HENRIETTE RENAN
Il n'est plus permis d'écrire de Renan sans faire une large part à sa sœur Henriette, dont l'âme avait deviné cet esprit. Elle fut l'excellente ouvrière d'une fortune
littéraire qu'elle paya chèrement. Si Toii veut voir l'union parfaite et vraiment désintéressée d'une rare intelligence et d'un cœur admirable, il faut contempler Henriette. Veut-on aussi admirer un modèle d'altruisme intellectuel, c'est Henriette qu'il faut suivre, depuis cette crise qu'elle dénoua d'une main prudente et légère jusqu'au jour de sa mort au pied du Liban. Ce sont ses lettres qu'il faut lire. Ahl l'admirable, l'admirable personne ! Et comme les excuses de Renan pour lui avoir à peine consacré quelques lignes dans les Souvenirs d'enfance, frappent le livre d'ingratitude ! Craignait-il une comparaison entre trop d'esprit et trop de bonté?
Tandis qu'elle demeure à Paris et Ernest à Saint-Nicolas, elle respecte la foi et la piété de cet enfant qu'elle a devancé dans la liberté de la pensée. Puis elle s'exile en Pologne, où ell^a trouvé une éducation 'à conduire. Elle s'initie à l'esprit allemand et attire l'attention de son frère sur le travail philosophique et critique qui s'y poursuit depuis la fin du xviii' siècle. Elle lui écrit : « Je lis et j'embrasse encore une fois ta lettre », la lettre de son cher Ernest qui signe ingénument : « Ton frère bien-aimé. » C'est elle qui le guide à distance, et avec quelle all'ectueuse sagacité! Ayant refait elle-même sa libre instruction, elle amorce celle de Renan. L'affranchissement intellectuel d'un Sulpicien est un ouvrage délicat qu'elle poursuit avec tact. Elle en épie les moindres progrès, et sollicite doucement les confidences. Pendant qu'au sein d'une famille étrangère, loin de la France, elle travaille pour lui dans la condition d'une demi-domesticité, il
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lui confie qu'il refuse « d'absorber l'individu dans l'être abstrait » que constitue la société de Saiut-Sulpice, qu'au reste l'enseignement secondaire, trop assujettissant, ne lui sourit point. Et voici le genre des réponses qu'il reçoit : « Être utile à ceux que j'aime, leur consacrer toutes mes forces, leur réserver toutes mes affections, voilà les premiers mobiles de ma vie... )> Une lettre écrite par Henriette à sa mère (15 mars 1846), après qu'Ernest a enfin pris sa résolution, sa correspondance intime et celle qu'elle échangea avec Berthelot après le mariage de son frère, comme aussi l'opuscule Ma sœur Henriette, mettent en un singulier relief cette femme d'un jugement et d'une tendresse incomparables.
Au sortir de Saint-Sulpice, Renan s'éloigne difficilement de l'Église. Il demeure pendant quinze jours au collège Stanislas, oii il est encore proche de la cléricature, et entre enfin, comme répétiteur au pair, à l'institution Grouzet, où il lie connaissance avec Berthelot qui l'initie à l'esprit de la science positive. Cependant Henriette conduit tout, pourvoit à tout, dès les premiers pas hors de Saint-Sulpice, règle les arrangements pécuniaires et moraux, avance les fonds nécessaires. Il semble même que sur ce point, dans les Souvenirs d'enfance (324), la mémoire de Renan ne l'ait pas exactement servi (Cf. Lettres intimes, 29, 290, 394.) Rien n'échappe à cette délicate conseillère, dans l'éloignement où elle est. Elle n'oublie point qu'il s'agit d'un séminariste gauche, qui ne connaît de la vie que ce que lui ont appris Kanl, Hegel, Ewald et les directeurs ecclésiastiques. Persuadée que c'est peu, elle y supplée
