KEN AN
les petites filles se querellaient, il s'ingérait à les rapatrier. « Vous ne réussirez pas, remarquait la fine Noémi : vous voulez mettre tout le monde d'accord. » Plus tard, il traitera les idées comme il faisait ses petites amies. A cette heure, il eût balancé encore entre les deux impératifs de la raison et de la foi, aussi incapable de dire un net adieu « à son aimable passé » que de se réfugier aveuglément dans la simple croyance. Après cette crise de 1845, et plus d'une fois dans la suite de ses ouvrages, il sentira l'invincible besoin de s'assurer dans la position qu'il a prise, à l'âge de vingt-deux ans, avec bien des scrupules étouffés et ravivés. A Rome, en 1849, il glissera de troublants regrets sous la plume de Patrice : « J'ai cru longtemps que je reviendrais au catholicisme, la tête haute, et par la voie de la critique. Hélas! J'y reviendrai peut-être humble comme une petite fille, vaincu par une Madone. » Dès les vacances qui précédèrent son départ de Saint-Sulpice, il écrivait à son condisciple Cognât : « Il faut, autant que possible, se maintenir dans une position où l'on soit prêt à virer de bord, alors que change le vent de la croyance. Et combien de lois doit-il changer dans la vie? Gela dépend de sa longueur. » — Cette maxime de son identité contradictoire, il la reprendra sous bien des formes, capable d'une analyse plus délicate, lorsqu'il applique plus exactement sa maxime à son cas : « Et d'ailleurs, quel est l'homme vraiment religieux qui répudie complètement l'enseignement traditionnel à l'ombre duquel il sentit d'abord l'idéal, qui ne cherche pas des conciliations, souvent impossibles, entre sa vieille foi et celle à laquelle il arrive
l'homme mkme 13
par le progrès de sa pensée? » C'est ainsi qu'il reproche à Lamennais un changement trop absolu. Mais changer fut d'abord pour lui le difficile. On peut conjecturer qu'il se fût longtemps payé de prétextes dilatoires, (les Lettres du séminaire, les Lettres intimes la^issent peu de doute sur ce point), si sa sœur Henriette ne l'eût conduit par la main et retiré de la voie oblique. Le G octobre 1845, Renan quitte le séminaire, grâce à elle, non malgré lui, « un peu dur » et tel, assure-t-il, qu'on le quitte communément, « parce qu'on s'est habitué à placer une foule de choses au-dessus des intérêts, des jouissances et même des sentiments individuels. » A vrai dire, il en sort avec lui-même. Lorsqu'appelé au premier ordre de la cléricature, il inventait à son usage une interprétation de la formule : n Dominus pars hereditatis mese », faisant, en son for intérieur, de la critique sa part d'héritage, certes, la restriction, ou plutôt la combinaison mentale n'eût pas déparé Les Provinciales. Elle achève l'esquisse de ce caractère plus subtil que ferme, plus opiniâtre que résolu, et plus que tout le reste ingénieux à lever pour son profit intellectuel les difficultés oii l'engage sa faiblesse morale.