croire qu'il personnifie assez bien le fait germanique, à savoir l'individualisme appuyé sur la force, sinon sur la fidélité. Cette philosophie de l'histoire, attaquable en son principe, répond-elle à la réalité historique? N'engaget-elle point le passé dans les canaux d'une imagination constructrice? La Révolution a pensé constituer l'individu libre et solidaire dans l'État libre et solidaire.
Ce que Renan ne souffre point, c'est le contrôle de la liberté idéale, la solidarité dans le présent, l'égalité des droits individuels. Mais l'histoire ni le génie ne consacrent de droits contre le droit. Voilà sans doute pourquoi Hegel, — qui estimait que la république sacrifie Ticiee à l'individu et de qui Renan emprunte, avec son critérium du fait-force et du fait-droit, sa politique monarchique qui voit l'expression adéquate de Vidée personnelle ou d'une personnalité idéale dans la libre et souveraine action d'un chef unipersonnel, — envisageait pourtant la Révolution comme un fait général de l'histoire du monde et de l'humanité. Renan n'y voit qu'une philosophie critique qui ne fonde rien, une tradition interrompue, une réforme matérialiste propre à contenter le grand nombre, sans objet religieux et sacré... Il n'est point peuple.
Qu'est-il enfin? Un individualiste distant, un adorateur de la vérité, un idéaliste dédaigneux des réalités matérielles, un hégélien qui portera toujours au bras l'aumusse. Il est de nature et par inclination ce qu'il souhaitait, dans ses Essais de morale et de critique, que fût un Lamennais achevé. « ... J'arrive toujours à regretter que, désabusé de la foi à laquelle il voue d'abord toutes les forces de son âme, il n'ait pas en même temps renoncé à la vie active... Dégagé alors de tout devoir envers l'espèce humaine, il eût continué ses libres promenades dans le monde de l'esprit, réservant pour l'art seul sa maturité d'expérience et de désillusion. Lamennais n'eut point cette abnégation ou si l'on veut cet égo'isme. Une première expérience ne le dégoûta point de l'action. »
En 1869, après la publication des Questions contemporaines, Renan se présente, aux élections législatives, un peu tard, en Seine-et-Marne, échoue et reprend philosophiquement le cours de ses pensées. L'invasion de 1870, fait germanique s'il en fut, et justifié par la science allemande, porte le trouble dans ses prophéties et synthèses. Le principe des races triomphe ; la guerre, devenue scientifique, reste un bon critérium; la force crée le droit. Alors Renan écrit la Réforme intellectuelle et morale, et administre à son pays blessé une pénitence.
Il débute par se (Comparer, dans la Préface, au prophète de Jérusalem et venger son génie des politiciens démocrates en même temps qu'il exhale en un beau langage de moraliste rêveur son chagrin de voir l'Allemagne, sa maîtresse, l'Allemagne idéaliste renier l'idéal, embrasser un patriotisme exclusif et déchoir au rang de la plus forte nation. Et avant de rechercher une fois de plus les causes de notre détresse dans la Révolution, il est tout de même par la cruauté des faits contraint de descendre des hauteurs de sa contemplation et de convenir que si l'élévation de la nature humaine par la culture fait un plus noble objet que « l'égalité des classes », les droits de l'homme « sont bien aussi quelque chose », que notre philosophie du xviii^ siècle les a fondés, et que, par une loi qu'il emprunte à ses études religieuses, la France à présent les expie.
