‹ Renan, l'égoïsme intellectuelChapitre 39 sur 41 · L ARTISTE · texte numérisé non relu

L ARTISTE

Renan est à la fois réputé grand artiste et grand écrivain. Oserai-je observer que c'est trop de la moitié?

De l'art il a embrassé tout ce qui s'apprend ou se conçoit par les livres. Nul n'a mieux que lui exprimé la raison spontanée et harmonieuse qui distingue les artistes grecs. Il a écrit là-dessus dans ses Essais de morale et de critique (359) et dans les Mélanges d'histoire et de voyages (69, 106, 150) des pages d'une péûétration et d'une compréhension singulières. La technique même de l'architecture hellénique ne lui a pas échappé. Mais l'artiste crée. De Renan l'on peut redire avec beaucoup plus de justesse ce qu'il disait du génie d'Athènes : « Il n'a rien créé de première main, mais en toute chose il a introduit l'idéal. » Encore demeure-

t-il établi que son idéal consiste surtout en un exercice de l'intelligence, parfois en un jeu de la personnalité. Dans la chaîne de la tradition un inestimable anneau commande tout le reste : et c'est lui-même. S'il écrit de la Poésie des races celtiques^ il emprunte la théorie à Burnouf (car il emprunte toujours l'idée essentielle à quelqu'un), mais il commence par tracer un tableau des lieux et des hommes sur qui se sont assis les premiers regards de Renan.

Etant à ce point personnel, il n'a pas laissé que d'être, quoiqu'il en eût, un romantique — sans lyrisme et sans passion. En vain il s'élèvera plus tard contre cette école; il s'y rattache par son individualisme rationnel, mais effréné. Ce n'est pas être romantique à demi que de souhaiter dix existences humaines, « moi étant là au centre » et combinant le système des choses. Ce besoin d'illustrer sa pensée par des préfaces et en tout d'envisager l'antithèse, ces larges vues de pays et vastes panoramas de mœurs à la manière du Génie du christianisme, cette puissance de vision démesurément agrandie à la façon de Notre-Dame de Paris (« Ces Césars, tous ces personnages historiques du premier siècle, sont des géants, des caractères frappés pour l'éternité. Néron même, quel phénomène moral inouil Caligula, quel bouffon colossal I Livie, Messaline, Agrippine, quelles prodigieuses monstruosités!... La manière de M. Victor Hugo serait à peine exagérée en un pareil sujet... »), ce goût des bravi, des martyrs, des exaltés et des fuus, cette admiration du xvi' siècle italien à la mode d'un Stendhal, cette spécialité des types d'un idéalisme absolu « qu'on chercherait vaine-

l'autiste et l'échivain 317

ment dans le spectacle du monde réel » et des chevaliers de l'impossible, cette tendance à concevoir la poésie comme exigeant pour ses héros « un monde d'individualités illimitées où ils puissent se développer librement », cet éloignement théorique du bon sens et celte complaisance pour le prestige du beau crime, oui, tout cela fait une certaine intrépidité littéraire qui est plus qu'à demi romantique.

Au vrai, Renan a peu pratiqué les poètes. Leur profonde sensibilité lui est étrangère. La vue, l'ouïe, le toucher lui donnent quelque plaisir esthétique ; rarement le goût; quelquefois l'odorat : tout jeune, il a respiré l'encens. Son mysticisme de tête fait l'otfice du sentiment : jouissance du Moi qui pense toucher Dieu, joie de la filiation divine. Nul n'a, je pense, poursuivi plus obstinément les erreurs de Rome; mais nul n'a mieux compris les âmes taillées dans la pierre, âmes de chapelles ou de sépulcres. Au total, le Parlhénon l'a moins intimement touché que la cathédrale de Tréguier. Il apporte à ses descriptions d'églises plus que du savoir et de l'intelligence. On y devine, depuis les Lettres intimes jusqu'aux Souvenir^s d'enfance, les premières extases, les secrets élancements dans l'immense vaisseau vide et pourtant habité de crainte et de divin.

Raisonne-t-il de l'art religieux au moyen âge, il écrit une page où le symbole exprimé par la main-d'œuvre respire la vie et l'adoration. « L'église du moyen âge est un tout animé, une sorte de chérub d'Kzéchiel, plein d'organes et de vie, parlant par tout son être, exhalant, par tous ses pores, l'hymne de l'infini. Ses portiques,

ses murs, ses dalles, ses vitraux sont une encyclopédie, où l'homme trouve l'image du monde, l'histoire de l'humanité et les secrets de l'avenir. Elle a sa voix extérieure, les cloches, êtres sacrés aussi, ayant un nom, une consécration presque baptismale; elle a sa voix intérieure, des chants graves et profonds articulés par des poitrines fortes et nombreuses; elle a sa cour céleste dans ce peuple de bienheureux qui s'attache à ses colonnes, se dessine sur ses voûtes, se colore sur ses vitraux; elle a son enfer dans les images terribles qui se mêlent aux visions du ciel. La laideur même y a sa place comme une dissonance nécessaire dans le royaume de Dieu ; eHe retrouve ses droits dans ces créatures inférieures qui montrent çà et là leur tête déprimée, mais résignée au triomphe de la beauté. » Ni le morceau fameux de Chateaubriand ni celui de Michelet n'effacent le profond caractère de ces lignes.

Il déQnit ailleurs cet édifice du moyen-âge : « un animal ayant sa charpente osseuse autour de lui. » Victor Hugo animait aussi Notre-Dame. Est-il besoin d'ajouter que Renan possède un sens religieux plus juste et un goût du mystère qui ne tourmente pas le poëte au même point?

