LIT
Le mal ne donnait point à Renée ces contrariétés d'humeur, ces brusqueries de volonté, cette irritabilité nerveuse qui met autour des malades un peu de leur souffrance dans le cœur de ceux qui les soignent. Elle se laissait entraîner à ce qui venait. La vie s'épanchait d'elle sans qu'elle parût la retenir et faire effort pour l'arrêter. Elle était restée caressante et douce. Ses désirs n'avaient point lesexigencesdes suprèmescaprices. Ce qui
l'enveloppait d'ombre l'enveloppait aussi de paix. Elle laissait la mort monter, comme un beau soir, sur son âme blanche.
Mais il y avait cependant des heures où la nature se réveillait en elle, où sa pensée fléchissait sous la faiblesse de son corps, où elle écoutait le sourd travail qui la détachait de la vie. Alors elle avait de profonds silences, des recueillements effrayants, de ces immobilités muettes qui ressemblent à des poses de néant. Elle passait, des moitiés de jour sans entendre sonner le temps à la pendule, à regarder, d'un regard long et fixe, dans le vide, un peu au-delà de ses pieds Et son père n'avait plus rien de son regard! Quelquefois, après deux ou trois battements de cils, elle cachait ses yeux en fermant à demi sa paupière, et il les voyait dormir, à demi ouverts. 11 lui parlait, il cherchait dans sa tête tout ce qui pouvait l'intéresser, il travaillait des plaisanteries pour l'amuser, pour qu'elle l'entendît, qu'elle parût le sentir là : au milieu de sa phrase, l'attention, la pensée, l'intelligence du visage de sa fille s'en allait de lui. Il ne sentait plus dans son affection la chaleur d'autrefois. Près d'elle, il avait froid maintenant. C'était comme si la maladie lui volait tous les jours un peu ducoeurde son enfant.