discrètement. Elle lui suggère l'habillement qu'il doit porter, lui ménage les relations utiles, devine ses hésitations, ses velléités de retour au giron, les combat et encourage ses visées scientifiques. Il comprend les bontés de sa sœur et se repose sur elle du soin de lui trouver un emploi ; mais il fait presque des conditions : il lui conviendrait de n'être occupé dans celte place qu'à « des études fructueuses » pour lui... « Car son progrés intellectuel sera toujours la plus chère de ses intimes pensées. » Elle lui oiïre son épargne ; et, les larmes aux yeux, le presse d'accepter. Une partie de la nuit qui précède un voyage qu'elle doit faire en compagnie de ses élèves et de leur famille, elle la consacre à peser tout ce qui peut servir la fortune de son frère. Cependant il commence à peine à se débrouiller hors du séminaire, et il se plaint. « Ah! vive l'amateur, qui peut penser à son aise, sans s'inquiéter de son pain matériel! Tous les philosophes devraient naître avec trois mille francs de rente à Paris et deux mille en province, ni plus ni moins. » On le voit : c'est un prix fait. Il ne considère pas à cet instant que sa sœur est un remarquable exemplaire de philosophie, et de la plus rare, de celle qui se fonde sur le dévoûment à autrui. Pour lui, il redoute le suicide intellectuel. Il fait le difficile. Il a des pensées de mort; il fait mourir Henriette d'angoisse. Son égoïsme exacerbé provoque une réponse d'une simplicité charmante : « Hélas ! ami, qui désirerait vivre, s'il ne songeait qu'à lui seul? Mais n'est-ce donc rien qu'une tendresse comme celle que je te porte? »
La santé de sa sœur fléchit; il s'en inquiète... « Or, ma pauvre amie, que deviendrais-je sans toi? » ou
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encore : « ... Et puis, ïui.s-lu bien que lu rae seras un jour nécessaire pour compléter ma vie morale et intellectuelle? » ou môme : « (Sans toi)... je deviendrais égoïste, chère amie, égoïste d'une manière affreuse; ah! sauve-moi de ce malheur. Réfléchis à cela, bonne Henriette; songe que ma vie est attachée à la tienne; et tu seras convaincue que la première marque par laquelle tu peux me témoigner ton affection, c'est de te conserver pour moi » ; et aussi, non sans quelque émoi de conscience : « Au nom du ciel, si tu es malade, dis-le moi simplement, franchement, et rien ne saura m'arrôter. Henriette chérie, je t'en supplie, non seulement pour toi, mais pour moi-même. Oh! si ma sœur ne me connaissait jamais! » Il était réservé à Henriette de le connaître entièrement, sans lui marchander soutien ni affection.
Son corps affaibli l'oblige au retour. Elle s'installe à Paris, aux côtés de son frère, dirige la maison avec économie, respecte, encourage les travaux de son cher Ernest, son chef-d'œuvre à elle, qu'elle prépare, achève, polit avec un infatigable zèle et un goût sévère. Pendant six années, par ses soins, son attachement, sa collaboration môme elle assure au jeune savant de laborieux loisirs. En passe du succès, il se marie. Qu'elle ait éprouvé quelque inquiétude en le voyant entrer dans la famille Scheffer que le talent honorait non moins qu'une haute moralité, mais où le culte de l'art pouvait modifier ses espérances et son ouvrage, il ne s'en faut pas trop étonner. Sérieuse et même un peu triste, elle a pu s'exagérer les effets d'une gaîté commune aux artistes épris de la vie. Après quelque
émotion, elle revint à son naturel, se dévoua au jeune ménage, établit sa mère dans ce nouveau foyer, et après la naissance du premier enfant, Ary, qui fut baptisé, (Renan apposa sa signature au registre du baptême à Saint-Thomas d'Aquin, le 11 novembre 1857), reprit ses habitudes de maternité par procuration. On est mal ou tard venu, après avoir accepté toutes les sortes de dévoûment, à s'aviser qu'une pareille affection pût être inquiète et même jalouse. Cet excès du cœur est un beau défaut, dont Renan se préserve sans peine.