Il ne trouve nul intérêt esthétique à ce qui limite sa curiosité, ou plutôt sa personnalité. Un chemin est insipide : on va où il mène. Jeune, il eût aimé un ingénieur, qui, dans le tracé des routes, cherchât les jolis sites, aux dépens de la promptitude et de la commodité. La propriété est une restriction qui coupe d'un mur la jouissance. Aussi n'y a-t-il pas de poésie de la Beauce ou de la Normandie. Mais la mer, plaine chan-

l'artiste et l'kcrivain 319

géante et inculte, la forêt, nappe ondo.yante et indécise, le désert, les sommets neigeux convient les pensées et les rêves. Il conçoit ainsi la poésie, tout de même que la philosophie, comme une libre extension de soi. Si elle est proprement cela, elle est aussi autre chose, ou du moins autre chose y est nécessaire : une intime communion avec la nature et les créatures. Et c'est sans doute pourquoi il y a une poésie de la Beauce et peut-être beaucoup plus humaine que celle du Mont Blanc. Dédaigneux de l'utile, il estime que tout ce qui aiïecte les soins de la vie positive, exclut la noblesse et les hautes ambitions de la pensée artistique. Il met le palais italien et l'ancien hôtel français fort au-dessus de la maison anglaise, n'admettant point que l'art s'applique à l'hygiène ou au confortable. Même il rétablit une vieille distinction « lumineuse » entre les arts libéraux qui ennoblissent et les arts serviles qui n'ennoblissent pas. On voit que la conception artistique de Renan n'est aucunement faite de tendresse pour les hommes, étant le terme de sa morale. Les expositions, qu'il dénomme des jubilés industriels, ne marquent point un sentiment « des destinées supérieures de l'humanité; » l'idéal n'y est pas intéressé. « Que de choses, ajoute-t-il, dont je peux me passer! » Entendez : qui ne sont pas exclusivement dans l'ordre de l'esprit, ou mieux encore, dans l'orbe de mon noble esprit.

Ce n'est pas que cet esprit manque d'imagination. Nous avons vu qu'il en a, mais d'une sorte particulière. Peu excitée par l'aiguillon des sensations, elle est une imagination en second, une demi-imagination, nullement créatrice, mais capable de s'échauffer en présence

du texte ou de l'objet et d'y prendre élan pour penser ou songer.

Il écrit du séminaire, à la suite de son premier voyage sur mer : «... Nous fûmes témoins d'un magnifique spectacle qui frappa tous les voyageurs ; c'était la lune se levant sur le banc de Cancale, et ressemblant à un incendie éloigné, dont les reflets se propageaient sur cette immense najjpe d'eau. » Bien écrit de mémoire ; mais nul sentiment. Un peu plus tard, de Naples à Berthelot : « Le premier eifet, l'elfet dominant que produit Rome (et, je pense, Florence de même), c'est l'enivrement artistique. On est possédé, dominé, rempli, débordé par ce torrent de plastiques, de formes, de sensible qui frappe les yeux et tous les sens, à chaque pas sur cette terre sacrée. L'art est dans l'atmosphère, dans le ciel, dans les monuments, je dirai même dans les hommes. » Littéraire et froid, malgré les yeux frappés et tous les sens. Mais voici plus de chaleur intellectuelle. « Ah! quelle admirable ville que Pise ! J'ai passé ma journée au Gampo-Santo, au Dôme, au Baptistère, à la Tour penchée ! Rien ne m'avait fait une si vive impression, rien ne m'avait si bien fait comprendre la prodigieuse originalité plastique de ce peuple. » A Rome il a compris la religion spontanée du peuple, à Naples la sensualité et la terreur ; mais à Florence seulement il a bien compris la question italienne. Il ne prend point un plaisir artistique, il le comprend. Dans une étude sur Augustin Thierry, il revendique contre les historiens objectifs et la prétendue exactitude du détail les droits de l'imagination qui « a souvent plus de chances de trouver le vrai qu'une fidélité ser-

l'artiste et l'écrivain 321

vile... » Et il allègue les gravures de Piranesi qui changent ou ajoutent une foule de choses et passent en exactitude la meilleure photographie : elles nous donnent « le sens moral et esthétique. » Ce n'est pas lui qui goûte la nature, à la façon d'un J.-J. Rousseau, dont la sensibilité s'enchante et s'abandonne, ni d'un Chateaubriand qui étend sur la réalité le voile superbe de sa mélancolie. Le pittoresque de Renan est purement intellectuel.

Qu'il voyage dans le présent ou à travers le passé, son procédé ne change guère. Peu de description ; quelques traits précis; une vue exacte des lignes, le mot qui peint et caractérise plutôt qu'un réel sentiment des valeurs, et juste assez de tout cela pour entendre les choses et davantage l'homme et surtout leur histoire. « Je l'avoue, il me serait impossible de résider ou même de voyager avec goût dans un pays où il n'y aurait ni archives ni antiquités. » Vingt jours en Sicile illustrent cette confidence à plaisir. Un tableau qui rappelle Théocrile est relevé d'une érudition d'autant plus piquante qu'elle s'attendait moins. Entrant dans la vallée de l'Anapus, oti la végétation aquatique du papyrus répand une verte fraîcheur, prêtons l'oreille au pâtre sicilien.

