‹ Renoir et ses amisChapitre 15 sur 63 · I. Ces locaux sont actuellement occupés par un restaurant · texte numérisé non relu

I. Ces locaux sont actuellement occupés par un restaurant

Portrait de Claude Monet {1875).

Renoir fit partie de la a Commission » chargée de placer les tableaux. C'était une besogne difficile et fatigante ; au bout de deux jours, il resta à peu près seul pour remplir cette tâche délicate. Inutile de dire que, malgré l'impartialité qu'il apporta dans la répartition de la cimaise entre les exposants, il ne réussit pas à contenter tout le monde. Pissarro, notamment, toujours imbu de ses théories égalitaires, eût voulu qu'on procédât par un tirage au sort ou par un vote pour déterminer la place de chaque toile ; c'était pour lui affaire de principe. On ne l'écouta pas,, heureusement.

L'exposition, ouverte quinze jours avant le Salon officiel, fut un véritable événement.

On n'avait pas encore, en 1874, l'habitude de voir des artistes se grouper pour exposer, sans estampille officielle, des œuvres qu'un jury n'avait pas déclarées dignes du public. Il n'y avait eu d'autres tentatives en ce genre que le Salon des refusés et l'exposition de Courbet sous Napoléon III mais le Gouvernement d'alors avait vu d'un œil inquiet ces manifestations tapageuses qu'il considérait comme contraires au bon ordre. En 1874, le public pensait comme le Gouvernement impérial. Il y avait bien, il est vrai, l'exposition organisée chaque année, avant le Salon, par les peintres sociétaires du cercle des Mirlitons^ mais ceux-ci étaient pour la plupart des membres de l'Institut ou, tout au moins, des peintres à la mode qui conviaient leurs amis à une sorte de répétition générale réservée à des invités. Cette cérémonie mondaine avait sa place dans la vie parisienne, au même titre que le concours hippique.

L'exposition du boulevard des Capucines organisée par Monet, Renoir, Pissarro, etc., avait un tout autre caractère. Elle n'était ni un Salon des refusés, puisque les exposants ne soumettaient pas leurs œuvres au Jury officiel, ni une fête mondaine, puisqu'il lui manquait le patronage d'une société élégante.

C'est précisément cette indépendance montrée par une réunion d'artistes, s'affranchissant de la tutelle gouvernementale et du patro-

nage du monde élégant, qui déchaîna Fliostilité générale contre les exposants de la galerie Nadar, qu'on appelait déjà les Intransigeants.

Cette appellation était imméritée. Jamais aucun d'eux — même pas Cézanne peut-être — n'avait manifesté la moindre intransigeance. Ils avaient envoyé des œuvres au Salon avec une ténacité remarquable et y avaient été admis à plusieurs reprises. Etait-ce leur faute si les jurys composés d'artistes médiocres, attardés dans des formules désuètes, étaient incapables de discerner le talent quand il dépassait les poncifs en honneur à l'Ecole des Beaux- Arts ? C'est seulement parce qu'ils avaient été lassés par les incessantes rebuffades^ du jury du Salon que ces Intransigeants s'étaient décidés à courir les risques d'une exposition particulière de leurs œuvres.

Pour se rendre compte de l'accueil que devait recevoir de la part du public l'initiative prise par Claude Monet et ses amis, il faut se rappeler quels étaient alors les peintres à la mode, ceux qui répondaient le mieux au goût général.

A cette époque-là, on s'écrasait dans les salles du Palais de l'Industrie — il n'y avait alors qu'un Salon — - devant les tableaux de Bouguereau, de Bonnat, de Gérôme, de Meissonnier et de Carolus Duran. La fameuse Salomé de Henri Regnault — cette bohémienne assise à la porte de sa roulotte — qu'on venait d'exposer à l'École des Beaux- Arts, passait pour une œuvre d'une hardiesse inouïe. Les tableaux militaires d'Alphonse de Neuville' excitaient une admiration que, plus tard, Edouard Détaille recueillit. Est-il besoin de rappeler que les tableaux de Meissonnier atteignaient des prix fabuleux pour l'époque ? La célèbre charge de cuirassiers qui avait pour titre « i807 », fut payée trois cent mille francs par un Américain ; ce qui valut au tableau une réclame inouïe. Cette petite toile, avant son départ pour l'Amérique, avait été exposée chez Petit, dont le magasin était alors rue Saint-Georges. Nous allâmes l'y voir, Manet et moi, par un après-midi maussade. Elle était placée sur un chevalet, dans une petite salle assez sombre, près d'une

fenêtre éclairant le tableau de côté. Sous le jour gris, la peinture sans vigueur prenait une tonalité blafarde où reluisaient, çà et là, quelques touches de peinture encore fraîche. La foule défilait recueillie devant Ticone dont on murmurait le prix avec admiration. Quand vint notre tour de passer devant l'œuvre du maître, Manet, après s'être un instant penché vers le chevalet, se tourna vers moi : a C'est très solidement peint )), dit-il à haute voix en se redressant, ce mais quel dommage! tout est en acier... excepté les cuirasses. »

Nos voisins eurent grand peine à contenir leur indignation, en entendant proférer un tel blasphème sur un tableau de trois cent mille francs.