Par la méthode historique il attribue donc, une fois encore, les causes du mal à la Révolution et aux conséquences qu'elle eut durant le xix» siècle. Il lui faut
pourtant reconnaître dans le développement de l'Allemagne, à côté de l'esprit libéral et critique, le permanent principe germanique de la force sur lequel cet esprit s'appuie fermement. Le soin de l'humanité n'y étouife pas les soins plus réalistes que couronna la formation de l'Empire allemand. Il faut bien consentir aussi que dans ce pays qui vit du vieil esprit et « des dures doctrines de l'ancien régime », où le métier militaire est devenu comme une carrière noble et savante, la qualité de l'armement soutient la philosophie de l'histoire. A cette heure, la Prusse pour la morale et la puissance, l'Angleterre pour la politique oiïrfent un double idéal aux yeux de Renan. Mais en vérité, (nous le savons depuis les Questions contemporaines,) l'origine de nos maux est dans la Révolution. Cette expérience a priori^ si l'on peut dire, qui aboutit à l'extension de l'État et à la démocratie, lui paraît nous avoir guéris du culte de la raison. Ici l'aristocratisme idéaliste et sacerdotal reprend le dessus. C'est l'égalité qui, dégénérant en passion, a déchaîné la violence révolutionnaire, et, emportant d'assaut des libertés qu'il fallait lentement conquérir, a supprimé deux supériorités nécessaires : celle de la naissance et celle de la science. Déjà dans La monarchie constitutionnelle en France^ Renan loue l'Église d'avoir compris, comme lui-même, « que c'est la sueur de plusieurs qui permet la vie noble d'un petit nombre, » et se remet à la religion du souci d'oUrir à tous les sacrifiés des consolations surabondantes. Il ne répudiera jamais sa croyance au petit nombre des élus.
Il n'est point peuple et se méfie du peuple. Le suffrage universel n'a pas son approbation. Il parle de la
conscience de la nation, mais à la condition qu'elle se restreigne à quelques-uns dont il est. L'humanité, les fins de l'humanité, la perfection de l'humanité, il s'en accommode : concept vague et lointain. Mais tenons la masse à distance; envisageons-la, non comme un enfant, mais comme une femme, à qui nous donnerons un directeur de notre choix. Il lui échappe d'écrire que les ouvriers et les paysans, égoïstes et intéressés, sont des intrus dans la maison dont ils disposent en maîtres. Bref, le sulfrage universel lui paraît digne de tous maux, ne soufflant que médiocrité, médiocrité des élus, des fonctionnaires et de l'élite. Il est inférieur au plus médiocre souverain. Un pays qui n'a d'autre organe est inapte à trancher sagement quelque question que ce soit. Ici encore la méthode historique ne sert plus de rien. Renan ne convient guère que les incontestables vices de ce suffrage se peuvent réformer par l'usage, l'organisation, l'adaptation, et le peuple qui manie cet instrument perfectible, s'améliorer par l'éducation. Non, non, il n'est pas de système électif qui puisse assurer une ligne de représentation pareille à celle de la dynastie capétienne. Mais n'est-il pas digne de remarque que l'expérience des Capétiens a duré plus longtemps? C'est la tête qui importe, pour assurer la suprématie de l'âme. « ... Ce qui est indispensable, c'est que, par la sélection gouvernementalej se forme une tête qui veille et pense pendant que le reste du pays ne pense pas et ne sent guère. » On ne s'étonnera point qu'il confonde sentiment et pensée, ni non plus qu'il ne tasse nul état de ces intérêts viagers où s'attache le suffrage populaire. Gondorcet avait estimé avant lui que si le peuple
n'est pas conseillé par les philosophes, il devient le jouet des charlatans. L'opinion de Renan se distingue en ce point qu'après avoir autrefois reconnu la spontanéité du peuple, alors qu'il s'agissait de religion, il ne peut se résoudre à le considérer comme un réservoir de forces vives et intelligentes, lorsqu'il envisage la politique.
Le grand nombre l'offense. Avec le suffrage universel, la majorité peut dire à la minorité : « Nous sommes vingt, vous êtes un ; cédez, ou nous vous forçons. » Mais n'est-il pas véritable aussi que la minorité, si elle est énergique et organisée, et si, par surcroît, elle tient le vrai, peut répondre : « Vous êtes vingt, je suis un ; mais laissons faire le temps et l'expérience. Vous êtes vingt, mais j'ai raison ; avec le droit et la ferme volonté que j'ai de le publier et répandre, nous verrons bien? » En peut-elle dire ou espérer autant sous une monarchie ou une aristocratie, partout enfin oii l'expérience est supprimée ou restreinte ou faussée ? Il faut en prendre son parti : la supériorité de la naissance n'a plus grand intérêt ; et le pouvoir des savants s'en accroît d'autant, à la condition qu'il soit à la fois guide et ami de la démocratie, et que, loin de dédaigner les réalités présentes, il travaille à toutes les améliorations de cette humanité immédiate, au lieu d'affecter devant elle la noble supériorité du philologue incompris.