« ... Un son de flûte venait à nous à travers les roseaux et les papyrus. Le son se rapprochant peu à peu, nous nous trouvâmes bientôt en face d'un paysan étendu dans les herbes, au bord même du ruisseau, et jouant d'inspiration. Il y avait des heures qu'il était là ; le passage de nos barques ne lui fit ni lever la tête, ni interrompre son jeu un seul instant. Il chantait à Cyanée, à

une nature verte et fraîche, sous un beau ciel. C'était la vive image de l'invention de la flûte. Ce bon Sicilien la créait pour son compte, au nom du besoin instinctif qu'a l'homme de répondre par des sons joyeux à T/iarmonie de la nature et à son sourire bienveillant. »

Telle est sa manière. L'impression d'art se traduit en intuition du passé (l'invention de la flûte) ou en synthèse philosophique (le besoin instinctif de l'homme). La chaste sévérité de Cyanée personnifie le danger de rester une heure de trop sur les bords du gouffre limpide au coucher du soleil : exégèse de mythologue curieux du spectacle, moins pour le sentiment de beauté qui s'en dégage que pour le problème historique qui s'y trouve enfermé. Il voit, il comprend, il explique. Poursuivez la lecture du morceau : la nature n'est rien au prix de l'intérêt archéologique. Observant le sourire des femmes, Renan pense éclaircir une question de races. Un artiste ressent autre chose.

Renan n'a pas laissé que d'accommoder ses idées sur l'art à sa nature abstraite. C'est le cas de lui retourner le trait qu'il décoche à Voltaire : « ... Le cœur est un maître aussi nécessaire à écouter que l'esprit. » Après avoir tort raisonné du beau, il n'arrive pas à distinguer nettement que la raison n'y suffit point. S'il lui arrive d'appeler Augustin Thierry « un grand créateur » et d'écrire à propos de Cousin : « Oa ne crée qu'avec l'amour, et, si j'ose le dire, avec la passion... » il entend une passion critique, une fièvre du génie historique plutôt que proprement créatrice. Encore que dans le même passage {Essais de mor., 131) il mette la « gloire d'inventer » au-dessus de la critique, il est trop raani-

l'artiste et l'écrivain 323

feste que cette invention est seconde, si je puis ainsi parler, et de l'ordre du savoir. De celte erreur même naît le préjugé auquel il s'attache, qui lui fait répéter que le complet avènement de la science fera du grand artiste une « chose vieillie. » Cette espérance totale, mise sur le vrai rationnel, marque en ce point la limite de son génie. Il n'est point d'artiste seulement parla tête. Mais il y a une influence dont Renan ne se dégagera jamais. Hegel considérait l'art comme une anticipation de la victoire de la science sur le monde extérieur, c'est-à-dire comme une sorte de critique supérieure de la réalité contradictoire et qui devient. Renan a eu beau proclamer d'abord, à propos de la Tentation du Christ d'Ary Scheffer, que le seul art est infini, qu'il puise dans l'âme ce qu'il y a de bon et ce qu'il y a de pur; il a beau dire et beau faire, la confusion hégélienne entre l'art et la science obscurcit sa pensée d'une équivoque qu'il ne débrouillera point, qu'il n'éclaircira point, faute d'avoir renouvelé son fonds de sensibilité depuis les vagues elTusions de son enfance. L'art lui apparaîtra toujours comme « le plus haut degré de la critique ». Il mettra le grand artiste en bonne place, assez près de Dieu, mais du Dieu qui appelle à lui les savants et les mystiques, les philologues et les romanciers de l'infini, les exégètes et les philosophes qui excellent à « jouer de la lyre sur les fibres les plus intimes de l'âme. »

Et ainsi cet écrivain rationaliste attache peu de prix à l'expression intégrale de la réalité. « ... Hélas I dit-il, on la rencontre à chaque pas. Elle n'a pas besoin d'être documentée; nous ne la connaissons que trop bien. »

On ne saurait justifier la peinture d'un fumier que s'il y croît une belle fleur. Il aime le spectacle, mais le spectacle de l'univers auquel il assiste de haut. Il est idéaliste, et même symboliste. Il lui plaît d'élever les points de vue, même lorsqu'il fait ses confessions publiques, même lorsqu'il paraît lui-même sur son théâtre. Modifiant la parole d'Aristote, il dirait volontiers : il n'y a point d'art du particulier. Il rejoint ici les classiques. Idéalisme, symbolisme, types absolus, esprit de finesse le plus souvent associé à l'esprit géométrique : c'est presque toute l'esthétique de ce xvii^ siècle, qui, catholique et traditionaliste, lui inspirait de l'éloignement, et à qui il ne pardonne pas d'avoir produit Bossuet, mais dont il se rapproche par un irrésistible penchant aux généralisations. Il est vrai que l'impersonnalité, qui fait le caractère de ces grands écrivains, lui demeure un mérite inaccessible.