Cependant il arrive à la renommée. Après avoir pris ses grades universitaires et brillamment réussi au concours de l'agrégation philosophique, il avait écrit une thèse de doctorat fort remarquée, Averroès et VAverroïsme (1852). Dès 1849, un voyage en Italie développe en lui l'intelligence et le goût plutôt que le sentiment de l'art. Bientôt de solides travaux philologiques. Histoire générale des langues sémitiques (1858), le Livre de Job (1858), Cantique des Cantiques (1860), De l'origine du Langage (1858) ; des Etudes d'hisloire religieuse {i857), dont plusieurs parurent au Journal des Débats ou à la Reoue des Deux-Mondes, et dont l'humanisme respirait déjà dans un volume écrit en 1849 et publié en 1890, l'Avenir de la Science, presque tout Renan de l'avenir; des Essais de morale et de critique (1859), conçus dans le même esprit, un fonds de savoir, une méthode corapréhensive, un talent hardi et souple, des collaborations heureuses, des patrons bien choisis et dont il était digne, le mirent au premier rang.
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Il vaut beaucoup, et il n'est pas inhabile à se faire valoir. Dès l'âge de vingt-cinq ans, il sent en lui « l'instinct du succès. » Il n'est pas maladroit à peser et solli- , citer doucement les chances de la vie, à se couler chez les gens en place et caresser leur vanité. On va consulter les savants qui sont flattés de cet hommage. Et puis, il y a la dédicace qui peut faire des amitiés et susciter des protections. A lire ses Cahiers de Jeunesse^ on s'avise que sa reconnaissance n'est ni inflnie ni aveugle. Il prend ardemment les intérêts de la science, mais sans omettre les siens propres. Il n'a nullement la candeur d'un jeune homme chimérique. « Laissons marcher les choses et mettons-nous en état de nous précipiter dans les issues, à mesure qu'elles s'ouvriront. » Elles se sont bientôt ouvertes à son mérite qui était supérieur, et à son savoir-faire qui ne gâlait point son savoir. Le seul dehors était gauche. Fallait-il l'omettre dans un étude véridique?
Cependant, grâce à l'intervention de M""" Hortense Cornu, Napoléon III lui conlîait une mission en Phénicie (1860-1861). On a remarqué avec raison qu'au point de vue scientifique, il n'a ni dépassé ni même toujours atteint la solidité de ses premiers ouvrages. Il se plaît à répéter que Marthe eut la meilleure part : quelle n'eût pas dû être celle d'Henriette?
Renan a élevé à l'égoïsme intellectuel un incomparable monument. Ce fut lorsqu'il écrivit en 1862, un an après son retour de celte mission, d'où il revint seul, la brochure Ma sœur Henriette. Il m'en coûte de porter un jugement sur ce morceau qui semble taillé dans le pur marbre de Paros, sur ces pages les plus achevées
peut-ôtre de la langue française, qu'une philosophie calme et sereine baigne d'une limpide lumière. La sérénité même de la pensée, à peine troublée quelques courts instants, trahit l'inconscience de l'égoTsme. Et j'aurais omis cette admirable incongruité, si elle n'accusait en haut relief la physionomie morale de l'homme. Pour en avoir un sentiment exact, dût-on soutîrir une gêne presque douloureuse, il convient de se référer aux Souvenirs d'enfance où il est dit : « Je n'ai jamais beaucoup souffert. Il ne dépendrait que de moi de croire que la nature a plus d'une fois mis des coussins pour m'épargner les chocs trop rudes. Une fois, lors de la mort de ma sœur, elle m'a, à la lettre, chloroformé pour que je ne fusse pas témoin d'un spectacle qui eût peut-êlre fait une lésion profonde dans mes sens et nui à la sérénité ultérieure de ma pensée. »
Et pour être tout à fait en état de bien entendre ce funèbre éloge, il faut encore réfléchir qu'au début, Renan pour une fois dénué de sens critique, (est-ce le mot qui sied ?) exhume de sa mémoire un lointain souvenir. — Enfant, il exerçait sur son aînée, qui le dorlotait, ses petites volontés. Un jour, par manière de plaisanterie, elle le menaça de mourir, et contrefit la morte pour le rendre sage. « L'horreur que me causa l'immobilité feinte de mon amie est peut-être l'impresr sion la plus forte que j'aie éprouvée, le sort n'ayant pas voulu que j'aie assisté à son dernier soupir. Hors de moi, je m'élançai et lui fis au bras une terrible morsure. Elle poussa un cri que j'entends encore. Aux reproches que l'on m'adressait, je ne pouvais répondre qu'une seule chose : « Pourquoi donc étais-tu morte? Est-ce
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que tu mourras encore? » On ne mesure pas un caractère à un mouvement irréfléchi d'enfant ; mais l'homme qui livre plus tard ce trait à la mémoire des hommes encourt de lui-môme leur jugement.