Renan pardonnerait à la démocratie si elle supprimait la guerre. Mais aussi mal gouvernée que mal commandée, elle y est fort sujette. Et elle y paraît inhabile par égoïsme, jalousie, égalitarisme, matérialisme et indiscipline. Elle bannit du tempérament
AlUSTOCRATISME HELIGIEUX ES MOUALL LT EN l'OLlTlQLE liOl
français ce goût des armes qu'il tenait de l'influence germanique. Aussi n'a-t-elle d'autres ressources que de se résigner obstinément à la paix ou à la défaite. L'Allemagne monarchique, au contraire, nous donne un haut exemple dans cette question à la fois scientifique et industrielle... A considérer, au travers de cette philosophie de l'histoire, les contradictions entre l'idéalisme humanitaire et le scientifisme militaire et aristocratique de Renan, on se demande si les lettres àStrauss ne perdent pas un peu de leur poids et de leur prix. On ne saurait contester, en tout cas, que ses sophismes philosophiques n'aient, plus que la démocratie, servi la propagande de détestables doctrines, ni qu'il ne soit pas nécessaire d'être né hobereau de Prusse pour apporter à la défense de son pays courage, savoir et vertu. Mais en ce temps-là, Renan souhaitait par-dessus tout que la France échappât à la république.
La politique de pénitence qu'il propose est frappée du même vice que la politique d'enthousiasme esquissée dans VAvenir de la science : les formules libérales y déguisent mal un aristocralisme intransigeant. Après avoir reproché à notre pays de n'exceller qu'aux ouvrages de dentelle, la toile de ménage qu'il lui offre est ourlée à jour, festonnée comme une nappe d'autel.
11 faut, toutefois, faire deux parts du programme qu'il apporte.
Celte réforme intellectuelle, qui se règle sur le développement de la Prusse au xix° siècle, est chez nous tort prisée présentement. L'Avenir de la science en contenait les principes essentiels. La seule science peut vaincre la croyance au surnaturel et empêcher les
retours du fanatisme. Assurant la liberté de la critique et de l'histoire, fortifiant son enseignement supérieur, faisant passer dans l'instruction primaire les résultats acquis et prédominer l'éducation scientifique sur l'éducation littéraire, un peuple s'enrichit de savoir exact et, par le progrès général des lumières, garantit la liberté. Les études classiques de l'enseignement secondaire, le vieil humanisme formel, dont la curiosité ne va qu'à admirer l'excellent instrument d'expression que fut la langue du xvii* siècle, ne mettent pas en garde les intelligences contre « l'enfantillage littéraire » des œuvres de ce temps et ne l'arment pas davantage contre les nécessités de la lutte moderne pour l'existence. 11 importe que les générations soient moins brillantes et plus éclairées, moins éloquentes et lettrées que munies d'une culture plus positive. La vie leur sera plus aisée ; et sur leur raison mieux défendue que par les humanités un peu myopes, la superstition n'aura guère de prise. A l'éclat préférer la spécialité, au talent la patience âe la méthode allemande ; à l'éducation fondée sur la discipline militaire et la vanité, la solidité et la précision des connaissances; aux étutles de l'antiquité la géographie et les langues vivantes, dût-on courir le risque de former une clientèle plus grossière et pratique : c'est protéger la France d'un épais rempart à la fois contre le cléricalisme et la tyrannie. Et par hasard, il ne se contredit point en cette affaire, puisque son idéalisme très général, très brillant, très délicat, pur élixir, est réservé aux spécialistes de la noblesse d'esprit et d'âme.
Nos numerus sumus et fnuje^ consumere naii.
Ce programme est mis chez nous à l'épreuve depuis la réorganisation des universités et depuis la réforme de 1902, qui modifia noire enseignement secondaire. Tirer du sein même d'un peuple la force de raison nécessaire à prévenir les ruines de l'intérieur et les désastres extérieurs, la science y contribue heureusement. Le peut-elle totalement? A régler presque sur le seul développement scientifique l'esprit d'un pays, lui assure-t-on, en môme temps qu'une juste mesure d'idéalisme, la vie morale et sensible qui n'est pas moins indispensable à son équilibre ? Il faut poursuivre la vérité scientifique de tout son esprit. Mais il y a un autre feu sacré à entretenir d'un soin diligent. Une culture qui ne développe guère en l'homme que la critique, fera-t-elle une nation meilleure?