Et tout cela fait trop de contrariétés pour faire un véritable artiste. Trop de contrastes s'opposent dans l'être et le non-être, dont l'art n'a cure. Trop de nuances plus indiscernables que celles qui se noient au cou de la colombe sellaient nécessaires à fixer cette philosophie dissolvante. Les continuelles réminiscences de Hegel, coulées dans un langage plus fluide, (la pensée subjective de l'artiste et son objet, l'âme humaine et l'infini qui s'identifient ; le ciel qui descend dans l'âme et l'âme ravie dans le ciel ; et le génie qui est le souffle de Dieu, afflatus divinus) dissimulent mal les contradictions intimes de Renan lui-même. L'art n'est pas un jeu de combinaisons. Il n'est pas davantage le prix du dilettantisme oii tant de combi-

l'artiste et l'écrivain 323

naisons aboutissent. S'il réclame vraiment un énergique parli-pris, ce serait miracle qu'il s'accommodât d'un homme toujours indécis entre deux partis, deux aspects, deux teintes, et dont l'etfort consiste à les mêler sans les confondre. Cet homme reproche au xvii* siècle de s'être complu, n'exprimant que des idées claires, à rétrécir l'intelligence humaine. Il a, lui, le goût de l'insaisissable, du mystère, du chaos, des prodiges de l'instinct, de la spontanéité inaccessible, le tout considéré sous toutes ses nuances et par des passages insensibles s'identifiant aux yeux de l'écrivain. Et il réussit à l'exprimer dans la langue du xvii*' siècle et à faire du pain de ménage en pétrissant avec délicatesse ces infinies et assez souvent indifférentes subtilités. Et pendant qu'il réclame protection pour le tact, il marie le mysticisme à l'ironie.

Ironie et larmes, pitié et colère, sourire et respect, Lucrèce et sainte Thérèse, Aristophane et Socrate, Raphaël et Vincent de Paul, toutes les oppositions ramassées ensemble, c'est moins l'humanité complète que l'humanité dramatisée. Une partie de la Vie de Jésws, de VAiUéchrist, le Cantique des Cantiques, prennent aisément sous la plume de Renan l'intérêt ou la forme de morceaux de littérature dramatique. Sur ce dernier texte il épouse d'inclination le sentiment des exégètes allemands qui y distinguent un petit drame. Parvenu au milieu de sa carrière, il use du dialogue pour impréciser ses idées, ou plutôt pour élude^ les conséquences de ses contradictions et les suites de ses paradoxes antithétiques. Les cadres fantaisistes de Voltaire, le voyage de Micromégas, la vision de Babouc, qui servent

sa fantaisie, ne contentent pas son adogmatisme ni sa peur de décider. Ne rien ignorer ou, ce qui revient presque au même, tout comprendre, et noyer la conclusion dans les caprices de l'imagination, cela va donner une excellente formule de drames évanides pour un théâtre aérien qui s'égaie dans la psychologie absolue.

Afin de se conformer à là loi du genre, Renan fait appel à la philosophie de Goethe et met l'amour au premier plan. Il embrasse en ces divertissements l'action de l'amour dans l'univers. Sa fantaisie en est obsédée. D'abord l'Eglise l'a bridé ou humilié. Et puis, il s'avise enfin qu'il a peut-être ignoré ce que ne règle point la raison et qu'il y veut soumettre quand même. Il met la femme et la beauté au centre de ses spéculations équivoques. A cette heure qu'il estime toute doctrine comme un exercice utile à la santé de l'esprit, c'est la suprême combinaison. A force de caresser sa pensée, il revêt ses abstractions de formes plastiques et s'égare en une sensualité sans passion, un drame sans vie, des convulsions sans objet. Trop-plein d'intelligence ; abîme de contradictions ; élans réfléchis ; tendresse nulle : impuissance de l'artiste; l'hircocerf de la scolastique. El comme il est « un curé manqué », il mêle à la sensualité la prière, à celle-ci le charme impollu de la pudeur et, brochant sur le tout, l'esthétique chrétienne dont la mystique troublante fut exploitée par les écrivains ultra-galants de la fin du xviii'' siècle. Ses héroïnes ressemblent plus ou moins à la jeune Bretonne qui se signe au bon moment et queRestifeût appréciée... C'est le soir d'un beau jour.

La Prière sur V Acropole en reflète l'éclat de midi.

l'artiste et L ECRIVAIN 327

Ces pages inconsislanles ont été trop vantées : elles témoignent d'un art formel et égoïste. Mais elles demeurent un document inestimable. Les défauts de l'auteur y sont écrits tout au long. Il affirme qu'en présence du miracle grec il fut atteint « jusqu'au fond de l'être. » Or. il convient de ne pas trop le croire sur parole.

Le cadre même du morceau est une réminiscence de Marc-Aurèle. On y reconnaît aussi un pastiche de la forme antique. La rhétorique, par suite, n'y manque pas ; et le talent y abonde. Et puis, on y découvre moins Renan en lace du Parthénon que le Parthénon en présence de Renan. Cette prière à la Raison traduit l'éternelle contrariété qui finit par tarir cet esprit : par un retour subtil au mysticisme, dans l'instant qu'il se déclare dévot à la science, il montre l'empreinte dont il est frappé. Avec cet hymne laïque s'élèvent dans l'air des senteurs capiteuses comme les vapeurs d'encens. C'est un régal de songer qu'en un jour de politique liturgie, parmi les Gimraériens bons et vertueux, devant le marbre énigraatique du vieux dilettante, cette fumée de phrases légères fut donnée en pâture à une assemblée de démagogues par une comédienne parée du ruban violet. Il racheta chèrement, ce jour-là, par l'ennui qu'en dut ressentir son âme distinguée, la fine qualité de ses effusions... 0 noblesse ! ô beauté simple et vraie !. .. Je suis né, déesse aux yeux bleus... Mes pères étaient des Argonautes navigateurs sur des flots ignorés... Des prêtres venus des Syriens de Palestine m'initièrent d'abord à leur culte... Tiens, déesse, mon cœur se fond... Et puis, il est devenu difficile de te servir : la

