L'ATELIER DE LA RUE SAINT-GEORGES
L'atelier de Renoir, rue Saint-Georges, avait l'aspect de tous ceux que le peintre occupa successivement au cours de sa vie. La pièce rectangulaire avait l'un de ses grands côtés entièrement vitré et exposé à l'ouest. Pendant l'été, le soleil remplissait la pièce de lumière, malgré les rideaux de toile épaisse destinés à la tamiser. Les murs étaient tapissés de papier gris clair et quelques toiles sans cadre y étaient accrochées. Contre les murs gisaient, en tas, des toiles peintes ou blanches, dont on ne voyait jamais que l'envers. Il n'y avait pas d'autres meubles que deux chevalets, quelques chaises cannées du modèle le plus banal, deux vieux fauteuils (( crapaud ^) garnis d'un reps à fleurs très défraîchi, un divan fatigué recouvert d'une étoffe de couleur indécise et une table en bois blanc sur laquelle gisaient pêle-mêle des tubes de couleurs, des brosses, des bouteilles à huile ou à essence et des chiffons maculés de peinture.
Plus tard, vers 1877, une table en bois noir recouverte de peluche rouge s'ajouta à ce mobilier succinct.
Dès huit heures du matin, l'artiste se mettait au travail, s'inter-
rompant de temps en temps pour fumer une cigarette ou laisser reposer son modèle. Vers midi, il quittait son atelier pour aller déjeuner dans la petite crémerie de Camille, en face de sa maison, puis reprenait ses brosses pour une nouvelle séance qui durait jusqu'à cinq heures.
L'atelier n'était jamais fermé aux familiers du peintre, mais c'était surtout à la fin de la journée qu'ils y venaient. Franc-Lamy, Gordey et moi étions les 'compagnons de toutes les heures à cette époque. Peu après cinq heures arrivait Lestringuez qui sortait de son bureau du Ministère de l'Intérieur, où il était le collègue et l'ami d'Emmanuel Chabrier. Elégant, distingué, souriant dans sa barbe blonde très soignée, on n'eût jamais deviné dans Lestringuez un philosophe adonné aux sciences occultes. Il leur avait voué cependant une véritable passion. L'ésotérisme des caballistes n'avait pas de secrets pour lui et il en savait là-dessus autant que Saint-Martin et Gagliostro, mais il ne tirait ni vanité ni profit de son érudition. lien faisait même un peu mystère et ne montrait qu'à de rares privilégiés les trésors de sa bibliothèque où reposaient, presque cachés, les ouvrages les plus rares sur le sujet qui l'occupait.
Lestringuez prétendait que la sagesse des premiers âges — celle que les hommes tenaient de la divinité — demeurait cachée à la foule, mais qu'elle n'avait pas cessé d'être transmise depuis le temps des mages chaldéens et des grands pontifes égyptiens, à de rares initiés, sous des formes symboliques dont l'ésotérisme ne pouvait être pénétré que par eux. Il confessait que la connaissance des règles de la sagesse ne rendait pas toujours plus prudent celui qui la détenait, mais il prétendait que l'homme qui parvenait à ce degré de perfection devenait lui-même mage, presque divin.
Ces études arides n'éloignaient pas Lestringuez de la littérature et de l'art de son temps. Il était Tami de Renoir, de Manet, de Desboutin, de Charles Cros, de RolJinat et de Villiers-de-l'Isle-Adam.
Un autre de nos fidèles compagnons de ce temps fut Paul Lhote —
Gomm. par M. Viau.
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