Il part donc pour la Phénicie, oii le climat est, à certaines époques, dangereux pour les étrangers. Sa complexion délicate exigeait des soins : Henriette fatiguée et prématurément vieillie s'embarque avec lui. Aucune épreuve ne la rebute, hormis celles que son cœur ressent. Elle écrit d'Amschit, près Djébaïl, le 30 novembre 1860 : « J'ai dit fréquemment : Ses ambitions le préoccupent plus que ses affections, et ses nouvelles atîeclions plus que les anciennes. » Et plus loin : 0 II semble qu'il peut tout pour ceux qu'il aime, hors leur consacrer quelques instants... Littéralement, depuis que nous sommes en Syrie, je ne le vois presque plus, et quand je le vois, il est si absorbé par les travaux de sa mission, si préoccupé de ce qu'elle lui a donné ou de ce qu'elle lui promet, que je ne sais en vérité s'il s'aperçoit de ma présence. » Cette insuffisance de sentiment commençait à se marquer aussi dans son tour de pensée. Pendant qu'il prépare la Vie de Jésus, Henriette combat un penchant à l'ironie, qui offensait sa religion du vrai, et peut-être aussi son cœur tendre. Un savant dont l'âme entière est refoulée dans les lobes pensants, — et qui pense appliquer la doctrine de l'ironie de Fichte, — fût-il doué de finesse, ne s'avise guère de ces nuances. L'instinct sensible de la femme ne s'y trompe point.
Renan fouillait, déchiffrait, jouissait de lui-même. Henriette souffrait au moral et au physique. Berthelot
se plaint à son tour d'être un peu délaissé. « Que vous oonnaissez mal mon caractère, répond le voyageur, et que vous vous méprenez sur ma façon de sentir! Je n'ai pas votre inquiétude, mais j'aime mes amis autant que personne. » Il est, au reste, en ce pays fort content de soi. « J'ai quitté, écrit-il de Beyrouth le 11 février 1861, avec un vif regret ma royauté de Byblos. Pendant deux mois, f ai régné; j'ai vu un coin du monde uniquement attentif à me servir, à obtenir mon sourire, à prévenir mes désirs! » Le pauvre homme! Mme Renan est venue le rejoindre de janvier à juillet ; tout lui rit; tout le sert; tout lui obéit. Tout entier à la joie de ses découvertes, de nouveau seul avec sa sœur, il ne s'aperçoit môme pas des dangers qu'il fait courir par un séjour prolongé, malgré la prière de ses amis, à cette frêle santé, dévouée collaboratrice, intendante et servante. L'inconscience que ses lettres révèlent, on dirait qu'elle atteint la pleine mesure. Citons, citons, il est temps, le texte consacré à la mémoire d'Henriette non plus dans l'ardeur des fouilles, mais à tête et cœur reposés.
