LA GRENOUILLÈRE
inconcevable; il y a vingt ans, il ne provoquait aucune protestation.
En 1877, L^îgrand, un ancien employé deDurand-Ruel, avait ouvert rue Laffitte, un magasin où il exposait des œuvres des Impressionnistes . Cette spécialité ne lui attirait pas beaucoup d'acheteurs et pour augmenter ses ressources, il représentait une maison anglaise pour la vente en France d'un produit : ce le ciment Mac-Lean », sorte de plâtre très fin avec lequel, de l'autre côté de la Manche, on fabriquait des cheminées destinées aux colonies et divers objets en imitation de marbre de toute espèce, car ce ciment blanc supportait facilement un mélange de couleurs.
Legrand sollicita le concours financier de Caillebotte qui lui versa une somme assez importante, une trentaine de mille francs, je crois. Renoir, qui aimait toujours la céramique, pensa qu'on pouvait tirer d'une matière plastique de belle apparence un emploi plu^ varié que ne le faisaient les Anglais.
Il tenta avec ce ciment divers essais de décoration peinte ou en relief. Entre autres choses, il modela pour le salon de M"^^ Georges Charpentier un cadre de glace dont les fleurs, dans le goût du xviii® siècle, étaient peintes de tons délicats du plus joli aspect. Il peignit aussi, d'après moi, une tête qui fut soumise à la cuisson, comme de la faïence. Après plus de quarante ans, la couleur n'a pas subi d'altération.
Ce résultat était assez encourageant, mais il ne fut pas renouvelé et bientôt l'exploitation du ce ciment Mac-Lean » dut être abandonnée.
Ce ciment arrivait en France dans des tonneaux aux douves mal jointes d'où il s'écoulait par de nombreuses fissures : les bouillons de V Impressionniste^ le petit journal que j'avais publié au moment de l'exposition de la rue Le Peletier, servirent à calfater tant bien que mal ces tonneaux. Tous les exemplaires y passèrent et je n'en ai pas même conservé une collection.
Caillebotte qui n'avait jamais songé à tirer un bénéfice de l'entreprise de Legrand accepta avec sérénité la perte de sa commandite,
mais peut-être regretta-t-il de n'avoir pas consacré à quelques achats de tableaux la somme ainsi sacrifiée.
Le plus passionné de tous les amateurs de cette époque était certainement M. Choquet. Lorsque je l'ai connu, il occupait encore un emploi de rédacteur principal à la direction générale des douanes. Sa carrière administrative avait été bornée à ce grade modeste parce qu'il n'avait pas consenti à quitter Paris pour s'exiler, au moins temporairement, dans un département de la frontière, ce qui était une condition essentielle pour avoir de l'avancement. Jamais il ne put se résoudre à abandonner ses courses quotidiennes dans les pks lointains quartiers de la capitale, à la recherche d'un tableau, d'un dessin ou d'un joli bibelot.
Son caractère frondeur, ou plutôt son esprit indépendant, avait probablement aussi contribué à l'éloigner des hauts emplois. Sa réputation, à ce point de vue, était solidement établie depuis son entrée dans l'Administration, et cela remontait loin.
Lorsqu'il était encore surnuméraire, il fut avisé par son chef de bureau que le Directeur général recevrait le personnel à l'occasion du nouvel an. A cette époque ~ c^était dans les premières années du Second Empire — les surnuméraires touchaient un traitement mensuel de cinquante francs, ce qui était peu de chose, même alors. Le matin du i'^' janvier, les employés tous engoncés dans leur toilette des grands jours, se réunirent dans le cabinet de leur chef de bureau. Celui-ci avait endossé son habit et arboré une cravate blanche suivant les prescriptions du protocole de ce temps. En apercevant le surnuméraire, le chef manifesta une surprise indignée. Le jeune Choquet se présentait revêtu ostensiblement d'une redingote trouée aux coudes et d'un pantalon à peu près hors d'usage.
(( Que signifie cette tenue, monsieur ? », interrogea le chef d'un ton sévère.
(( Monsieur », riposta avec calme le surnuméraire, « c'est celle qui convient à un homme qui gagne cinquante francs par mois. »