Tandis que les œuvres des peintres en vogue se payaient cher, on pouvait, pour cinquante louis, acquérir le plus beau Corot du monde. Delacroix était plus que délaissé, il était traité en ennemi et M . Choquet, qui fut certainement l'amateur le plus avisé de son temps, put s'offrir de magnifiques études du maître à des prix infimes. En 1874, Delacroix était regardé comme un peintre révolutionnaire !

Il ne faut pas douter un seul instant que si Delacroix avait appartenu à la même génération que Cabanel, Baudry et Bouguereau, il n'eût jamais obtenu de la République les commandes qui lui permirent de donner sa mesure. Il n'eût décoré ni la galerie d'Apollon, ni le Palais du Luxembourg, ni Saint-Sulpice, etc. On sait que le roi Louis- Philippe n'aimait pas la peiuture de Delacroix, mais il eut le mérite — c'est déjà beaucoup — de ne pas empêcher le Directeur des Beaux-Arts de donner des commandes à l'artiste. Cependant, le monarque bourgeois manifestait volontiers son hostilité pour un art qu'il ne comprenait pas. Delacroix venait déterminer les peintures décoratives du Palais du Luxembourg quand Louis-Philippe visita les modifications qui avaient été apportées aux locaux de la Chambre des Pairs. Il passa devant les œuvres de Delacroix sans adresser un mot à l'artiste, présent dans le cortège. Désignant les médaillons peints entre les fenêtres de la petite galerie, il demanda à quelqu'un de sa suite si c'était de la

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peinture murale. On lui répondit qu'ils étaient peints sur toile, ce Tant mieux, murmura-t-il, on pourra les enlever. »

Néanmoins, cette boutade n'eut pas de suite et les peintures demeurèrent à leur place.

Louis-Philippe partageait, en art, le goût des gens de son époque.

Ce goût du public pour la mauvaise peinture n'était pas absolument l'effet d'un caprice ou d'un engouement passager. Il répondait à un état d'esprit qui s'était formé à la lin du xviii® siècle et qui s'exprimait déjà dans la peinture de Greuze et de ses élèves.

Il existait, en effet, depuis un siècle une concordance de sentiment entre l'art et la Société imbue des idées de J.-J.

Rousseau. Les sujets trai-

tés, aussi

bien

que

La Source (1874).

facture, étaient conformes à une esthétique qui méprisait le beau métier et était, en cela, d'accord avec les conceptions sociales du xix^ siècle, qu'elles fussent représentées par Royer-Gollard, Prévost-Paradol ou Adolphe Thiers. C'est parce qu'ils ne se confor-

maient pas aux règles, faciles à discerner, de Testhétique orthodoxe que les peintres impressionnistes étaient combattus avec fureur par le public aussi bien que par leurs confrères. On eût certainement renversé le ministre qui aurait eu la pensée d'acheter pour l'État la moindre toile de Renoir, de Monet ou de Degas. Mais personne ne songeait à commettre une telle folie.

Lors de Touverture de l'exposition, il y eut foule à la Galerie Nadar. Ce fut un succès capable de rassurer les organisateurs sur les résultats financiers de leur entreprise. Mais les visiteurs n'y affluaient pas avec une intention bienveillante. A peine remarquaient-ils les envois de Boudin, de Gaston Latouche, de Lépine, de Nittis et de Guillemet. Quoique ces peintres eussent déjà une certaine notoriété, on ne les voyait pour ainsi dire pas ; c'était sur les Intransigeants que se portait l'attention hostile et goguenarde du public. Ce n'étaient que plaisanteries plus ou moins spirituelles, lazzis ou injures lancés à haute voix pour provoquer les rires des spectateurs.

Quelques amis, parmi lesquels on remarquait M. Ghoquet, tenaient tète à tous les détracteurs, se dépensaient dans les groupes, essayaient de réagir contre l'hostilité des critiques d'art. Rien n'y faisait ; toute toile signée de Renoir, de Monet ou d'un autre « intransigeant », excitait la raillerie des visiteurs.

Il y avait cependant à cette première exposition d'excellentes toiles de Renoir, telles que la Loge et la Danseuse. Monet exposait des marines et des paysages d'une belle lumière et d'une vie intense. Sisley, Pissarro, Berthe Morisot, montraient aussi des études remarquables : toutes ces toiles paraissent aujourd'hui bien sages. Les envois de Cézanne étalaient dans tout son éclat la puissance inégalée du dessinateur et du coloriste avec des paysages de Provence où s'agitaient des groupes de baigneurs musclés comme des cariatides de Puget. Le public criait au mystificateur. Car si tous les Intransigeants provoquaient les quolibets des visiteurs, aucun n'était honni autant 5o

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