sottise s'étend sur le monde... J'ai écrit une vie du jeune dieu que servit mon enfance... Ils me traitent d'Évhémère... Te rappelles-tu ce laid petit Juif?... Mais je ne veux servir que toi, ô Gora; toi seule est pure, saine, forte, pacifique, Vierge, Hygie, Victoire. ... Gourons, venons à toi... Sceptique, je veux m'attachera toi, me guérir en toi. Mais ce sera difficile... J'ai lu Hegel, et connais l'identité des contraires... Tu as raison ; et tous ceux qui ont cru avoir raison, se sont trompés... Raison et bon sens, mesure et goût sont froids, n'excitent que l'ennui et ne suffisent plus... Tu es vraie, pure, parfaite ; mais ton front fut étroit... Ta tête, plus large, embrasserait plusieurs genres de

beauté Larmes, rêves, symboles, songes... Les

dieux passent comme les hommes... La foi qu'on a eue, ne doit jamais être une chaîne... — Au total, prière égoïste de la raison mystique, qui était déjà contenue dans Patrice et dans ce morceau des Études d'histoire religieuse où manquait toutefois le tour d'oraison.

« La Grèce, avec un tact exquis, avait aperçu en toute chose la parfaite mesure, fugitive nuance que l'on saisit par instants, mais où l'on ne peut se maintenir. La mesure, en effet, paraît froide et ennuyeuse à la longue : on se fatigue de la proportion et du bon goût; les types parfaitement purs ne suffisent plus; on veut l'étrange, le surhumain, le surnaturel. Ge n'est point par la faute des individus ou des systèmes que les sentiments religieux subissent de profondes révolutions. Ce n'est pas volontairement que l'homme quitte les sentiers doux et faciles de la plaine pour les pics aigus et romantiques de la montagne. Gela arrive parce que la mesure et la

l'artiste et l'écrivain 329

proportion, ne représentant que le fini, deviennent insuffisantes pour le cœur qui aspire à l'infini ... Mais s'ils est un mal incurable, c'est, grâce àDieu, celui-là. »(415.) L'art ne subsiste ni de cet égoïsme ni de cette chimère. Il résout en créant. Et parce que l'artiste véritable crée et met vraiment son cœur dans son acte, il ne se balance pas entre une vague convoitise de l'infini et le plein contentement de l'œuvre achevée, et soutfre sans regret que l'expression soit une limite. Le grand chemin des réalités ne le conduit point à un précipice de désir, d'impuissance, d'ironie et de regret.

l'ÉCRIVAIxN

En revanche, Renan fut un excellent écrivain. Il eut beaucoup de talent, sans avoir l'air d'en user. C'est la manière supérieure. Mais il affecte de le dépriser. Extrême contradiction de ce rare esprit.

Car, ici encore, il convient de distinguer au moins deux hommes en lui : le critique et l'autre. Le premier dédaigne le bon sens et abolit volontiers le bon goût. C'est le philologue de 1848, qui écrit dans les Études d'histoire religieuse : « ,Le bon goût d'autrefois refusait le nom de beauté à tout ce qui n'atteignait pas la perfection de la forme. Tel n'est plus notre critérium ; nous excusons la barbarie partout où nous trouvons l'expression d'une nouvelle manière de sentir et le souffle vrai de l'âme humaine. »

Gela est acceptable, sans doute, du souffle vrai plus que de la barbarie : car la vérité d'inspiration a sa beauté propre. Même je ne pense pas que les grands esprits du temps de Louis XIV eussent été d'une opinion dilTérente, ni qu'ils se fussent élevés contre cette autre assertion : « Chose singulière ! le principe qui fait les bons écrivains est le même qui fait les saints. L'amourpropre, l'envie de briller sont le défaut capital, qu'il s'agisse de morale religieuse ou qu'il s'agisse d'élocution ; l'oubli de soi, le mépris du succès sont la règle du bien dans tous les genres. » Car c'est tout justement définir la rhétorique du xvii" siècle dont le romantisme pensa rompre la tradition et peut-être confondre le grand sens. Le genre de Port-Royal, on a trop oublié qu'il se révèle pareillement dans l'extrême simplicité de Boileau, de La Fontaine, de Mme de La Fayette, de Racine. Renan, théoricien du style, l'oublie à son tour, lorsqu'il fait uniquement honneur aux solitaires et à l'école protestante de cette langue qui « ne se propose qu'un but, dire clairement ce qu'on veut dire, sans la moindre envie de prouver qu'on a du talent. » C'est lui qui, non content de déclarer qu'il n'a pris quelque intérêt à la littérature que pour complaire à Sainte-Beuve, progage dans une grande partie de son œuvre (hormis quelques politesses académiques), un malentendu dommageable que philologues et historiens mineurs, nécrophores à dignités et à cordons, perpétuent dogmatiquement à l'heure présente, prouvant de reste par leurs écrits que Tabsence du talent n'a pas toujours le mérite du sacrifice.