Plus positive, on le peut augurer ; mais plus humaine, assurément non. Les universités sont en plein travail; les spécialilés se multiplient. Etles spécialistes pullulent dans le même temps. Auguste Comte ne se méfiait pas sans raison des esprits étroits et spécialisés à l'excès. Cette nouvelle confédération des laboratoires, syndicat de loupes, de notules et de fiches, vit présentement sur des réserves. Où se formeront les hommes supérieurs, capables des fortes intuitions et des larges pensées? Surtout, si l'on continue à quasiment assimiler les sciences d'expérience et celles oii l'expérimentation estincertaine, celles de lanatureetcelles de l'humanité, quels mécomptes n'en doit-on pas attendre 1 C'est une autre tyrannie que nous préparent des érudits sans culture et des historiens prompts à considérer en toute nouveauté un progrès, d'autant plus confiants en leurs
méthodes que les résultats en sont moins assurés. La science peut faire une société forte ; elle ne la fera pas moins dure. Une part de la légende d'Orphée n'a rien perdu de sa portée symbolique. 11 charmait de ses chants les tigres et les lions. C'est la poésie, la parole harmonieuse et artistique, la langue des dieux, ou plus généralement l'expression de la raison, du cœur et du goût, la littérature enfin, qui adoucit les mœurs des hommes et guide leur vie (je ne dis pas seulement qu'elle l'embellit) dans les grands sentiments d'humanité. Sa puissance de persuasion est incommensurable. Le poëte fait plus pour l'avancement en bonté et en justice que l'érudit, et autant pour le bonheur usager que le chimiste en son laboratoire. Et sert-il moins la vérité, la vérité foncièrement sociale et vitale? La culture rationnelle qui exclut le sentiment, ne vaut pas mieux que celle du talent qui exclut la réalité. Les lettres on), leur part, qui n'est pas la moins considérable, dans le développement d'unedémocratie naturellement encline, s'il en faut croire Renan, à un réalisme déprimant et médiocre. Elles sont un vase rayrrhin, qui emprunte tout son prix de ce qu'il enferme. Elles entretiennent les foyers de spontanéité, de création, d'universelle sympathie, maîtresses de mesure, de proportion, d'harmonie. Elles ne sont pas ennemies de la science; mais la science réduite à ses seules ressources ne les supplée pas. Un homme qui sait beaucoup n'en est pas nécessairement meilleur. Une démocratie qui saurait autant que cet homme, ne serait pour autant ni meilleure ni plus aimable que lui. Renan répond, à la vérité, que la démocratie tf est point son fait.
ARISTOCRATISME RELIGIEUX EN MORALE ET EN l'OLILIQUE 311
Il nous propose la monarchie sans l'esprit monarchique. Surtout soumis à l'influence de Hegel, cédant peut-être à l'impérialisme allemand des Fichle, Gervinus, Lassen, Feuerbach (moins assurément qu'on n'a dit), en même temps séduit, comme nos philosophes du xviii° siècle, par l'exemple de l'Angleterre, et hanté par le souvenir de la Prusse et de son relèvement, il rejette le droit divin, fondement de la royauté, comme il écarte le surnaturel, essence du christianisme. Il veut une sorte de monarchie libérale, une dynastie restaurée par un acte d'autorité nationale. Il ne fait guère état ni de la différence des peuples ni des temps. Mais il pense suivre ainsi « un procédé historique » et conserver des pans de mur du vieil édifice. Au fond, il entreprend toujours de sauvegarder ses deux sortes d'aristocratie, celle de la naissance pour l'administration et l'armée, celle de la science qui hérite décidément du droit divin. Les savants sont les pontifes de celte monarchie séparée de l'iiglise et neutre dans les questions sociales. Sous l'œil du bon tyran, ils formeront des Eliacins.
