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LA DANSE A LA CAMPAGNE

(Pointe-sèche originale).

peintre, elle promettait de revenir le lendemain à l'atelier, mais elle ne tenait' pas toujours parole.

En 1881, une fièvre typhoïde l'emporta en quelques jours et Renoir, toujours pitoyable, la fit enterrer à ses frais. Je crois bien qu'il regretta cet être cruel qui l'avait fait damner.

Quelques modèles de rencontre passèrent aussi à J'atclier pendant la même période, entre autres une grande belle fille que Renoir racola un jour sur la Place Pigalle et qui posa la grande figure de femme qu'il a peinte pour le fumoir de Georges Charpentier oiï elle fait pendant avec celle de jeune homme placée sur l'autre panneau de la pièce et pour laquelle pos i le frère du peintre.

Cette fille qui sortait pensions-nous, de quelque maison louche de la Buth devait avoir des relations dans le monde interlope du boulevard extérieur et Renoir, peu rassuré pendant le temps qu'elle venait chez lui, se demandait si elle ne le ferait pas dévaliser.

Renoir en a tiré, toute-

La danse à la ville (i883).

fois, une magnifique figure dans le tableau dont je viens de parler.

Lorsque la toile fut mise en place, Henner la vit à l'une des soirées de M"'^ Charpentier. Quoique le talent de Renoir ne ressemblât en rien au sien il considérait son jeune confrère avec sympathie.

Après avoir longuement examiné les deux tableaux il prit Renoir par le bras et Temmena dans le fumoir.

(( C'est très pien ce que vous afez fait là, lui dit-il, avec son accent alsacien, mais il y a quelque chosse qu'il faut que che vous dise.

— Dites.

— Eh ! bien, Phomme est touchoùrs plus prun que la femme. »

Or il se trouvait que des modèles employés par Renoir, Thomme avait le teint clair et la femme le teint bronzé et mat.

La remarque de Henner avait amusé Renoir, mais elle ne l'avait pas convaincu.

Un coup d'œil sur le tableau commencé, une iuA^estigation plus ou moins minutieuse des châssis tournés contre le mur, c'était ainsi que débutaient généralement les visites d'amis à l'atelier de la rue Saint- Georges, tandis que Renoir assis sur une chaise, les genoux relevés à la hauteur du menton — tel que l'a représenté Bazille — fumait silencieusement une cigarette.

Nous ne nous attardions guère à discuter sur la peinture. Nous avions sur l'art, comme sur presque toutes choses, des opinions concordantes, ce qui nous dispensait d'en parler pour nous convaincre réciproquement. Renoir avait, du reste, l'horreur de la discussion sur quelque sujet que ce fût. Il était, en outre, l'ennemi de tout prosélytisme et jamais il n'essayait de faire partager ses convictions à personne.

Cette communion d'idées nous rendait, toutefois, assez bavards. Dans nos conversations à bâtons rompus, quotidiennement répétées, nous avions toujours quelque chose à nous dire.

Un caractère remarquable de nos entretiens, c'était le goût marqué que Renoir témoignait en toute occasion pour l'art français — en

Dans la loge (1880).

dehors de tout chauvinisme. — Après la guerre de 1870, on se passionnait pour ou contre Wagner. C'était le temps où Pasdeloup, qui dirigeait les concerts dominicaux du Cirque d'Hiver, donnait en fin de séance une audition d'un morceau d'opéra du musicien allemand, soit l'ouverture du Vaisseau Fantôme, soit un passage de Tristan et Iseult ou de Lohengrin. Partisans et adversaires du musicien y troublaient l'occasion de belles querelles auxquelles le chef d'orchestre prenait une large part. De part et d'autre, on applaudissait et on sifflait avec une égale conviction. Nous étions de ceux qui applaudissaient, mais Renoir ne nous accompagnait pas chez Pasdeloup. L'esprit Wagnerien était à l'opposé de celui du peintre.

Renoir n'ignorait rien de la musique de Wagner. Avant 1870, alors qu'il habitait à côté de son ami Bazille, il en avait été saturé par celuici, admirateur fanatique de Wagner. Par lui et par d'autres amis, il connaissait toutes les partitions de ce musicien qu'il avait entendu jouer par d'incomparables virtuoses tels que le juge Lascoux et Edmond Maître. Ils n'avaient pas converti Renoir à leur culte. Non point qu'il méconnût la valeur de Wagner et la beauté de certaines parties de son œuvre, mais il préférait certainement à la musique allemande, celle des vieux maîtres français, qu'il connaissait bien aussi, et qu'il aimait pour ainsi dire d'instinct. Ces vieux musiciens, alors dédaignés, comme les peintres, leurs contemporains, ont retrouvé la faveur du public, dans le même temps que Watteau et ses successeurs, à rheure aussi où le charme de la peinture de Renoir commençait d'être compris. Cordey, Lamy et moi, qui n'avions pas assisté aux séances de musique de Lascoux, de Bazille et de Maître, nous allions souvent chez Pasdeloup et nous ne cachions pas notre admiration pour Wagner — admiration qui n'était pas exclusive, car nous applaudissions aussi énergiquement Berlioz et nous connaissions depuis longtemps la Damnation de Faust quand on la donna avec succès au concert Colonne.