l'artiste et l'écrivain .'^31

Il a mis la vérité dans une de ces notules retrouvées après sa mort : « Plus on est littéraire, plus il faut être naturel. » Cette maxime ne laisse nulle place à la méchante rhétorique. Au surplus, lorsqu'il voyait lamédiocrité, armée de fiches, régenter l'histoire, il ne manquait pointa se retourner contre elle : « L'histoire d'ailleurs, écrivait-il alors, est un art autant qu'une science; la perfection de la forme y est essentielle, et toute critique qui ne lient compte, dans l'appréciation des œuvres historiques, que des recherches spéciales est par là même défectueuse. Dès qu'il s'agit de sujets touchant à la morale et à la politique, la pensée n'est comyilète que quand elle est arrivée à une forme irréprochable, même sous le rapport de Vliarmonie, et il n'y a pas d'exagération à dire qu'une phrase mal agencée correspond toujours à un pensée inexacte. La langue française est arrivée sous ce rapport à un tel degré de perfection^ qu'on peut la prendre comme une sorte de diapason, dont la moindre dissonance indique une faute de jugement ou de goût. » Voilà comme il en faut parler. Le talent n'est pas un vain exercice de virtuose, mais la conscience même et la mesure de l'esprit. Il représente la plus exacte et sincère proportion entre l'ohjet et le sujet, entre l'intelligence et la sensibilité qui expriment et ce qu'elles expriment. Il est une vertu de l'écrivain, non moins qu'un don. Le mal littéraire, morbus litterarius, marque une perversion du talent, comme le mal des petits papiers est une perversion de l'érudition historique. Quand Renan s'élevait au-dessus de sa thèse allemande, il en était convaincu au point de souhaiter que les ouvrages de l'esprit fussent écrits

en une langue un peu plus délicate que celle des gens du monde, afin d'obliger le public à quelque travail de réflexion. Tant il est véritable que l'historien dénué de culture générale et de talent lui paraissait courir le risque d'être court d'intelligence !

Souple écrivain, il a répandu ses œuvres sur les deux hémisphères. Ceux qui refusent fièrement de faire des phrases, ne possèdent pas communément sa façon de n'en point faire. Il ne faut pas, somme toute, tenir trop de compte de quelques impatiences fort compréhensibles chez un disciple de Hegel qui veut beaucoup dire et sent la difficulté de tout concilier finement [Av. de la Se. 433, Frag. phil. 3^8, Ess. de mor. 71.) « Un bon écrivain est obligé de ne dire à peu près que la moitié de ce qu'il pense, et s'il est, avec cela, un esprit consciencieux, il est obligé d'être sans cesse sur ses gardes pour ne pas être entraîné par les nécessités de la phrase à dire bien des choses qu'il ne pense pas. » Un llottement de caractère, des scrupules de conscience, un goût de la complexité, des nuances et de ces obscures clartés que l'influence allemande versa sur certains sentiments modernes et romantiques ont pu, au début surtout, contraindre son penchant naturel. Mais élevé par l'Allemagne, il tient une plume française. Continuant à maltraiter le xvii*' siècle, il en recherche la clarté. La vérité bien conçue s'énonce clairement. Même les chaînes de la langue, le juste labeur de l'expression qui protègent l'écrivain contre l'a peu près ou le caprice, dures et chères entraves, double épreuve de l'homme et de la pensée, — après s'être révolté contre elles, il en reconnaît la nécessité.

l'artiste et l'écrivain ."533

11 a conservé, en plus d'une occasion, son attitude de philologue intransigeant, sous réserve de composer avec lui-même et, au besoin, de recourir aux petits mensonges de littéraire eutrapélie. « Je vois très bien, écrit-il dans les Souvenirs d'enfance, que le talent n'a de valeur que parce que le monde est enfantin. Si le public avait la tête assez forte, il se contenterait de la vérité. » Au fond, cette mésestime du talent est une prévention de la critique protestante. Elle n'a pu gâter le style de Renan. A tout coup, l'écrivain prend les armes contre elle. Alors, il suit son propre génie. Il n'envie à personne le privilège de médiocrement écrire ni môme de traduire sans correction. « La langue française est puritaine; on ne fait pas de conditions avec elle. On est libre de ne point l'écrire; mais, dès qu'on entreprend celte tâche difûcile, il faut passer, les mains liées, sous les fourches caudines du dictionnaire autorisé et de la grammaire que l'usage a consacrée. » Un style exact, scrupuleux, aisé va fort loin en France. Il n'est spontanéité, relatif, devenir, qui tiennent contre certaines lois nôtres de penser. Le théoricien n'a pas égaré l'écrivain. Quand il lui arrive d'être prolixe, c'est entêtement ou fatigue.

Tout comme Bulîon, il met le prix du style dans l'ordre des pensées. Il compose avec soin et méthode, exact à proportionner les développements d'une idée et lui mesurer sa juste étendue. « Je dois, déclaret-il, la clarté de mon esprit, en particulier une certaine habileté dans l'art de diviser (art capital, une des conditions de l'art d'écrire), aux exercices de la scolastique et surtout à la géométrie... » Quoique

rebelle aux tourniquets de la logique, il n'est pas, comme on sait, ennemi du raisonnement et renoue avec cet idéal de Descartes qu'il a malmené, par une espèce de goût rationnel que la sensibilité n'entraîne point. Et, s'il dénonce le faux vernis du romantisme, c'est pour confier les destinées et la politesse de la langue à l'honnête homme qui remplit jusque dans un parler élégant et sobre les devoirs de sa condition. Boileau la défendait pareillement contre les beaux esprits crottés ou précieux.