« Le rationalisme est loin de porter à la démocratie. La réflexion apprend, que la raison n'est pas la simple expression des idées et des vœux de la multitude, qu'elle est le résultat des aperceptions d'un petit nombre d'individus privilégiés. Loin d'être portée à livrer la chose publique aux caprices de la foule, une génération ainsi élevée sera jalouse de maintenir le privilège de la raison; elle sera appliquée, studieuse et très peu révolutionnaire. La science sera pour elle comme un titre de noblesse, auquel elle ne renoncera pas facilement et qu'elle défendra même avec une cer-
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laine âpreté. Des jeunes gens élevés dans le sentiment de leur supériorité se révolteront de ne compter que pour un coyyime le premier venu. Pleins du juste orgueil que donne la conscience de savoir la vérité que le pjublic ignore, ils ne voudront pas être les interprètes des pensées superficielles de la foule. Les universités seront ainsi des pépinières d'aristocrates. » Et cela même est à peu près le sentiment de Montesquieu, mais plus pédantesque, et sans le contrepoids de quelques institutions démocratiques et nécessaires.
Hors la juste influence que doivent exercer la science et la critique, jamais écrivain ne montra un moindre sentiment des rapports des citoyens entre eux ni une moindre conscience de la fraternité républicaine. Remplacez le mot : science par le mot : chapelle, et vous compre ndrez ce hautain rationalisme. Le peuple a besoin d'une élite intellecluelle qui l'éclairé, mais qui le comprenne et l'aime. Un petit nombre de privilégiés, à qui la science et la raison ne donneraient qu'orgueil, des universités qui seraient des pépinières d'aristocrates, il les faudrait bannir de la cité. Qu'importe la tête, si le cœur est sec et la main de bois?
Mais, dit Renan, si la séparation des églises et de l'Etat est souhaitable, l'école et l'Église ne doivent pas être séparées, en bas. En effet, une morale supérieure au peuple, à son intelligence, à sa conscience, qui se fonde sur la Raison pratique de Kant, qui se connaît chez le mandarin et se prouve par la sainteté ou l'héroïsme, a inévitablement son succédané dans le catéchisme. Ne fait-il pas merveille chez les femmes qui vivent d'instincts et de sentiments? De plus, Tliglise, étant
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une hiérarchie, conçoit la société à son image et accoutume ceux qu'elle forme à supporter l'inégalité. iSi le peuple, au demeurant, ni l'individu ne seront sacrifiés, ayant conscience (où l'auront-ils prise?) de participer au grand œuvre; et, le fussent-ils, il appartient au prêtre de leur promettre un monde meilleur. Si, après cela, individu et peuple s'accommoderont de l'optimisme jovial que leur prêche Renan, et quels arrangements ils prendront avec la vie matérielle, on n'oserait le décider. Une seule chose est" nécessaire; mais il paraît que deux morales sont indispensables : celle de l'élite privilégiée et celle des pauvres diables hors d'état de mener à bien une expérience de chimie ou une étude de. textes. C'est nous maquignonner l'avènement d'une humanité et d'une conscience achevées et l'espérance de coïncider avec Dieu dans l'éternité. Un idéal plus modeste, qui attribuât à la raison une large part, mais plus accessible à la sympathie, serait mieux notre allaire que cet aristocratisme de bibliothèque et de sacristie. La raison, seule, fait de grandes œuvres, mais pas très grandes; car elle ne fait pas de la bonté, dont l'actuelle humanité a plus soif que de pénitence. Au reste, Renan nous a suffisamment avertis qu'habitué à considérer la double face des choses, il se méfie des solutions absolues, que la vie des nations comme celle des hommes est tissue de contradictions, que si le procédé historique l'emporte sur la tradition du droit divin, du moins la monarchie et le privilège de la naissance gardent leur prix ; et nous n'en sommes plus à nous étonner que ce programme solide en certains articles, mais d'un libéral orgueilleux, reflète
encore le rêve d'une intelligence qui jouit d'elle-même, pensant interpréter les faits. Le cœur, à aucun instant, n'est de la partie : on se contente d'en recommander les leçons. Et cela même se paye par la rapide usure d'une pensée sans âme. Après la Réforme intellectuelle et morale les Drames philosophiques, et après ceux-ci les Souvenirs d'enfance, fleurs d'égoïsme, de dilettantisme, de sensualisme, de mysticisme, parfums dangereux.