BAIGNEUSE ASSISE
Héiio le'on Marotte Parts
Cl. Durand-Riiel.
mais avec rarrière-pensée de les acheter, si elles lui convenaient. M. Choquet le reçut fort bien et lui fit longuement les honneurs de sa collection. Devant un visiteur de marque comme celui-là, il ne manqua pas de s'étendre sur le talent de Renoir, de Cézanne et de Monet lorsqu'il le conduisit devant leurs œuvres. Dumas fils écoutait d'une oreille distraite les propos de son guide. Ni Cézanne, ni Renoir, ni Delacroix même ne l'intéressaient. Il était venu pour voir les Tassaert et pas autre chose. C'est vers eux qu'il revenait toujours. Plus il les revoyait, plus grandissait en lui le désir de les acquérir. On l'avait prévenu que M. Choquet n'était pas riche et cela lui donnait la quasi-assurance que l'offre d'un prix élevé ne laisserait pas celui-ci indifférent.
— Vos Tassaert sont bien jolis, Monsieur Choquet.
— Oui, c'est vrai, je les aime assez. Certainement, ce ne sont ni des Renoir, ni des Delacroix, mais ce sont tout de même de beaux morceaux.
— Eh! bien, monsieur Choquet, cédez-les-moi. Je vous en donne trente mille francs, comptant.
C'était évidemment un gros prix et Dumas ne douta pas un instant que son offre allait être acceptée.
Le résultat fut bien différent de celui qu'il escomptait. Sa proposition déchaîna chez M. Choquet une indignation véhémente.
— (( Quoi! s'écria-t-il, vous m'avez demandé à voir mes tableaux et c'était pour me proposer de les acheter ! Vous êtes donc venu ici pour m'insulter. Je ne suis pas un marchand, monsieur ! Allezvous-en ! ))
Et sans plus de façons, il mit l'écrivain à la porte. Dumas fils était désormais jugé : cet homme ne pouvait avoir que de bas sentiments.
A force d'ajouter des acquisitions nouvelles aux anciennes, la maison ne pouvait contenir toutes les richesses que l'amateur y apportait. 11 ne restait plus une place sur les murs pour y accrocher un tableau, les meubles encombraient toutes les pièces, mais le maître du logis ne connaissait pas la satiété lorsqu'il s'agissait de sa passion.
Quelques années avant de mourir, M. Ghoquet hérita d'une belle fortune. Il se décida, à regret, à quitter son appartenjent de la rue de Rivoli pour aller loger ailleurs sa collection sans cesse augmentée. Il acheta, rue Monsigny, un petit hôtel du xviif siècle dont l'architecture Tavait peut-être séduit, mais dont l'occupation ne tarda pas à le décevoir. Certes, ses tableaux trouvaient là plus de place que rue de Rivoli, mais le jour y était moins bon. En outre, le vieil amateur n'avait plus sous les yeux l'admirable décor qui lavait réjoui pendant de longues années. La maison lui paraissait triste et trop grande avec ses trois étages. Les nombreuses visites que la notoriété de sa galerie attirait chez lui ne chassèrent pas l'ennui qui remplissait pour lui sa nouvelle demeure. Peut-être aussi, depuis qu'il était riche, éprouvait-il moins de plaisir aux trouvailles qu'il faisait.
Après sa mort, la galerie qu'il avait formée à grand peine a été dispersée. C'est très regrettable. Elle eût pu être, au Musée du Louvre, le digne pendant de la collection La Caze. Etait-il possible de la conserver, étant donné la somme considérable qu'elle représentait au moment du décès de M. Choquet? Je le crois, mais il eût fallu, pour cela, moins d'ignorance et moins de dédain de la part des représentants de l'Etat. La Démocratie, quand elle n'a pas pour maître un Périclès, se soucie peu de la gloire de la cité.