Celte sorte de goût solide, inspiré de la raison et de la noblesse d'esprit, n"a point manqué à Renan. Il faut reconnaître, toutefois, que deux petits travers ont dégénéré en erreurs. L'ironie l'a induit au laisseraller d'une bonhomie triviale ou équivoque : « La base du succès d'Alexandre d'Abonotique fut qu'il était très bel homme. » Elle nous vaut des apophtegmes qui, comme Jérémie, renouvellent souvent leur tocsin. D'essence subtile, elle ne souffre point la vulgarité. « Travailler à rebrousse-poil de la volonté suprême » offre un notable exemple d'une manière qui s'aggrave dans ÏHisloire du peuple d'Israël. J'ai dit qu'il n'est pas familier des poêles. Ajoutez que ses invenlions poétiques ne sont pas toujours irréprochables. Il écrit du chant relatif à la source de Heer et d'un autre sur la prise d'Hésébon qu'ils « se perdent, comme des étoiles du matin, dans les rayons d'un soleil levant historique. »

L'éducation cléricale lui a donné aussi l'élocutioa douce et la persuasion insinuante, mêlant à la simple harmonie je ne sais quoi de méticuleux et de sucrée « Dieu me garde » ou « loin de moi la pensée » sont

l'artiste et l'éciîivain 385

chez lui d'un fréquent usage ; et surtout après qu'ayant exprimé sa pensée, il a frappé d'inutilité ces réserves de pure forme. Une curiosité monacale de sensations charnelles le mène loin. Il y cède lorsqu'il écrit le fameux morceau sur la pudeur voluptueuse dans VAntéchrisl, et la mort de Prospero, et VAbhesse de Jouarre et les pages qui ouvrent les, Feuilles defac/iées, pages inquiétantes et d'un dépravation candide. Et voici, à propos des Évangiles, la religiosité idyllique : « Quelle que soit la date de leur rédaction, ce sont là des fleurs vraiment galiléennes, écloses aux premiers jours sous les pas embaumés du rêveur divin. » Et voici la phraséologie mystique : « Pourquoi TÉglise était-elle si aimée?... Parce qu'elle élail une école de joies infinies, Jésus était vraiment au milieu des siens. Plus de cent ans après sa mort, il était encore le maître des voluptés savantes, l'initiateur des secrets transcendants. »

Il arrive que le séminariste se réveille dans le philosophe germanisant. Leur collaboration, ou plutôt leur complicité produit un singulier galimatias. « C'est ce senlimentàe rapports obscurs avec Vinfini, d'une filiation divine, qui, gravé dans chaque homme en traits /e /eu, est ici-bas la source de tout bien... «Elle fait aussi un abus de « conscience », de « parties conscientes de l'humanité », de « grands inslincls », de « grande originalité », de « haute culture », de « grand sens scientifique et religieux, » de w grande œuvre », de « divin », de « divine personne », de « participation du divin » et met quelque confusion dans l'écrin des synonymes à Dieu. Mais auquel, du séminariste ou du philosophe, imputer un rel.Uhement qui va jusqu'à

l'incorrection? Lequel « embrasse » couramment « une carrière », constate l'infiltration des Arabes qui « se fait sur une grande échelle », écrit : « des petits Sinaï » ou « des petites aristocraties » multiplie « dans un but... sous le rapport... », tient la langue pour « un corset » et les institutions pour des « cercles de tonneau ? » Si l'on Joint à ces lapsus un emploi du style scientifique en des choses oià l'analogie n ajoute rien à la précison de la pensée et au contraire fait quelquefois illusion aux dépens de la raison et de la vérité, on sait en quoi il arrive que pèche le goût de Renan — mais à la condition de proclamer que (malgré ses préventions et son éducation composite), les contradictions de son style, mieux que celles de son intelligence, se fondent dans la mesure, la simplicité et la finesse de la plus belle tradition française. Si un mélange d'onctueux patelinage et de fine malice en firent un écrivain à la mode, la raison, le savoir et la conscience ont fait de lui un maître écrivain.

Dans la recherche de l'expression exacte, il a poussé le scrupule au-delà, bien au-delà de l'elfort de nos philologues écrivassiers, qui confondent brutalité avec exactitude. La plus exacte justice qu'on puisse lui rendre, c'est que nul n'ayant mieux connu le vocabulaire français, ne l'a employé avec plus de soin. Jamais il ne consent à torturer la langue ; jamais il ne cède à la tentation du néologisme pour rendre des idées nouvelles. Lorsqu'il prend un mot en un sens insolite, vous connaîtrez presque toujours, après vérification, qu'il le rajeunit par un retour à l'étymologie, et que ce sens nouveau est le sens premier. Plus sans doute

l'artiste et l'écrivatn 337

que Taine et non moins que Sainte-Beuve ou même Gaston Paris, il a possédé la science historique et philosophique du français. Le style gagne en précision par cette solidité foncière. Comparez celui d'Edgar Quinet, qui exprime à peu près les mêmes choses à propos de Herder. Quel bavardage! Par la connaissance minutieuse de la langue, l'œuvre de Renan est à la fois un filtre et un philtre.

Sa syntaxe est peu compliquée, môme quand les idées le sont à plaisir. On ne sent point sous le modelé des mots une armature ambitieuse. Mais il ne donne pas dans le pointillisme un peu sec de Voltaire. Môme parmi les aventures oîj il hasarda sa plume, après qu'il se fut mis à l'aise avec le public, sa pensée se déroule en une trame unie, avec la souple fermeté des plus belles proses classiques. C'est le discours de Racine, imperceptiblement soutenu parla logique intérieure. Et c'est un fait très rare et une singularité très considérable que le romantisme y ait mis ses couleurs sans en faire crier les tons. Un naturel élan vers la prière, l'apostrophe, l'hypotypose n'en rompt point la simple harmonie. L'Église a tout de suite connu le danger d'un talent si diï^crètement ennemi.