A propos de Berlioz, Renoir nous disait l'insuccès des Trqyens à

rancien théâtre lyrique. Il avait assisté avec quelques amis aux représentations données devant une salle à peu près vide, mais où les auditeurs étaient, en majorité, hostiles. La musique d'un des plus grands maîtres modernes excitait alors ]a colère ou l'hilarité. 11 a fallu un demi-siècle de recul pour que le public Tacceptât. Le romantisme de

Croquis.

Berlioz était encore inaccessible quand celui de Victor Hugo commençait à être démodé.

Ce n'était pas par le côté romantique que Berlioz plaisait à Renoir, mais par ce qu'il y avait en son art de purement français et de traditionnel. Les manifestations romantiques ou réalistes ne plaisaient pas à Renoir, elles étaient trop contraires à son tempérament, à son goût

de la mesure et de la grâce.

Il ne subit pas nan plus remballement qui suivit rapparition du naturalisme.

Au moment où Zola publia V Assommoir dans le Bien Public il y eut une grande rumeur dans le monde littéraire : un pendant à la première représentation à'Hernaai. Les lecteurs du Bien Public protestèrent contre la publication dans une gazette lue par d'honnêtes o»ens, d'un roman immoral. Le propriétaire du journal, M. Menier, effrayé, arrêta net le cours du roman. La fin de r Assommoir parut dans une petite revue que dirigeait Edouard Rod : la République des Lettres qui trouva ainsi l'occasion d'un succès inattendu.

Dans notre petit cénacle, nous n'éprouvions pas une grande admiration pour la littérature de Zola. Elle nous faisait penser à la peinture au bitume que nous détestions. Renoir trouvait que l'écrivain abusait delà description. Quelqu'un ayant lu devant lui la longue description • d'un orage dans laquelle Zola s'évertuait à décomposer les tons de l'eau tombant sur le pavé, il se contenta de dire : « C'est peut-être très bien, mais Alexandre Dumas père se contentait en pareil cas d'écrire : « il pleut », cela suffisait à ses lecteurs. »

Renoir n'était pas un passionné liseur, mais il avait quelques auteurs préférés auxquels il revenait toujours, Alexandre Dumas était de ceux-là. Il éprouvait toujours du plaisir à feuilleter un volume des Trois Mousquetaires ou des Quarante-Cinq. Il n'ignorait ni Théophile Gautier, ni Gustave Flaubert, ni Guy de Maupassant, ni beaucoup d'autres et il savait très bien ce qu'ils valaient, mais l'imagination débordante et bon enfant de Dumas le remplissait de joie. Parmi nos contemporains, il aimait Alphonse Daudet et il goûtait d'autant plus les qualités de l'écrivain qu'il était son ami. Il subissait certainement le charme de l'homme dans l'œuvre, mais il discernait aussi dans celle-ci une sensibilité assez voisine de la sienne propre.

Quiconque vers 1875-1880 rencontrait Alphonse Daudet, jeune encore, en belle santé, plein d'entrain, accueillant ses visiteurs avec un sourire bienveillant, ne pouvait pas ne pas se laisser séduire par

Buste de femme.

lui. Alors que Zola fermait sa porte hermétiquement — sauf un soir par semaine, — Alphonse Daudet ouvrait la sienne à toute heure du jour et interrompait son travail pour recevoir un ami. Je me rappelle des visites que nous lui fîmes ainsi, Renoir et moi, dans l'après-midi, quand il habitait place des Vosges et qui certainement devaient le déranger; il ne nous le laissa jamais voir.

A propos de cet appartement de la place des Vosges qui me semblait un peu triste, il nous co^ta, avec l'humour qu'il mettait dans ses moindres récits, sa visite au propriétaire de l'immeuble au moment de débattre les conditions du bail.

La maison plaisait à Daudet et à toutes les obligations énumérées complaisamment par le propriétaire, il répondait par un « Oui^ monsieur Bide )), nettement articulé, avec ce léger accent méridional qui ajoutait une note plaisante à ce qu'il disait.

A la troisième ou quatrième réponse invariable du romancier, le propriétaire, qui manifestait une certaine impatience dont Daudet ne pouvait deviner la cause, s'écria :

— Mais je ne m'appelle pas Bide, monsieur, je m'appelle Gastambide!

— C'était la faute du concierge )), expliquait Daudet, « j'avais compris Gaston Bide. »

Il contait cela d'un air mi-plaisant, mi-sérieux qui rendait l'histoire plus drôle encore.

Pour faire un peu d'exercice, Daudet avait un maître d'armes qui venait lui donner des leçons dans une pièce du rez-de-chaussée de la maison.

« Je ne fais guère de progrès w, nous dit Daudet de son ton bonhomme, « aussi mon maître d'armes est-il étonné qu'un homme si peu intelligent puisse écrire des livres et surtout qu'il y ait des gens qui les lisent. »

Les histoires d'Alphonse Daudet égayaient beaucoup Renoir.

En raison de Tamitié que me portait Renoir, j'avais été reçu avec

Cl. Durand-Ruel

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