« ... Au sortir des vallées profondes de Tannourin, après avoir couché au couvent de Mar-Iakoub, nous entrâmes dans la région brûlante de Toula. Ce brusque contraste nous accabla. 'Vers onze heures, au village de Helta, elle fut prise de vives souffrances. Je la fis reposer dans la pauvre case du curé; plus loin, pendant que fallais recueillir les inscriptions, elle essaya de dormir dans un oratoire. Mais les femmes du pays ne lui laissèrent pas de repos ; elles venaient la voir, la toucher. Enfin, nous atteignîmes Toula. Là, elle passa deux jours dans d'atroces douleurs. Nous
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étions dénués de tout secours ; la grossière simplicité des habitants ajoutait à son supplice. N'ayant jamais vu d'Européen, ils envahissaient la maison; et, pendant que je sortais pour mes recherches^ ils la tourmentaient d'une façon insupportable. Dès qu'elle put se tenir à cheval, nous gagnâmes Amschit, oii elle éprouva quelque soulagement. Mais son œil gauche était atteint ; la vision de cet œil était affaiblie, et par moments elle souffrait d'une véritable diplopie. » Cependant Renan, sur la montagne de Ghazir, était « ivre de la pensée qui se déroulait devant lui. » 11 écrit sa Vie de Jésus, — « heures délicieuses et trop vite évanouies ! » — que sa sœur recopie à mesure. A mesure aussi que cette femme héroïque oublie la souffrance qui se réveille, il lui paraît, à lui, qu'elle s'élève en esprit et gagne en attrait. Jamais homme absorbé par son dessein intérieur ne s'aveugla plus cruellement sur le mal qu'il fallait d'abord conjurer. On ne saurait lire de trop près les pages 65-67. Mais, ô jour funeste! le voici malade à son tour. Henriette, alitée, trouve dans sa tendresse la force de lui dire au matin : « Toute ta nuit n'a été qu'un gémissement. » Et Renan écrit : « Notre nuit fut affreuse. Il semble cependant que celle de ma pauvre sœur fut moins mauvaise que la mienne. » Il est surtout hanté par la crainte de perdre ses papiers, son manuscrit. Le dimanche, après qu'Henriette mourante a pris ses suprêmes arrangements et fait part à son frère de ses dernières volontés, il nous confie que, vers midi, il se peut qu'il ait travaillé encore dans la chambre de sa pauvre amie... Tableau tragique et déplorable, et qui ferait souhaiter que le « terrible coup
d'éponge qui allait passer sur son cerveau », y fût passé un peu plus tôt I
Certes, il ne nous déplaît point d'ajouler qu'à la fia de l'opuscule le philosophe atteint sans effort une singulière hauteur de vues. Même il paraît bien qu'il ait connu le repentir de son archéologique inhumanité. A Henriette il a dédié cette Vie de Jésus qu'elle couva passionnément, de toute son âme. Il fit dresser, près d'une chapelle, un monument sur le caveau de sa « pauvre amie ». Au cours d'une seconde mission en Phénicie, il accomplit, le 25 janvier 1865, en compagnie de Mme Renan, un pèlerinage à ce tombeau. Longtemps après cette triste séparation, il voulut rendre à la morte un nouvel hommage de sa pensée. Dans son drame philosophique, VEau de Jouvence, le rêve de Léolin est traversé de rétrospectives angoisses. « Temps aimable, où je jouais enfant sur ses genoux! Voici la cicatrice que je lui fis au bras, un jour qu'elle me menaça de mourir si je n'étais point sage. Je la mordis jusqu'au sang... C'est Léolin, c'est ton frère! .. Elle n'entend pas ma voix! 0 désespoir!... Me tiendrastu rigueur? Diras-tu encore que je t'ai trahie? Ahl Dieu sait que, dans toutes mes joies, je t'ai désirée ; je n'ai pas eu un moment de douceur sans que je l'aie appelée au partage... Ahl tu ne me pardonnes pas peut-être; tu ne veux pas rouvrir les yeux.., » Scène pénible, à son tour, et dont l'intention est plus louable que le goût.
La littérature n'est donc pas si méprisable, puisqu'au besoin elle peut consoler ou absoudre ; ce jour-là au moins, Renan l'a pensé ainsi. Qu'il ait été un brave homme, selon la formule qu'il se plaisait à répéter au
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déclin de sa vie, il est possible. Mais hors l'intérêt qu'il porte aux idées, il est pétri d'égoïsrae. Sa sensibilité est nulle. La tête a absorbé le cœur ; une fonction a supprimé l'autre. Il fut frère, comme il fut ami, sans pratiquer les avances à frais communs, et, pour le trancher net, sans rien donner de lui-même, qui eût été un larcin fait à son individualité. A.ussi a-t-il pu, sans trouble, résumer le regret que lui causait la mort d'Henriette, et se peindre au viCd'un trait ineffaçable : « Elle était un organe de ma vie intellectuelle, et c'est vraiment une portion de mon être qui est entrée avec elle au tombeau. » — Amen.