Avec ce vocabulaire exact, tout en nuances exprimées par le substantif et le verbe plus que par l'adjectif, avec cette syntaxe simple et savante à la fois, Renan a pu rendre presque sans périodes, par le seul rythme du paragraphe ou de la page, ce qu'il voit, imagine ou conçoit, en la juste mesure. Il est du nombre des écrivains qui ont tiré le plus scrupuleux parti de notre langue,

lui faisant exprimer davantage avec moins d'effets. Lui seul, au xix^ siècle, peut-être aussi Sainte-Beuve, avait le droit d'écrire que Chateaubriand malgré l'éclat de la passion et l'imagination, n'est jamais arrivé « à une notion complète de la langue française. » II croyait à la puissance des idées, mais sous la réserve que l'expression en fût comme la pierre de touche. 11 faut être ignorant ou avantageux pour compter sur leur force brute. Hors des sciences de la nature, elles sont rarement neuves. L'épreuve du style est le premier contact avec la réalité. Le temps et l'adaptation les transformeront ensuite, au point de les rendre méconnaissables. L'expression leur donne un commencement de vie. Seuls, nos actuels pédants ont d'excellentes raison s pour en douter : écrivains de catalogues et savants de musées. « Que m'importent, écrivait Renan à Berthelot, vos bouts de maçonnerie, vos fragments de statues, vos morceaux de pots cassés? Montrez-moi des édifices, des statues, des vases. » Et il va, dans la Réforme intellectuelle, jusqu'à invoquer Lamartine contre des prétentions qu'il a réveillées à son tour et qui se réclament présentement de lui pour exercer une formidable pesée sur le cerveau de la France. Il partage l'indignation du poëte « contre ces hommes géométriques, qui seuls avaient alors la parole, et qui nous écrasaient, nous autres jeunes hommes, sous l'insolente tyrannie de leur triomphe, croyant avoir pour toujours desséché en nous ce qu'ils étaient parvenus, en effet, à flétrir en eux, toute la partie morale, divine, mélodieuse de la pensée humaine. »

De tels disciples sont une rançon de ses internelles

l'artiste et l'écrivain 339

contradictions. Mais, en fait, l'originalité de son style est dans son Moi : classique par le goût des idées générales et par la juste importance qu'il accorde à la forme, et personnel et romantique et impressionniste même, irrémédiablement. Nul n'a exprimé avec plus de limpidité plus d'abstractions ; mais nul ne les a plus volontiers éclairées à la lumière de la métaphore, ou personnifiées et vivifiées par une sorte d'imagination intellectuelle. Nul n'a plus fortement dénoncé la métaphysique comme vaine, mais nul ne s'y est plus volontiers attaché par le plaisir de rendre avec précision, quelquefois avec une grâce poétique, la fantaisie contrariée, infinie, et insaisissable de son rêve. Nul n'a plus étalé de passion pour la vérité objective, et nul ne l'a plus souvent enfermée en des cadres artificiels ni engagée avec plus de suite dans le classique courant des humanités, ni davantage revêtue d'étoffes simples et soyeuses, ni parée de plus belles images suaves au regard et à l'oreille des hommes, et dont la Bible avec les cantiques d'Église forment l'inépuisable trésor. L'érudition nourrit sonimaginalion. Au moment que dans les Souvenirs vous croyez saisir l'homme au vif (« ... J'ai été aimé des quatre femmes dont il m'importait le plus d'être aimé... ») que vous écoutez la confession générale où ses sentiments semblent s'épancher, vous vous avisez que Marc-Aurèle, confessant sa belle âme, la nuit, sous la tente, a pu inspirer ces pages personnelles.

Seulement, la personnalité de Renan fut la plus forte. Il ne lui suffit pas de voir la vérité ; ce n'est pas assez pour lui de la comprendre. Il faut qu'elle naisse de lui

et s'y ramène. Jésus, Saint-Paul, Néron, tout ce qui est motif à revivre, la plume en main, des heures douces, obstinées ou magnifiques, voilà où il réussit davantage en liistoire. Il eût voulu conter la Révolution. On l'y eût vu tout lui-même, tout visions, tout intuitions, tout intelligence, avec ses hésitations, ses ironies nuancées et ses élans de mysticisme plutôt que de poésie, — tout lui-même réfléchi parle miroir historique. Il y eût traduit les plus fines analogies par les comparaisons les plus familières, uni l'analyse psychologique à la notation physiologique, crayonné Robespierre avec le même talent, sinon le même plaisir, que Marc-Aurèle. On y eût trouvé le mot qui peint, les pages transparentes et humides dans une atmosphère de réalité, le petit fait qui explique, le raccourci pittoresque des idées : « Un carquois de flèches d'acier, un câble aux torsions puissantes, un trombone d'airain brisant l'air avec deux ou trois notes aiguës : voilà l'hébreu. » On y eût goûté la même excellence de portraits achevés en quelques lignes, comme celui du prince philosophe qui, «jetant sur chaque chose un regard aimant et calme, portait partout son visage pâle, sa douce figure résignée et sa maladie de cœur » — et d'autres figures largement poussées jusqu'au merveilleux de l'épopée. On y eût contemplé l'art infini de ranimer la cendre et les textes éteints et admiré une langue unique, un incomparable instrument d'intelligence Imaginative et personnelle. Mais on y eût cherché en vain la sensibilité ; il ne Ta point.

Or, à mesure que cette intelligence, ivre de pensée et brisée de dilettantisme, se laisse bercer au penchant

l'artiste et l'écrivain 341

de ses incerlitades qui finissent par l'engloutir, au lieu d'un langage admirable, on n'écoute plus qu'un bruit d'oflicine scientifique mêlé au son lointain des cloches de la ville d'Is...

Page 1