DANS L'ATELIER DE LA RUE SAINT-GEORGES
Lestringuez G. Rivière Pissaro Gordey
Gabaner
rim des grands amis de Lestringuez. Celui-là était un polyglotte extraordinaire et un infatigable voyageur. En 1878, il avait traversé l'Allemagne à pied, de Strasbourg à Vienne, en compagnie d'un Suédois. Le voyage avait duré presque un an et ne s'était pas effectué sans de multiples incidents. Pendant un certain temps, Lhote avait navigué comme officier sur un paquebot de la Compagnie Transatlantique de la ligne du Havre à New-York. Chaque fois que Je navire abordait en France, Lhote venait passer deux ou trois jours à Paris et il rapportait toujours de sa traversée quelque histoire à nous raconter. Vers 1876, il entra à l'Agence Havas et ne quitta plus Paris que pour de courts séjours à l'étranger.
Lhote avait un goût très vif pour les aventures. Il semblait que le danger l'attirât et le laissât d'autant plus calme que le risque était plus grand. A Jersey où il avait accompagné Renoir, il se jetait à la. nage du haut d'un rocher, dans les vagues furieuses. C'était le moindre des exercices dangereux auxquels il se livrait. Engagé volontaire, en 1870, dans un régiment de zouaves, il fut fait prisonnier à Metz et emmené en Allemagne où on Finterna, avec beaucoup de ses camarades, dans une caserne prussienne. Il n'était pas homme à supporter passivement sa captivité et il chercha tout de suite le moyen de s'évader. Il échoua une première fois, peut-être en raison de son amour du risque qui lui fit commettre une folle imprudence. Pendant la nuit de Noël, profitant du sommeil profond du gendarme qui gardait la chambrée et ayant remarqué que son gardien était à peu près de sa taille, Lhote s'empara des vêtements déposés par l'Allemand au pied de son lit. Ainsi déguisé, il quitta la caserne sans attirer l'attention du poste et s'en alla à travers la ville en fête. Il était jeune. Au lieu de s'éloigner rapidement de sa prison, il ne résista pas à la tentation de réveillonner en galante compagnie dans une brasserie très fréquentée. Il y fut arrêté le matin et son escapade lui valut d'être dès lors plus étroitement surveillé. Il réussit cependant à tromper la vigilance de ses gardiens et à regagner la France après des
péripéties dramatiques sur lesquelles il gardait le silence. Envoyé en Algérie, il prit part à la dure campagne menée contre les Arabes révoltés.
Ce garçon aimable et toujours souriant avait un terrible ennemi qui lui voulait mal de mort. Chaque fois que Lhote venait à Paris son féroce antagoniste le provoquait en duel. Je n'ai jamais connu la raison de cette haine tenace, mais j'ai supposé qu'il s'agissait d'une histoire de femme. Toujours est-il que les rencontres étaient sérieuses et que l'adversaire de Lhote ne le ménageait pas. Lors de son dernier duel, Lhote m'avait demandé de lui servir de témoin avec Pranc-Lamy. 11 voulait nous persuader que les conditions proposées par son inlassable ennemi étaient fort raisonnables. Les voici :
Le duel aurait lieu au pistolet avec une seule arme chargée; les adversaires étant placés à cinq pas l'un de l'autre : les pistolets seraient tirés au sort.
Comme je lui déclarais que je ne pouvais pas souscrire à de telles conditions, il tenta de me démontrer, en tirant lui-même dans sa chambre, que le risque d'être touché ne dépassait pas 5o pour loo.
Je n'étais pas convaincu et malgré ma grande amitié pour lui, je ne consentis pas à l'assister. Toutefois, je lui proposai, pour me remplacer, un de mes amis, ancien officier, qui s'y prit si bien que la rencontre eut lieu à l'épée. L'ennemi de Lhote reçut une blessure sérieuse qui le mit au lit pour longtemps. Ce fut la fin de cette longue querelle, peut-être parce que Lhote mourut d'une pneumonie à quelque temps de là.
Lhote servit de modèle à Renoir dans les trois panneaux peints en 1882 intitulés La Danse à la Campagne et La Danse à la Ville.
C'est d'ailleurs presque toujours l'un de nous qu'on retrouve dans les personnages masculins des tableaux de Renoir exécutés entre 1874 et i883.
Fréquemment, à la fin de l'après-midi, quelques amis se joignaient à nous. C'étaient Forain, Félix Bouchor, Norbert Gœneutte, Paul Arène,