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PORTRAIT DE MONSIEUR CHOQUET

Nsiio Le'oiv Marotte Paris

Gl. Durand-Ruel.

Le chef interloqué ne répondit pas, mais M. Choquet fut dispensé d'accompagner ses collègues chez le Directeur général.

D'autres menus incidents du même genre, au cours de sa carrière, achevèrent de le classer comme un mauvais esprit. C'était cependant un homme courtois, au cœur excellent, mais il avait un esprit passionné et l'administration n'a jamais toléré qu'on montrât quelque passion, si ce n'est pour elle.

Sans être riche, il n'était pas dénué de ressources et comme il avait des goûts modestes, il pouvait se consoler de ne pas être comblé de faveurs par la Douane, en se livrant à sa passion de collectionneur.

Il existe plusieurs portraits de M. Choquet. L'un d'eux, peint par Renoir en 1876, est d'une ressemblance saisissante. L'âme vibrante, la sensibilité exaltée de ce fervent adorateur de l'art, qui n'eut pas d'égal parmi les amateurs de peinture au xix® siècle, se lisent dans la belle effigie que fit de lui un homme qui le connaissait bien et qui l'aimait.

Je ne crois pas qu'il soit possible d'avoir un goût plus sûr que ne l'avait M. Choquet. Par une sorte d'instinct, plus encore que par des connaissances acquises, il discernait tout dc' suite la beauté d'une œuvre d'art et c'est pourquoi son jugement ne s'égarait jamais. Cette compréhension confinait chez lui au génie. Il était ému par la belle musique comme par la belle peinture. Comme tout être passionné, il avait des partis pris qui ne souffraient aucune atténuation et il apportait une implacable logique dans le choix des tableaux, des objets d'art, des meubles dont il s'entourait.

Il habitait rue de Rivoli, en face du jardin des Tuileries, un appartement situé presque sous les toits et d'où l'on jouissait d'une vue admirable. 11 avait réuni dans ce logis la plus belle collection de tableaux qu'on puisse imaginer par l'unité qui s'en dégageait et qui lui conférait une harmonie extraordinaire. Les meubles garnissant le salon ajoutaient leur charme à celui de la peinture. On y remarquait, notamment, des fauteuils Louis XVI, garnis de leur vieille soie rose

au ton passé et provenant de Trianon, découverts un jour dans une demeure provinciale par l'infatigable fureteur. Quelques petits meubles, assez bas pour ne pas prendre sur les murs la place réservée aux tableaux, complétaient Tagencement de la pièce inondée de lumière.

Ce véritable et parfait musée avait été constitué laborieusement, lentement, avec de modiques ressources. Afin de pouvoir acquérir un bibelot, une toile ou un dessin, M. Choquet ne s'achetait pas de manteau. Au moment le plus dur de Thiver, on le voyait toujours: vêtu d'une courte redingote noire qu'il portait en toute saison et qu'il remplaçait le moins souvent possible. Toutes les sommes dont il disposait étaient consacrées à l'achat d'œuvres d'art qu'il dénichait avec un flair incomparable dans des endroits où nul autre que lui n'eût soupçonné leur présence. Tous les après-midi, quelque temps qu'il fît, M. Choquet parcourait de son pas alerte une partie de Paris. Il connaissait tous les marchands de bric-à-brac de la capitale, aussi bien ceux des quartiers excentriques que ceux du vieux Paris. Il fouillait inlassablement les cartons des marchands d'estampes de la rive gauche et les boîtes des bouquinistes. C'est ainsi qu'il recueillit quelques chefs-d'œuvre.

Parmi les peintres qui entrèrent dans la collection de M. Choquet, le premier en date fut Eugène Delacroix. Le grand artiste, qui n'a pas encore dans le goût public la place qui lui revient, était alors fort délaissé. Des tableaux importants de Delacroix passaient à l'Hôtel des Ventes sans trouver d'acquéreurs quand on en demandait quelques milliers de francs. Ses aquarelles, ses pastels, ses dessins étaient vendus par lots pour une centaine de francs.

M. Choquet put, grâce à ce dédain général, réunir à bon compte la plus importante collection d'aquarelles et de dessins de Delacroix qui existât en France. Avec quelle émotion, il tirait, pour les montrer à ses amis, ces belles œuvres des cartons où elles étaient méthodiquement classées ! Un jour qu'il en avait étalé un certain nombre sur le tapis du salon pour les montrer à Cézanne, ces deux êtres supersen-

Portrait de Cézanne. (Pastel. 1880.)

sîbles, à genoux, penchés sur les feuilles de papier jauni qui pour eux étaient autant de reliques, se mirent à pleurer.

Dès que les Impressionnistes exposèrent leurs premières œuvres, M. Clioquet vint à eux. Cézanne, Renoir et Monet étaient ses préférés. Il sentit tout de suite que dans cette floraison de jeunes artistes, ceux-ci étaient les véritables originaux. S'il eut quelque sympathie pour les autres, c'est parce qu'ils étaient aux côtés des premiers. Et ces peintres qu'il aimait, dont il considérait justement l'expression esthétique comme marquant une renaissance de l'art français, il les défendit en toute occasion avec l'enthousiasme juvénile qu'il garda jusqu'au dernier jour.

Il fallait le voir dans les expositions des premières années de l'Impressionnisme tenir tète à la foule hostile. Il interpellait les rieurs, leur faisait honte de leurs railleries, les cinglait de remarques ironiques et, dans ces colloques animés qui se renouvelaient tous les jours, ses adversaires n'avaient pas le dernier mot. A peine avait-il quitté un groupe qu'on le retrouvait plus loin entraînant presque de force un amateur récalcitrant devant les toiles de Renoir, de Monet ou de Cézanne et s'efforçant de lui faire partager son admiration pour ces peintres honnis. Il trouvait d'éloquentes paroles, des arguments ingénieux pour convaincre ses auditeurs. Il leur exposait avec clarté les raisons de sa prédilection. Tour à tour persuasif, véhément, impérieux, il se dépensait inlassablement sans jamais se départir de cette urbanité qui faisait de lui le plus charmant et le plus redoutable des contradicteurs.

Il entrait parfois, cependant, en violente colère, lorsque quelqu'un blessait son extrême susceptibilité. C'est ce qui lui advint une fois à l'égard d'Alexandre Dumas fds. L'écrivain, à qui il arriva quelques mésaventures dans ses relations avec des peintres, notamment avec Jacquet qui le représenta sous les traits d'un Juif de Bagdad, était un grand admirateur de Tâssaert. Ayant appris que M. Clioquet possédait deux très belles toiles de ce peintre, il manifesta le désir de les voir, 4o

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